Histoire Navale
Le Journal de bord de l'Expédition Lapérouse 2008

Actualité

Le Journal de bord de l'Expédition Lapérouse 2008

Histoire Navale

Depuis le 16 septembre, l'enquête sur le mystère de la disparition de Lapérouse se poursuit dans le Pacifique sud. Que s'est-il passé depuis l'appareillage du Dumont d'Urville de Nouméa et son arrivée sur l'île de Vanikoro, où l'explorateur a disparu, avec 200 marins et scientifiques français, en 1788 ? L'amiral François Bellec, historien et écrivain de marine, fait partie de l'expédition actuellement menée. Grâce à son journal de bord, nous voici propulsés, malgré plusieurs milliers de kilomètres, au milieu des recherches...
Il était déjà présent pour l'expédition de 2005. Il avait alors accompagné de son expertise les membres de l'association Salomon, à l'initiative de l'opération, et les scientifiques. L'amiral Bellec est, en effet, l'un des grands spécialistes de l'histoire de la marine et en particulier de celle de Monsieur de Lapérouse.

Hervé Morin sur le Dumont D'Urville (© : MARINE NATIONALE)
Hervé Morin sur le Dumont D'Urville (© : MARINE NATIONALE)

16 septembre

"Grâce au hasard heureux d'un voyage officiel dans le Pacifique Sud, Monsieur Hervé Morin ministre de la Défense est venu souhaiter une fructueuse mission au Dumont d'Urville.Il attestait par sa présence la pérennité du voeu transmis au roi par l'Assemblée Nationale: faire tous les efforts possibles pour retrouver l'expédition disparue. Les frégates de Lapérouse se sont perdues il y a deux siècles et vingt ans. Le mystère dura près de quarante ans, soit deux générations. La face cachée de la Terre était aussi secrète que celle de la Lune. Parce que,181 ans après la découverte des preuves du naufrage de l'expédition évanouie, nous ne savons toujours pas où reposent les morts de la Boussole ni quelle fut la seconde mort des survivants de l'Astrolabe, nous retournons à Vanikoro poursuivre les recherches initiées par Louis XVI.

Second hasard heureux de cette mission pas ordinaire,le Batral Dumont d'Urville a été affecté à la mission Lapérouse 2008. Et c'est justement ce grand navigateur éponyme qui fut le premier Français à mouiller à Vanikoro le 21 février 1828. Cinq jours plus tard, ses officiers idenfifiaient les ancres et les canons de l'Astrolabe dans la fausse passe. L'esprit de Dumont d'Urville nous guide vers une terre dont il signa la première carte marine.

Troisième hasard révélateur de l'attention des dieux sur nous, le capitaine de corvette Gilles commandant le Dumont d'Urville a décidé de gagner du temps en sortant du lagon de Nouméa par la côte ouest. Nous avons franchi à 15 h 40 la passe de Dumbéa, et nous sommes venus vers le nord-est, en route vers Lata, le chef lieu des Santa Cruz dans l'île de Ndandö. C'est à dire que, contrairement à la mission 2005 où nous étions sortis comme d'habitude par la côte est, nous suivons cette année la route exacte de Lapérouse, depuis la côte ouest de la Nouvelle-Calédonie qu'il venait d'explorer, jusqu'à l'île de Santa Cruz de Mendana: Ndandö où il n'est jamais arrivé.

Avant-hier, à bord du vol Tokyo-Nouméa, nous survolions le sud de l'archipel des Salomon par une fin de nuit dégagée quand ont explosé à la fois le soleil levant et les cumulonimbus fuligineux de la zone intertropicale de convergence. Elle se faisait câline en nous faisant croire vue d'en haut à la simple fantasmagorie lumineuse d'une aube tropicale. Quelque part en dessous de nous, Vanikoro se cachait en réalité sous le ciel d'apocalypse du Pot-au-noir. C'est là que nous allons mais aujourd'hui en tout cas, il fait beau temps sur la mer."

L'Appareillage (© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
L'Appareillage (© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)

17 septembre

Nous sommes venus un peu à droite à 17 h 30, en venant de quitter la longue barrière de corail que nous remontions depuis cinq heures ce matin. Enserrant les Bélep et les récifs d'Entrecasteaux, elle prolonge la Nouvelle Calédonie loin vers le nord. Le ciel s'est chargé, avec des grains épars. La ceinture tropicale est devant nous.

