Disp POPIN non abonne!
Science et Environnement

Actualité

L’André Malraux à la recherche de l’épave de La Cordelière

Science et Environnement
Histoire Navale

Arrivé à Brest le 18 juin, le navire de recherche archéologique André Malraux est depuis lundi dernier sur la piste de l’épave de La Cordelière, vaisseau breton commandé par Primauguet et disparu en 1512 lors d’un combat épique avec le navire britannique Regent  

Soutenue par la région Bretagne, la campagne de recherche, qui devrait durer trois à quatre semaines, est coordonnée par le Département de Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-marines (DRASSM), qui dépend du ministère de la Culture et auquel appartient l’André Malraux. Des archéologues sous-marins, des historiens de l’Université de Bretagne Sud et du GIS d’Histoire maritime, des roboticiens de l’école d’ingénieurs ENSTA-Bretagne, des géomorphologues de l’Ifremer, des experts du Shom (service hydrographique et océanographique de la Marine) et des entreprises high tech comme iXblue et Mappem Geophysics... Une équipe pluridisciplinaire est mobilisée. 

Une zone de 25 km² à inspecter

Le secteur inspecté couvre une zone qui n’a pas encore été explorée. Elle s’étend sur 25 km², du goulet de Brest jusqu’à l’ouvert de l’anse de Bertheaume à l’ouest. Des recherches évidemment complexes pour retrouver les vestiges de la Marie-Cordelière et du Regent, 500 ans après les faits et sachant qu’ils furent victime d’une explosion provoquée par l’embrasement du bateau breton, les deux nefs étant alors enchevêtrées. Il est donc possible que deux épaves et non une seule soient découvertes.

 

 

L'André Malraux à la recherche des épaves (© MICHEL FLOCH)

L'André Malraux à la recherche des épaves (© MICHEL FLOCH)

 

Construite à partir de 1487 et achevée en 1498, du temps d’Anne de Bretagne, La Cordelière, aussi appelée Marie la Cordelière, était l’un des plus puissants vaisseaux de guerre de la flotte bretonne. Armée par environ 1200 hommes, elle alignait quelques 200 bouches à feu, dont 16 canons de gros calibre.

La bataille de la pointe Saint-Mathieu

Le 10 août 1512, la bataille de la pointe Saint-Mathieu voit 25 vaisseaux anglais commandés par l’amiral Howard, qui souhaite débarquer sur la pointe éponyme, surprendre au mouillage une flotte franco-bretonne (Anne de Bretagne est alors reine de France) composée de 22 navires. Une réception est organisée à bord et ceux-ci ne sont pas en position de combattre. Pour couvrir leur fuite vers Brest, deux d’entre eux partent affronter l’armada anglaise afin de la ralentir. Il s’agit de la Louise et de la Cordelière. Gravement endommagée, la première parvient à se retirer alors que la seconde se porte au-devant du vaisseau amiral anglais. Deux autres bateaux, venus secourir le Regent, sont d’après les récits démâtés par les canons de la Cordelière et partent à la dérive. Les marins bretons se lancent à l’abordage du Regent mais les incendies qui se sont déclarés sur la Cordelière atteignent probablement des réserves de poudre, entrainant son explosion et sa perte, ainsi que celle de son adversaire. Seuls quelques dizaines de marins seront récupérés. 

 

Dessin du combat issu de l'ouvrage The Warship Mary Rose: The Life and Times of King Henry VIII's flagship

Dessin du combat issu de l'ouvrage The Warship Mary Rose: The Life and Times of King Henry VIII's flagship

 

La Cordelière était commandée par l’officier breton Hervé de Portzmoguer, qui périt lors de cet engagement avec l’essentiel de ses hommes. L’histoire bretonne et française l’a ensuite célébré pour son héroïsme. Mais son nom d’origine n’est cependant pas resté puisqu’il fut francisé pour devenir Primauguet. Un nom porté par plusieurs grands bâtiments de la Marine nationale, le dernier en date étant une frégate anti-sous-marine mise en service en 1986 et actuellement basée à Brest.

 

La frégate Primauguet (© MICHEL FLOCH)

La frégate Primauguet (© MICHEL FLOCH)

 

L’intérêt de retrouver ces bateaux

Les chercheurs espèrent découvrir les épaves de la Cordelière et du Regent afin de mieux comprendre ce qui s’est passé, mais aussi retrouver des éléments d’accastillage, des pièces d’artillerie, du mobilier de bord ou encore des effets personnels des 2000 marins qui composaient les équipages de ces deux vaisseaux. Cela permettrait d’enrichir les connaissances historiques sur la construction navale à la fin du XVème siècle (il n’y avait pas de plans à l’époque), l’équipement des navires et la vie à bord. La question de l’artillerie est notamment importante puisque l’on considère la bataille de Saint-Mathieu comme le premier grand engagement naval où des vaisseaux utilisèrent réellement leurs canons pour se combattre, même si la décision s’emportait toujours au corps à corps. L’affrontement de la Cordelière et du Regent n’y échappe pas, les navires terminant bord à bord, enchevêtrés l’un dans l’autre, ce qui provoqua la perte simultanée des deux bateaux. La légende, non vérifiée, dira que c'est  Portzmoguer,  au prix de sa vie et de celles de ses hommes, qui mit le feu à la Sainte-Barbe (réserves de poudres) afin de ralentir les assaillants et empêcher une invasion anglaise.  

