Défense
Le Central Opérations, système nerveux du porte-avions

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Le Central Opérations, système nerveux du porte-avions

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Le coeur du système de combat du Charles de Gaulle réside au Central Opérations. C'est là, dans un vaste local, que l'ensemble des informations recueillies par les senseurs du navire sont traitées. S'y ajoutent, également, les informations collectées par les autres bâtiments de la force, tout comme celles en provenance des satellites et autres aéronefs, comme les Hawkeye et Atlantique 2. Le Rafale, dans sa version polyvalente, sera également doté de cette capacité, le standard F2 étant équipé d'une liaison 16 (ce qui n'est pas le cas sur le Rafale F1 et le Super Etendard). L'ensemble de ces renseignements, qu'ils soient issus du porte-avions lui-même ou de l'extérieur, peut transiter et être échangé via les liaisons de données (11 et 16).
Qu'il s'agisse de trafic aérien, maritime ou terrestre, le porte-avions doit pouvoir disposer d'une situation en temps réel de son environnement ou de celui dans lequel une unité de la force est engagée. Radars, sonars, systèmes de guerre électronique, satellites... Au fil des années et des progrès techniques, de nouveaux systèmes viennent se greffer sur les sources d'informations traditionnelles. Ainsi, le système d'identification automatique (AIS), dont sont désormais équipés de nombreux navires de commerce, est également utilisé, avec prudence toutefois, les données transmises par ce « mouchard » pouvant être falsifiées. L'importance des moyens de renseignement (reconnaissances, détection des émissions radios...), prend également une place croissante. Pour traiter toutes cs informations, le bâtiment dispose d'une sorte de super-ordinateur. Le Charles de Gaulle est équipé de la version 8/05 du Système d'Exploitation Naval des Informations Tactiques (SENIT). Dérivé du SENIT des frégates antiaériennes du type Cassard, le système comprend 8 calculateurs et 25 consoles d'exploitation. Le Central Opération se divise en plusieurs grands pôles : Lutte antiaérienne, autodéfense, guerre électronique, surveillance de la situation aérienne, surveillance de la situation surface et coordination aérienne. Comme dans un aéroport, le navire dispose de 19 contrôleurs aériens, gérant le transit des appareils, hors opérations, et leur guidage en phase d'appontage.

Capable de suivre 2000 pistes

Le système de combat du Charles de Gaulle est un véritable bijou technologique. Dans un environnement très fréquenté, avec des lignes maritimes régulières et un espace aérien toujours plus dense, le porte-avions doit pouvoir détecter, au plus tôt, n'importe quelle menace. Pour cela, le porte-avions dispose d'une impressionnante panoplie de senseurs. Alors que les radars de veille DRBV 26D et DRBV 15 (en 2D) auront une portée de 150 et 50 nautiques, le radar de veille tridimensionnel DRBJ 11 B pourra repérer des échos à 100 nautiques et le radar de conduite de tir Arabel (associé aux missiles Aster 15) pourra accrocher une cible à 30 nautiques. Il convient également d'ajouter les équipements infrarouges, permettant une identification par type d'aéronefs ou de bateaux à courte portée, c'est-à-dire de l'ordre d'une dizaine de kilomètres : « Le SENIT va traiter automatiquement toutes ces informations et déterminer quel senseur sera le mieux placé pour présenter une image sur un plot donné », explique le capitaine de corvette Caliendo. L'officier note, au passage, que « tous les senseurs actifs sont concentrés sur l'îlot, ce qui constitue une petite prouesse en matière de compatibilité électromagnétique ». Basé sur un système informatique superpuissant, le SENIT peut suivre la bagatelle de 2000 pistes.

Quatre rideaux de défense

Outre la détection et le traitement de l'information, le système gère également la mise en oeuvre des armes du porte-avions. Conçu à la fin de la guerre froide, le Charles de Gaulle a été étudié pour repousser des attaques saturantes. Son système de combat lui permet notamment de contrecarrer plus d'une quinzaine de missiles tirés simultanément contre lui. L'hypothèse d'une telle attaque donne une bonne idée de la puissance des calculateurs, le préavis deréaction face à un missile étant seulement de quatre à cinq minutes (pour une détection dans un rayon de 100 kilomètres). En dehors de la chasse embarquée et de son escorte, le navire dispose de quatre rideaux de protection. Le premier est constitué de 32 missiles à lancement vertical Aster 15, dont la cadence de tir est d'une unité toutes les demi-secondes. Capable d'atteindre 1000 mètres par seconde, l'Aster 15 est un adversaire redoutable. Ainsi, lors d'un tir d'exercice l'an passé, le missile « assaillant » a été détruit à l'impact. Ce système à courte portée (30 kilomètres), est complété par deux lanceurs Sadral (12 missiles Mistral en batterie et réserves en soute), système à très courte portée (6 kilomètres). Au cas où les missiles franchiraient ces deux barrages, le Charles de Gaulle mettra en oeuvre ses quatre lance-leurres Sagaie (électromagnétique et infrarouge). Enfin, pour l'autoprotection rapprochée, notamment contre les embarcations rapides, plusieurs mitrailleuses de 12.7 mm sont embarquées. Dans tous les cas, les règles d'engagement sont très strictes, afin d'éviter les accidents. Sauf en cas d'autodéfense, tout un processus est prévu, allant de l'éclairage par lampe à l'illumination radar.