Le Dumont d'Urville pousse devant lui son pont encombré d'un chargement hybride entre porte-conteneurs, chantier de travaux publics et Salon nautique, comportant trois algeco qu serviront de laboratoires, des réservoirs de carburants, un compresseur, un ponton, un parc d'embarcations rigides ou pneumatiques de toutes les couleurs et quelques volumes non identifiables. Le tout est assuré par des chaînes entrecroisées qui zèbrent les quelques espaces résiduels et achèvent de rendre le pont impraticable.
Les membres de l'Association Salomon parviennent à s'activer dans ce chantier qu'ils ont négocié au millimètre avec l'état-major du Dumont d'Urville. Je l'ai déjà écrit en 2005 mais tant pis : Le spectacle des hommes préparant le matériel de l'expédition Lapérouse 2008 sur ce pont encombré surplombé par le bloc passerelle évoque irresistiblement la préparation des chalutiers de grande pêche en route vers les bancs de Terre-Neuve, tels que les a décrits Anita Conti. La grande dame de la mer aurait aimé cette ambiance d'attention minutieuse et d'excitation de la chasse à venir.

Le hangar mérite d'être visité. Quatre énormes conteneurs frigorifiques (à Vanikoro, on ne trouve que ce que l'on apporte) dominent des monceaux nets les uns, indistints les autres, de caisses, de cartons, de grands paniers métalliques, de cantines et de bidons, de brouettes et d'embarcations, de moteurs hors bord, d'équipements de plongée, de compresseurs et d'objets divers dissimulés par des filets qui les dissuadent fermement de la tentation de partir en vadrouille. Tout à l'avant, un petit hydravion jaune attend, ailes repliées, de poser ses flotteurs sur le lagon bleu de Vanikoro.

Nous sommes 85 marins et civils, hommes et femmes, contre 120 à bord de chacune des frégates de Lapérouse. Nous avons du matériel, des vivres et de l'eau pour une mission d'un mois. Eux emportaient des rechanges pour quatre ans, des vivres pour trois ans et de l'eau pour cinq mois. Leurs navires mesuraient la moitié du Dumont d'Urville et ils étaient trois fois moins gros. Nous comprenons pourquoi les scientifiques se plaignaient à Lapérouse de manquer d'espace pour travailler.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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18 septembre

Il est 6 heures. Le Dumont d'Urville a roulé toute la nuit depuis que nous avons quitté la protection de la Nouvelle Calédonie. Le jour ne perce pas encore et l'abri de navigation est dans l'ombre. Sur la carte "papier" qui affirme la tradition dans le coin tribord, à l'ère triomphante de la carte informatique et du GPS, l'éclairage discret révèle des noms qui font rêver.

Nous traversons la Mer de Corail entre 15° et 10° de latitude sud. Entre Papouasie-Nouvelle Guinée, Vanuatu, Australie, Torres, Banks et archipel des Salomon, trente siècles d'aventures exceptionnelles ont inscrit quelques unes des "bonnes feuilles" de l'histoire des hommes.

Les Maori l'ont traversée entre 1500 et 1000 ans av.J.-C.au cours de leur grande migration partie du Grand archipel d'Asie, vers les Tongs, Raiatea et les îles de la Société, puis tout le Pacifique mille ans plus tard.

Parti de Callao au Pérou, l'espagnol Alvaro Mendana a semé la région de noms illuminés, dans sa quête mystique du continent austral à christianiser. L'archipel des Salomon, avec ses îles Santa Isabel et San Cristobal découvertes en 1568, le groupe des Santa Cruz découvetes en 1595 dans son acharnement à retrouver le pays d'Ophir de la Bible.

Une bonne surprise. Les îles Bougainville et Choiseul, semées entre Nouvelle Guinée, Nouvelle Georgie et les archipels espagnols.

Guadalcanal enfin, elle aussi découverte et baptisée par Mendana en 1568, l'un des symboles de la guerre aéronavale du Pacifique. Malgré son nom pour agence de croisières, la mer de Corail a été le théâtre d'une des grandes batailles du plus formidable engagement maritime de l'histoire.

Et bien sûr, Lapérouse, qui l'a traversée vers le mois de juin 1788.Et c'est pourquoi nous sommes ici.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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19 septembre

05 h 30. Le jour se lève en majesté sur Ndendö, l'île Santa Cruz de Mendana. L'un des somptueux levers de soleil des tropiques, dans des couleurs vertes et oranges d'aurore boréale.

