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Reportage

Le Cedre, l’expert des pollutions en milieu aquatique

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Les grandes catastrophes écologiques de la deuxième moitié du XXe siècle que furent l’Amoco Cadiz, le Prestige, l’Erika ou encore le Ievoli Sun, pour ne mentionner qu’elles, ont changé notre manière d’appréhender la pollution en milieu aquatique. En France, un centre de recherche s’est fait une spécialité de maintenir une veille constante de connaissances sur les types de polluants et la marche à suivre pour en limiter l’impact sur l’environnement. Il s’agit du Centre de Documentation, de Recherche et d’Expérimentations (Cedre) sur les pollutions accidentelles des eaux.

Depuis maintenant presque 40 ans, l’organisme, géré sous la forme d’une association de loi 1901 et implanté à Brest, perpétue un savoir-faire reconnu en France et à l’international. Ses activités sont la recherche, le soutien à l’intervention, l’analyse et les tests, la formation, la planification d’urgence et enfin l’information. Une loi de 1985 le rend compétent pour intervenir sur les pollutions en mer et en milieu fluvial.

 

Le site du Cedre est situé à proximité du port de commerce de Brest ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le site du Cedre est situé à proximité du port de commerce de Brest ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Une capacité d’assistance H24

En cas d’accident grave, le Cedre peut mettre en place un dispositif d’assistance dans les plus brefs délais. Cela peut aller jusqu’à la mobilisation de l’ensemble de la cinquantaine d’employés sur un seul événement. Ce fut le cas pour l’Erika où l’association fut entièrement tournée vers l’aide aux autorités et à Total dans la gestion de la crise. Sophie Chataing-Pariaud, ingénieure chimiste au secteur de recherche du centre, le rappelle : « Nous travaillons de deux manières. En "temps de paix", nous menons nos recherches habituelles. En "temps de guerre", on passe sur l’alerte en cours ».

Un vocabulaire guerrier qui symbolise bien l’état d’esprit de combat qui habite ces personnes dans les moments durs. Pourtant, aucune solution n’est réellement bonne, on cherche plutôt à trouver la moins mauvaise. « Il faut bien comprendre le fait qu’en cas d’accident majeur, on ne pourra pas faire disparaître totalement la pollution. Au mieux, on peut favoriser l'évaporation des hydrocarbures ou leur dispersion en mer ».

Empêcher la pollution d’atteindre les côtes

L'objectif est avant tout de limiter la casse. Empêcher au maximum les polluants d’atteindre des zones vulnérables comme les littoraux, qui accueillent des réservoirs de biodiversité très sensibles. De même, la dépollution d’un récif est terriblement difficile et coûteuse à réaliser. Pour empêcher cela, l’intervention du Cedre se fait sous deux formes : l’envoi d’experts sur zone pour conseiller les forces en présence (ils ne se substituent pas à elles) et un travail d’analyse en laboratoire pour trouver la meilleure parade à la pollution.

 

Les scientifiques du laboratoire ont la tâche d'étudier les hydrocarbures et les produits chimiques ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Les scientifiques du laboratoire ont la tâche d'étudier les hydrocarbures et les produits chimiques ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

L’une des données les plus importantes est la connaissance du polluant. Le laboratoire du centre peut analyser des échantillons sous très court préavis. Et les résultats peuvent être connus très rapidement : «Par exemple, en l’espace de trois quarts d’heures on peut comparer deux substances pour savoir si elles sont identiques. Globalement, plus aucun pétrole en Europe ne nous est étranger. Les seules nouveautés viennent des pétroles bitumeux d’Amérique du Nord. Pour les produits chimiques, la difficulté est plus grande », rappelle Christophe Rousseau, directeur adjoint du Cedre.

