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La Touline va-t-elle devoir réduire la toile ?

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Le ton d’Anne Le Page et de Cédric Boissaye,  directrice et président de la Touline, est, comme toujours, sobre et calme en ce jour d'assemblée générale. La sobriété de ces gens dévoués qui, depuis 28 ans, accompagnent les gens de mer sur le chemin de l’emploi ou de la reconversion, et s’investissent sans compter pour que des demandeurs d’emploi, des lycéens, des jeunes et des moins jeunes puissent rencontrer le monde de la mer et s’y épanouir... La solidarité des gens de mer au quotidien, qui, dans une discrétion efficace très loin des remous bureaucratiques, perpétuent l’héritage historique légué par les fondateurs de la Touline, dont le regretté Yves Kérebel.

Un exercice 2016 déficitaire

Pourtant, alors que le monde maritime tout entier s’accorde à souligner son rôle indispensable, la Touline traverse des moments difficiles. Son budget est fragilisé et enregistre un déficit de 33.000 euros pour l’exercice 2016. « Ce qui est préoccupant, c’est que c’est véritablement notre cœur de métier, à savoir l’information et le conseil quotidien aux marins, qui n’est plus financé », souligne Anne Le Page. La raison en est relativement simple : les subventions des collectivités, qui alimentent cette mission qui relève largement, et il est important de le rappeler, d’une action de service public dans les territoires maritimes, sont de plus en plus difficiles à rassembler. « Nous avons des partenaires publics locaux fidèles et nous les remercions qui continuent à nous soutenir comme ils le peuvent. Les subventions de l’Etat et de l’Europe sont toujours là, mais n’augmentent pas. Et puis, il y a des subventions qui ont tout simplement disparu ».

Le casse-tête des financements publics

Ainsi, l’agglomération de Lorient, pourtant située dans une zone où la Touline intervient très régulièrement au profit de la population maritime locale, n'a-t-elle pas renouvelé sa subvention sans donner d'explication à la Touline à cette décision. Qui est donc suffisante pour participer à la fragilisation du budget de l’association. « La recherche de financement sur cette partie devient un véritable casse-tête.  Bien sûr, on ne peut pas tout attendre des collectivités mais il est vrai qu’on ne peut pas faire sans elles », reprend Anne Le Page. La situation est d’autant plus contradictoire que la Touline, reconnue d’utilité publique, est membre associé du service public régional d’orientation. « Notre spécificité et notre savoir-faire, unique en son genre, sont reconnus. Toutes les nouvelles actions que nous lançons, comme le POEC pour les personnes sans emploi, sont financées et nos partenaires en redemandent »

Tendre la main aux plus fragiles

A Marseille, en Bretagne et peut-être bientôt au Havre, la Touline travaille aux côtés des collectivités locales, des organismes de formation et même, récemment, des services pénitentiaires d’insertion et de probation, pour « tendre la main » vers les plus fragiles et souvent « écrire des belles histoires ». Il y a quelques mois, dans le cadre de la préparation opérationnelle à l’emploi collectif, la Touline, en partenariat avec l'AFPA à Saint-Brieuc, a accompagné un groupe d’une quinzaine de demandeurs d’emploi. Pendant trois mois, Gaëlle, une des salariées de l’association, n’a pas ménagé sa peine pour les aider à découvrir un nouvel horizon, des nouveaux métiers, mais aussi tout simplement une nouvelle confiance  en eux et un nouveau savoir-être. « C’était prenant », dit-elle tout simplement en souriant. On devine qu’elle n’a pas compté ses heures pour les aider à prendre ce nouvel envol, malgré des passés parfois compliqués. Gaëlle peut être fière d’elle : sa mission de longue haleine a porté ses fruits : 9 d’entre eux ont trouvé un emploi, 4 sont en formation. L’expérience, également menée à Saint-Malo avec l'Agefos PME (et le soutien de la région Bretagne et de Pôle Emploi), va être renouvelée à Saint-Brieuc et Brest est demandeuse aussi. Parce que tous les acteurs locaux savent bien que seule la Touline a le savoir-faire, la bienveillance et la volonté pour mener ces projets où le temps est nécessaire pour bien faire les choses.

Aider les marins, dossier par dossier

Et qui d’autre que la Touline pour s’alarmer et se battre pour les marins qui ne peuvent pas revalider leurs certifications STCW parce qu’ils n’ont aucun moyen de se les faire financer ? « C’est aberrant, les compagnies maritimes viennent nous voir parce qu’elles n’ont jamais eu autant besoin de matelots et nous, nous voyons ces matelots bloqués à quais parce qu’ils ne peuvent pas payer leur stage de revalidation ». Anne Le Page et tous ceux de la Touline se démènent, organisent des journées où ils réunissent les marins et les partenaires sociaux pour trouver des solutions, « dernièrement en région PACA, nous avons réussi à boucler 16 dossiers de financement en une journée, ce n’est pas forcément beaucoup ... » mais c’est déjà énorme. Et il ne faut pas oublier que c’est l’opiniâtreté de ceux de la Touline qui, dossier par dossier, permet à des matelots, des mécanos, des cuistots, des élèves officiers, de franchir à nouveau les échelles de coupées.

Partenariat réussi pour accompagner LDA et Bouygues

C’est aussi elle qu’on appelle pour bénéficier de sa connaissance unique des méandres de la réglementation maritime. Ainsi, quand Louis Dreyfus Armateurs s’est retrouvé, l’an dernier, confronté à la nécessité de mettre en place un plan de sauvegarde de l’emploi, c’est la Touline qui a été appelée pour aider les officiers à trouver une nouvelle carrière. « Un partenariat remarquable avec un armateur qui partage les mêmes valeurs que nous ». Remarquable et efficace puisque sur les 80 personnes concernées par le PSE, il n’y a en eu qu’une seule licenciée, « sur sa décision ». 

C’est encore La Touline, et particulièrement Marina, la dynamique salariée marseillaise de l’association, que Bouygues Construction est venu chercher il y a quelques mois. « Il s’agissait d’identifier des personnes ayant le savoir-faire maritime nécessaire pour armer le tout nouveau dock flottant sur lequel les blocs de la future extension de Monaco vont être construits ». La Touline a travaillé d’arrache pied pour présélectionner des matelots et des boscos, 11 pour la première campagne de recrutement, la seconde étant à venir. Témoin de cette excellence, l'association  a été certifiée Décret qualité par le Lloyd's Register Quality Assurance en tant qu'organisme de formation.

La France de l'économie bleue c'est d'abord celle du terrain

Qui d’autre encore que la Touline, et plus particulièrement Armel Le Strat, ancien président et pur bénévole, pour accompagner les dossiers de validation des acquis de l’expérience (VAE) ? Des démarches complexes et longues, plus de deux ans désormais, qui impliquent une connaissance fine des spécificités des brevets de navigation uniquement accessible aux spécialistes. Qui d’autre pour aller parler avec passion des métiers de la mer ? Pour donner la bonne information, essentielle pour entrer dans les carrières maritimes ? Qui d’autre pour déployer autant d’énergie, de patience et de gentillesse ?

La réponse est simple et c’est personne. Personne ne peut faire ce que fait La Touline, ses employés, ses bénévoles. Mais ils sont bien trop modestes pour le dire. Alors quand le président Cédric Boissaye se demande s’il faut changer de cap ou réduire la toile, la France maritime, celle de l’économie bleue, devrait se rappeler que cette question ne devrait même pas se poser. Parce que l’économie bleue c’est avant tout celle des femmes et des hommes qui la font vivre sur le terrain, au quotidien.