Une heure plus tard, le Dumont d'Urville entre dans la baie Graciosa. Nous laissons sur bâbord le cône parfait du volcan Tinakula qui en garde l'accès. Des fumeroles s'en échappent. Il était en éruption le 8 septembre 1595, il y a 413 ans presque jour pour jour, quand la Santa Ysabel a disparu pendant la nuit dans ses abords. La flotte de Mendana, en quête obstinée de la Terre australe de l'Esprit Saint venait de découvrir Ndendö. Malgré la fièvre mystique qui transcendait leur chef, les quelque 700 soldats et colons poussés à bout par la faim, la soif et l'exécrable épouse du capitaine général, Dona Ysabel, entretenaient à bord désordre, querelles et indiscipline. L'entrée dans la baie luxuriante ramena brusquement un espoir enthousiaste et une bonne humeur fraternelle. "Une cinquantaine de pirogues vinrent vers nous. Les cheveux des naturels étaient teints de différentes couleurs. Ils nous lancèrent une volée de flèches." Notre ancre tombe à quelques mètres des mouillages des navires de Mendana, parce que les fonds sont favorables au mouillage à cet endroit seulement. Devant nous, la cocoteraie et le forêt tropicale dessinent toujours le paysage immuable dans lequel la petite colonie espagnole espérait fonder une cité chrétienne. En bordure d'une jolie rivière turquoise, le site était mortifère. La colonie se débatit contre la malaria et les attaques des naturels. Mendana fut enterré solennellement le 17 octobre. Puis Baretto, son second, et les querelles internes reprirent de plus belle. Quiros prit le contrôle d'une situation désespérée et ordonna de rembarquer. Seul survivant des quatre navires de l'expédition le San Jeronimo parvint à Acapulco le 11 décembre avec une centaine de moribonds.
Les pirogues sont toujours au rendez-vous, avec enfants rieurs et femmes désoeuvrées. Sur une eau bleu de Prusse, elles s'agglutinent autour du Dumont d'Urville comme un aimant attire la limaille de fer. Exactement comme Duché de Vancy a représenté l'Astrolabe et la Boussole environnées de pirogues au mouillage devant Mowée aux îles Hawaï.

Le but de notre escale à Santa Cruz est de remplir les formalités de santé, d'immigration et de douane à Lata, chef lieu de la province, et pour l'Association Salomon de prendre livraison des fonds qu'elle va engager à Vanikoro. Et surtout de valider les autorisations de fouilles et les actions humanitaires qui vont mobiliser médecins et infirmiers. En un lieu où le temps est une notion fluide sans intérêt pratique, les choses se passent cette année, contrairement à la mission 2005, avec une célérité remarquable. Les choses traînent seulement en longueur pour la réception officielle des personnalités politiques à bord. Toutes les provinces des Salomon étant justement réunies en conseil à Lata, le déjeuner officiel puis une tentative de thé de rattrapage sont finalement remplacés par un entretien à la nuit tombée dans le carré du commandant avec le Deputy Premier et le Secrétaire du Premier. Le palabre en pidgin (traduit par l'indispensable Christophe Rodot) porte sur la mission, sur l'avenir touristique hypothétique de Vanikoro, sur les relations entre l'Association Salomon, le gouvernement français et le gouvernement des Salomon dans une perspective de coopération durable, et sur les initiatives médicales au cours de la mission. Nous dérapons à 20 h 45, couverts par toutes les "clearances" nécessaires. Nous serons demain matin à l'aube devant Vanikoro. La nuit va être courte.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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20 septembre

Vanikoro est sortie de la nuit dans la grisaille un peu avant 05 h 30.
Les contours très aplatis du mont Kapogo se sont précisés lentement sur fond de joli ciel nacré. L'émotion est toujours aussi forte. Vanikoro est fascinante. Chargée d'un formidable potentiel d'émotion sourde et de tristesse, elle dissimule ses turpitudes sous un abord rieur. Elle attire comme un aimant. Comme les sirènes appelaient Ulysse. Parmi les millions d'îles du Pacifique, c'est ici où il n'ya rien à voir de plaisant ni d'utile que nous avons rendez-vous passionné avec des âmes. Ou des esprits selon la tradition orale de Vanikoro.

Et comme d'habitude, l'île nous fait son cinéma. Elle avait déjà salué notre départ en 2005 d'un époustouflant coup de projecteur final quand nous sortions de la passe. Ce matin, le soleil qui grimpait derrière le nuage toujours accroché au volcan perce à 06 h 00. Il surgit juste au-dessus de Vanikoro dans une gloire de lumière éblouissante. Yves Bourgois qui faisait grise mine devant la lumière un peu plate me fait de loin un geste fataliste qui veut dire "Et voila !" L'aguicheuse nous refait le coup de la séduction. Il est clair qu'elle joue à nous montrer tout ce qu'elle sait faire. Et parmi ses talents, elle a malheureusement celui de dissimuler ses forfaits derrière un mystère qui dure depuis 220 ans. Nous verrons bien qui cédera le premier. Après avoir fait baliser le chenal par un Zodiac, le commandant Gilles met le cap sur la passe. Nous la franchissons à 08 h 20, par un joli vent "frais" comme disent les marins. L'ancre tombe à 08 h 46 devant Païou, non loin des voiliers Kalim et Te Fetia engagés par l'Association Salomon, qui viennent d'arriver. Nous sommes à pied d'oeuvre. L'opération Lapérouse 2008 commence.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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21 septembre