Savoir que faire des polluants

Selon le type de substance, le Cedre pourra conseiller différents choix. Par exemple, sur un pétrole liquide et visqueux, un produit dispersant peut être à même de fractionner les molécules d’hydrocarbures qui se diluent alors dans la mer. « Cela ne marche pas sur du pétrole trop lourd comme le fuel de propulsion. Ce dernier présente une viscosité très basse. Il est maintenu à haute température dans les cuves des navires. À température ambiante, il forme une sorte de pâte. J’ai déjà marché sur des nappes de fioul lourd en mer tellement c’était compact et solide », explique Christophe Rousseau.

 

Les équipements de récupération ne vont pas tous avoir le même effet selon la matière à réceptionner ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Les équipements de récupération ne vont pas tous avoir le même effet selon la matière à réceptionner ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

La question, en fait, est bien de savoir si le polluant peut se « diluer » dans l’eau sans atteindre les côtes ni créer des ravages sur l’environnement. Dans le cas du chimiquier Ievoli Sun, trois produits étaient contenus dans les soutes, des tests ont été menés pour juger de la toxicité des substances. Pour deux d’entre elles, la méthyle éthyle cétone et l’alcool iso propylique, il a été conseillé de les relâcher en mer progressivement, ce qui a été fait. Leur dilution dans l’eau de mer étant jugée acceptable pour l’environnement, à l’inverse du Styrène.

Certains hydrocarbures et produits chimiques vont évoluer avec les conditions qui les affectent (vent, température, force de la mer, mélange avec d’autres substances). De fait, il y a un volet prédictif à prendre en compte. Ce n’est pas une science exacte, mais de nombreuses expériences et tests sont menés en interne à l’avance pour  accumuler des connaissances en la matière.

D’importants moyens d’expériences et d’analyse

Le centre dispose d’un ensemble de bancs d’études très complet. Banc d’essai chimique, de brûlage, de lavage, ou encore banc littoral (recréer les conditions d’un rivage). Les équipements les plus novateurs sont la colonne d’expérimentation et le polludrome.

 

Des chercheurs en pleine préparation de leur expérience ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Des chercheurs en pleine préparation de leur expérience ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

La colonne d’expérimentation est un outil unique de par ses dimensions, 5 mètres de haut et 1 de diamètre, qui permet de vérifier les modélisations informatiques. Inauguré après la catastrophe du Ievoli Sun (octobre 2000), l’intérêt de la machine est de simuler le mouvement et la solubilisation d’un polluant dans une colonne d’eau. L’outil est composé d’un injecteur de liquide ou de gaz, surplombé par un contenant rempli d’eau à six faces, dont quatre vitrées. Les paramètres environnementaux peuvent être contrôlés.

 

L'ingénieure Sophie Chataing-Pariaud réalise des expériences précieuses grâce à la colonne ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

L'ingénieure Sophie Chataing-Pariaud réalise des expériences précieuses grâce à la colonne ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Le centre peut aussi reproduire les conditions de la mer avec un polludrome. Le mélange d’eau de mer et de polluant est mis en mouvement par des générateurs de houle et un de vent. Des projecteurs UV imitent aussi la lumière du soleil, qui a un impact sur la viscosité du pétrole. Enfin, la pièce où se trouve le polludrome peut être climatisée pour réaliser l’expérience à la température voulue, y compris polaire.

 

Ce canal d'essai cherche à reproduire au maximum les conditions marines (( © G2B - CEDRE)

Ce canal d'essai cherche à reproduire au maximum les conditions marines (( © G2B - CEDRE)

 

En plus de ces bancs d’expérimentations, le Cedre peut s’en remettre à son laboratoire qui, comme nous l’avons déjà évoqué, est toujours sollicité pour analyser les hydrocarbures, découvrir leur provenance et estimer leur impact sur le milieu naturel. Chaque année, un exercice international regroupe plusieurs structures du même type avec comme objectif de s’entraîner à reconnaître un hydrocarbure à partir d’un échantillon. Session annuelle organisée à l’origine par des laboratoires européens, elle est aujourd'hui ouverte à d’autres structures extérieures à l'Europe.