Une bulle de protection autour du porte-avions

Cible prioritaire en cas de conflit majeur, le porte-avions est placé au centre d'une vaste bulle de protection. Outre ses propres capteurs, comme nous l'avons vu, le CO du bâtiment reçoit également les informations provenant des radars et sonars des frégates. Contrairement à la seconde guerre mondiale, où les escorteurs croisaient à proximité immédiate des porte-avions, l'avènement du missile, de torpilles performantes et la portée de détection des radars a augmenté considérablement les distances entre les bateaux. Ainsi, les frégates anti-sous-marines sont placées entre 50 et 70 kilomètres du Charles de Gaulle, à l'exception de l'unité chargée de la protection sur l'arrière (30 kilomètres). Les frégates antiaériennes évoluent encore plus loin, placée à 200 kilomètres en direction de la menace. Une FAA positionnée en avant-garde (watch dog) peut même être distante de 500 kilomètres. Sous l'eau, la position du sous-marin nucléaire d'attaque chargé de protéger la force est également très éloignée de l'unité précieuse, notamment pour lui permettre de repérer un éventuel intrus sans que les bruits rayonnés par ses « amis » ne perturbent ses capacités de détection. Ainsi, le SNA pourra se situer à plus de 500 kilomètres du porte-avions. A ces moyens maritimes, il convient d'ajouter les forces aériennes, comme l'avion de guet Hawkeye, dont le radar peut détecter une cible à plus de 500 kilomètres. « A l'échelle de la France, cela signifie que si le Charles de Gaulle se trouvait au centre de Paris, le premier escorteur serait sur le périphérique et la frégate antiaérienne à Lyon. Seul, nous pouvons voir à une certaine distance mais si on fédère les moyens, on augmente considérablement la portée et l'acuité visuelle, d'où l'intérêt des liaisons de données et du partage d'informations », souligne le commandant Caliendo. « La diffusion des ordres se fait en temps réel et peut être très discrète. Ainsi, sur son écran, l'opérateur peut cliquer sur une piste et l'envoyer au bâtiment concerné, qui voit alors la piste clignoter ». Pour l'heure, si le Charles de Gaulle peut donner l'ordre à une frégate de tirer sur un objectif, le porte-avions ne dispose pas de la capacité de déclencher son tir. Cette démarche entre dans le cadre du « tir coopératif », un concept dans lequel chaque unité devient un système du système, aboutissant à une vaste bulle en réseau. Actuellement à l'étude, le tir coopératif pourrait permettre, à terme, à une frégate de tirer sur une cible avec les informations recueillies par une autre unité.

Intervenir toujours plus loin

Il y a encore 15 ans, à l'époque des Clemenceau et Foch, l'aéronavale était surtout destinée à intervenir sur une large bande littorale, avec des appareils capables d'opérer à 200 ou 300 nautiques. Avec le temps et l'évolution des crises, comme des matériels, l'allonge du groupe aérien a considérablement augmenté. Ainsi, l'an passé, les Super Etendard et Rafale ont été engagés au coeur de l'Afghanistan, à plus de 700 nautiques du Charles de Gaulle. Les avions de guet aérien Hawkeye, qui suivent la force de frappe aérienne et coordonnent son intervention, sont alors trop loin du porte-avions. Là encore, les liaisons de données ont montré tout leur intérêt. Grâce à la liaison 16, les informations ont été transmises via des satellites américains. Répercutées sur les navires de l'US Navy, elles ont finalement été transférées au Charles de Gaulle. L'armée française peut, néanmoins, se passer des moyens américains, ce qui sera fait en avril avec l'installation d'une station satellite Syracuse en Afghanistan : « Ces moyens nous permettent de suivre les avions et, comme la liaison 16 comprend la radio, d'écouter en direct les pilotes à plus de 1500 kilomètres, de connaître en temps réel les besoins d'appuis des troupes au sol et, s'il y a un problème, de savoir exactement où ça s'est passé ». Lignes commerciales maritimes et aériennes en plein développement, démultiplication des vecteurs, missions simultanées... Dans un tel contexte, la trentaine d'opérateurs armant le CO du Charles de Gaulle doit faire preuve d'une vigilance de tous les instants, d'autant que pendant deux mois, le porte-avions sera amené à croiser dans une zone dite dangereuse : « La difficulté est de conserver une veille identique pour percevoir à chaque instant un risque militaire. Il faut une bonne préparation en amont car, très vite, cela peut devenir routinier. En permanence, nous sensibilisons les personnels sur la menace. C'est pourquoi ils ne se contentent pas de suivre la situation sur leurs consoles mais sont impliqués et participent activement, notamment dans les préparations des quarts ».

A bord du porte-avions Charles de Gaulle