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Le commandant de l’USS Theodore Roosevelt relevé de ses fonctions

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Le commandant de l’USS Theodore Roosevelt relevé de ses fonctions

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Pour certains, c’est un capitaine qui a perdu pied face aux évènements, portant au passage un sérieux coup à la crédibilité de la flotte américaine face à ses adversaires. Pour d’autres, c’est un héros qui a sacrifié sa carrière afin de sauver ses hommes.

Commandant du porte-avions USS Theodore Roosevelt (CVN 71), victime d’une épidémie de Covid-19, Brett Crozier a été démis de ses fonctions. Cela, après la diffusion dans les media d’une lettre envoyée par l’officier à sa hiérarchie. Il y faisait part de sa vive inquiétude et de son impuissance quant au développement galopant de la maladie à bord de son bâtiment, sur lequel le nombre de cas était passé de 3 plus de 100 entre le 25 et le 29 mars, la transmission étant favorisée par la promiscuité et l’impossibilité de respecter les gestes barrières. Le pacha du Roosevelt réclamait pour contenir l’infection l’autorisation de débarquer l’équipage sur l’île de Guam, où le porte-avions et ses plus de 4000 marins sont immobilisés depuis le 28 mars. « Nous ne sommes pas en guerre. Il n'y a aucune raison que des marins meurent », avait notamment fait valoir Brett Crozier, qui avait pris le commandement du CVN 71 le 1er novembre dernier. 

 

Brett Crozier lors de sa prise de commandement du CVN 71 le 1er novembre 2019 (© US NAVY)

Brett Crozier lors de sa prise de commandement du CVN 71 le 1er novembre 2019 (© US NAVY)

 

Fuites dans la presse et escale controversée au Vietnam

Le fait que cette lettre se retrouve sur la place publique (elle a été publiée le 31 mars par le San Francisco Chronicle), provoquant la polémique aux Etats-Unis, n’a évidemment pas été du goût de l’US Navy et du gouvernement américain. Qui ont donc décidé de limoger le commandant, auquel il est notamment reproché d’avoir transmis son courrier à un nombre trop important de personnes (une trentaine) et de manière non sécurisée, ce qui a facilité les fuites. Au Pentagone, on évoque aussi la décision de Brett Crozier d’autoriser son équipage à sortir pendant les cinq jours d’escale que le porte-avions a passés début mars à Danang, au Vietnam, alors que l’épidémie explosait en Asie. C’est à cette occasion que le Covid-19 aurait pu s’inviter à bord. Un argument pour le coup assez fallacieux, dans la mesure où à l’époque le risque du coronavirus était pour le moins minoré à Washington et que, quoiqu’il en soit, la faute revient tout autant au commandement de l’US Navy, qui ne s’est pas opposé à la descente à terre des marins.

Les explications du secrétaire à la Marine

Mais c’est surtout son discernement dans une situation de crise et un environnement complexe qui est mis en cause pour justifier son limogeage. Une décision annoncée le 2 avril par le secrétaire américain à la Marine, qui en assume la responsabilité. Dans sa communication sur cette affaire, Thomas Modly a dit comprendre les inquiétudes, mais a tenu à remplacer cet évènement dans un contexte géostratégique compliqué : «  Bien que nous ne soyons pas en guerre au sens traditionnel, nous ne sommes pas non plus vraiment en paix. Les régimes autoritaires se développent. De nombreux pays tentent, à bien des égards, de réduire notre capacité à atteindre nos objectifs. Cela se produit activement tous les jours. Cela fait longtemps que la Marine et le Corps des Marines n'ont pas été confrontés à ce large éventail de challengers stratégiques mondiaux. Une mentalité plus agile et résiliente est nécessaire, de haut en bas de la chaîne de commandement. Peut-être plus que dans un passé récent, nous avons besoin de commandants ayant le jugement, la maturité et le sang-froid sous la pression pour comprendre les conséquences de leurs actions dans ce contexte stratégique ». Et Thomas Modly d’enfoncer le clou : « Je ne doute pas que le capitaine Crozier ait fait ce qu'il pensait être dans l’intérêt de la sécurité de son équipage. Malheureusement, cela a eu l’effet inverse. Il a inutilement alarmé nos marins et leurs familles sans aucun plan pour répondre à ces inquiétudes. Cela a soulevé des préoccupations concernant les capacités opérationnelles et la sécurité du navire, qui auraient pu encourager nos adversaires à en tirer avantage. Et cela a miné la chaîne de commandement qui agissait aussi rapidement que possible pour lui obtenir l'aide dont il avait besoin ». C’est pourquoi, explique le secrétaire à la Marine, « j'ai perdu confiance en sa capacité à diriger ce navire de guerre (…) À mon avis, le relever de son commandement est dans l’intérêt de l’US Navy et de la nation à un moment où nous avons besoin que la marine soit forte et confiante face à l'adversité. La responsabilité de cette décision m’incombe. Je ne l’ai pas fait pas par plaisir et je n’en attends aucune félicitation. Car le capitaine Crozier est un homme honorable qui, malgré ce manque de jugement inhabituel, s'est consacré tout au long de sa vie à servir notre nation ».

 

Opération de débarquement des marins du CVN 71 à Guam le 3 avril (© US NAVY)

Opération de débarquement des marins du CVN 71 à Guam le 3 avril (© US NAVY)

 

Marins débarqués et commandant acclamé par l’équipage

Cette affaire est donc complexe et l’avenir dira peut-être si Brett Crozier a eu tort de « paniquer » ou si c’est le fracas provoqué par sa lettre rendue publique qui a bel et bien activé les évènements et poussé l’état-major de l’US Navy à prendre les décisions que le commandant réclamait depuis des jours. Dès vendredi 3 avril en tous cas, les marins testés négatifs au Covid-19 et ceux qui ne présentent pas de symptômes étaient en cours de débarquement à Guam. Des mesures de quatorzaine ont été mises en place avec le recours à des logements civils en coopération avec les autorités de Guam.

Quant à Brett Crozier, il a quitté le bord jeudi dernier, sous les acclamations de l’équipage. De nombreux marins, malgré les consignes de distanciation pour éviter la transmission du virus, s'étaient massés dans le hangar du porte-avions dont les ascenseurs surplombent le quai afin de rendre hommage à leur commandant.

 

Le commandant Crozier quittant le bord sous les acclamations de ses marins

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US Navy / USCG