 

Étude d'un hydrocarbure ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Étude d'un hydrocarbure ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Un plateau technique adapté à la formation

Le site brestois offre à l’association et ses clients des installations de test et d’entraînement grandeur nature dans ce qui est appelé le plateau technique. On découvre notamment un ensemble nautique à même de former des visiteurs aux techniques de dépollution.

Les personnes en stage peuvent d’abord bénéficier d’une plage de 2500 m2 et d’un plan d’eau de 3500 m2. Ils permettent de simuler un rivage touché par une pollution. Pour plus d'interactions et de réalisme, on peut y déverser des hydrocarbures.

 

La plage et le plan d'eau ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

La plage et le plan d'eau ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Les stagiaires peuvent s'exercer au nettoyage de surfaces contaminées ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Les stagiaires peuvent s'exercer au nettoyage de surfaces contaminées ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

( © CEDRE)

( © CEDRE)

Nettoyage haute pression de l'enrochement ( © CEDRE)

Nettoyage haute pression de l'enrochement ( © CEDRE)

 

Juste à côté, un bassin de 1900 m2 allant de 2 à 3 mètres de profondeur donne lui aussi l’opportunité de former les clients du Cedre. Du matériel peut aussi y être testé. Connecté au plan d’eau et à la plage, il peut servir de réservoir à marée.

 

Le bassin peut accueillir de petites embarcations ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le bassin peut accueillir de petites embarcations ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Le plateau technique est également le lieu idéal pour tester du matériel spécialisé. Selon, Christophe Rousseau, « Il n’y a pas eu de révolution technique dans les outils de récupération de polluants (pompes et barrages en tout genre). On a surtout assisté à l’amélioration des modèles et l’augmentation de leurs performances ». Le Cedre réalise une veille permanente sur ces objets et peut conseiller l’utilisation de tel ou tel type selon la matière à récupérer et son état physique.

 

Christophe Rousseau devant un récupérateur oléophile à seuil ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Christophe Rousseau devant un récupérateur oléophile à seuil ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Un organisme reconnu à l’international

Parmi les clients du centre, on trouve évidemment des administrations publiques, mais aussi des sociétés privées. Certains groupes pétroliers comme Total utilisent les services du Cedre pour former leur personnel ou acquérir des données sur le comportement de leurs produits en cas de fuite accidentelle. La structure est par ailleurs certifiée ISO 1901 : 2008 et ISO 14001 : 2004, un marqueur de respect environnemental important.

De même, l’association peut mettre à profit son expérience à l’étranger. Elle est notamment intervenue aux Philippines en 2013 après le passage du typhon Yolanda et lors de la catastrophe de décembre 2014 dans la mangrove Bangladaise où un petit pétrolier était rentré en collision avec un autre navire sur la rivière Sela. L’action du Cedre lors de ces événements a été saluée par les observateurs. L’organisme a reçu le prix Green Star Award 2015  décerné par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement, le Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires et la Croix Verte Internationale. Une récompense qui fait dire à Christophe Rousseau « Nous sommes reconnus à l’étranger alors que cette récompense est passée complètement inaperçue en France ». 

Faire avec la détresse humaine

Il faut dire que de manière générale, la médiatisation en France du centre va souvent de pair avec une grande catastrophe. Difficile dès lors d'attirer la sympathie ou la reconnaissance. L’épisode de l’Erika est emblématique. Le désastre écologique s’est accompagné d’une grande détresse humaine. « Nous sommes confrontés à l’émotion des gens qui est terrible. Cela devient très vite compliqué de communiquer dans ce genre de situations. Pour l’Erika, j’étais celui qui parlait à la télévision. J’ai reçu énormément de menaces de mort par la suite. J’étais celui qui n’avait pas empêché la catastrophe, j’étais devenu le responsable », témoigne Christophe Rousseau.

 

Christophe Rousseau, directeur adjoint du Cedre ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Christophe Rousseau, directeur adjoint du Cedre ( © MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Heureusement, depuis 15 ans, des pollutions de cette ampleur ne se sont pas reproduites. Ce qui n’empêche pas l’organisme d’être sollicité pour de nombreux événements en France et à l’étranger.