Des épaves sans doute profondément enfouies sous les sédiments

Cinq cents ans après, le mythe de la bataille de Saint-Mathieu perdure. Les deux épaves, elles, gisent, paisibles, quelque part au fond de l'étroit bras de mer. Mais le groupe d'une vingtaine de scientifiques - archéologues, roboticiens, historiens – mobilisés depuis des mois sur la préparation de la campagne de recherche espère bien les débusquer. Très récent et équipé de moyens performants, l'André-Malraux sonde le fond marin. « Les épaves sont sans doute enfouies sous une colline de sédiments, qui se sont accumulés avec le courant », expliquait en mars dernier Michel L'Hour, le directeur de la DRASSM. « Nous allons donc traquer la moindre anomalie sortant du sable qui pourrait nous indiquer qu'il y a quelque chose en dessous ».

Un important travail d’archives

Avant cela, un vrai travail d’enquête a débuté dès 2016 pour définir la zone des recherches. Objectif, trouver des indices en épluchant les documents d’époque et archives historiques, parfois inédites, en France et au Royaume-Uni. « Nous avons appris par des témoignages qu'il y avait un fort vent de sud ce jour-là. Or, les recherches menées précédemment l'ont été devant la pointe Saint-Mathieu, à Plougonvelin. Il est impensable que des marins expérimentés aient mouillé près des rochers avec ces courants », estime Michel L'Hour. La nouvelle zone est donc plus à l'est et fait naître l'espoir, chez le directeur de la DRASSM, de retrouver enfin les trésors cachés de la Cordelière et du Regent. « Les épaves renferment des informations inestimables sur l'architecture navale de l'époque et sur la vie des marins. Il y a même des chances que l'on retrouve des corps, comme ce fut le cas sur d'autres fouilles ». Une nouvelle aventure qui enthousiasme à ce point l'archéologue qu'il pourrait bien, s’il fait chou blanc cet été, poursuivre ses recherches en 2019.

 

L'André Malraux à la recherche des épaves (© MICHEL FLOCH)

L'André Malraux à la recherche des épaves (© MICHEL FLOCH)

 

L'André Malraux

Construit par le chantier iXblue de La Ciotat, l’André Malraux a été baptisé le 23 janvier 2012 en hommage à celui qui a fondé le DRASSM en 1966. Ayant remplacé l’Archéonaute, âgé de 43 ans, le nouveau navire, réalisé en matériaux composites, mesure 36.3 mètres de long pour 8.85 mètres de large, avec un tirant d'eau de 3.2 mètres. Affichant un déplacement de 275 tonnes en charge, il dispose d'une propulsion diesel-électrique et peut naviguer à la vitesse de 13 nœuds. Capable de loger pour plusieurs jours une petite quinzaine de marins et scientifiques, l'André Malraux peut embarquer, à la journée, une équipe de 30 personnes, le nombre de plongeurs pouvant aller jusqu’à 20. 

Le navire dispose sous sa coque d'une gondole intégrant un sondeur multifaisceaux, un célérimètre ainsi qu’une sonde température. Il est également équipé d'une grue et d'un portique d'une capacité de 6 tonnes, lui permettant de mettre à l'eau de robots et engins sous-marins. Ces moyens de levage servent aussi à tracter des systèmes remorqués (comme des magnétomètres) et à embarquemer, sur le pont, des conteneurs spécialisés (logistique, traitement des informations, équipements scientifiques, stations hyperbare...) Doté d'un système de positionnement dynamique, l'André Malraux a, par ailleurs, bénéficié d'une attention toute particulière au niveau de la stabilité, afin de pouvoir travailler dans différentes conditions de mer.

De par sa conception, le navire peut aussi bien évoluer sur la bande côtière que très au large. Du bord de la plage aux limites de la Zone Economique Exclusive (ZEE), il est capable de mener de « simples » campagnes de prospection, comme des fouilles exhaustives et méthodiques par petits et grands fonds.

Le DRASSM et le patrimoine sous-marin

Pour mémoire, l'Etat a confié au ministère de la Culture, par le biais du DRASSM, le soin de gérer administrativement et scientifiquement l'ensemble des biens culturels maritimes de toutes les eaux territoriales françaises (métropole et outre-mer). Dans ce cadre, l’André Malraux est prioritairement affecté à la réalisation de la carte archéologique sous-marine nationale, aux expertises des épaves ou à l'étude des sites les plus menacés.

Avec la rédaction du Télégramme