Il ne fait pas beau sur Vanikoro. Pluie violente ou rafales de 25 à 35 noeuds d'est sud-est. Les grains se suivent et se ressemblent. Le débarquement du matériel archéologique et géophysique s'est poursuivi toute la journée. Il comprend deux radars de sol capables de détecter une anomalie deux mètres sous terre. Ces outils exceptionnels qui n'ont jamais été mis en oeuvre à Vanikoro vont permettre d'analyser des anomalies déjà connues et donc ou bien de trouver quelque chose, ou bien de fermer les hypothèses sans suite. Le matériel des archéologues comprend aussi des brouettes, des pelles, des haches et des sabres d'abattis car à l'ère informatique la pelle reste un outil de travail éprouvé.

Laurent, qui se passionne autant pour la cuisine que pour notre pain quotidien a cuit une fournée spéciale pour les habitants de Vanikoro.
L'amiral Battet introduit par Christophe Rodot, chargé du protocole de l'Association Salomon, est allé les remettre en geste d'amitié aux chefs Thomas et Ben des deux communautés tikopienne et mélanésienne de part et d'autre de la rivière.

Il est clair que, depuis la mission 2005, les deux villages montrent quelques signes sinon de prospérité nouvelle, du moins d'un frémissement. Du côté tikopien, avec la télévision et les générateurs de Chef Ben, et du côté mélanésien avec des efforts encore modestes d'aménagement paysager. L'idée d'un développement touristique est maintenant un grand espoir à Vanikoro.
Modulé par le raisonnable fatalisme d'une population du bout du monde qui n'avait strictement rien depuis toujours et qui n'a pas encore grand chose.

La météo exécrable ne dérange personne, mais la force du vent est un peu préoccupante. Si le programme de travail se met en place à terre, une équipe partie sur le récif a confirmé que les déferlantes chères à Yves Bourgeois rendent impossible l'ancrage du radeau portant les compresseurs des suceuses. On ne prévoit pas d'accalmie avant deux ou trois jours.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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22 septembre

Nous sommes toujours dans un régime de vents de secteur sud-est avec passages de grains, et une alternance de pluie calme et de rafales de vent de 25 à 35 noeuds. Les opérations à terre ont commencé par le lancement du défrichage des zones de prospection, sous la direction d'Antoine de Biran, un géophysicien de l'IRD taciturne et passionné.

Les radars de sol vont quadriller la rive droite dans la zone habituelle du camp des Français, et la rive gauche, encore inexplorée, dans un rectangle qui s'appuie sur les vestiges de l'ancien bâtiment de la direction de la Kaori Timber C° en direction du village tikopien et de la mer. Pour le moment, ce rectangle théorique est encore un enchevêtrement de végétaux et d'arbres vivants ou morts, qu'une dizaine de Tikopiens vont déblayer en un rien de temps au sabre et à la hache.

Non loin, un gigantesque kaori symbolise l'activité de la compagnie dont les machines à vapeur jonchent le camp des français comme les vestiges d'une civilisation disparue.

Le matériel médical qui va transformer le "musée" en dispensaire est débarqué du "bib" reconverti cause météo en camion de déménagement. Ce monstrueux engin pneumatique flottant indissociable des travaux sous-marins de l'Association Salomon attend que le temps s'améliore pour retrouver sa noblesse sur la barrière, en bordure de la faille.

Les plongeurs sont néanmoins allés prendre possession du site et montrer les lieux aux nouveaux. La paroi ouest a reculé après l'intervention des plongeurs démineurs à la fin de la mission 2005 dans le double but de garantir la sauvegarde des objets contre les prédateurs et d'assurer la sécurité à venir des plongeurs. Le fond est encore recouvert d'un plus de deux mètres de gravats, après le déblaiement déjà effectué par les plongeurs démineurs à bord de la Glorieuse en mai dernier.

Quelques menus objets ont été trouvés dans les déblais. Le lot habituel de tessons de porcelaine de Canton, de boucles de vêtements, de pièces d'argent et de menues étrangetés dont la provenance et l'utilité restent mystérieuses puisque beaucoup des fragments d'objets du 18e siècle ne peuvent être identifiés que par le hasard de gravures de l'Encyclopédie ou des réserves du Musée National des Techniques.

Raymond Proner qui dirige les travaux sous-marins a rappelé avec sévérité au briefing du soir que la cueillette n'est pas de l'archéologie. N'empêche que ces quelques débris dans les bacs du laboratoire font chaud au coeur dans l'impatience de mettre vraiment en place le chantier.

La journée s'est achevée jusque dans la nuit, sous la case collective du nouveau camp de base, par un petit kaïkaï de bienvenue avec discours, échange de cadeaux entre Chef Thomas, Alain Conan et l'amiral Battet et dégustation collective de poissons et de légumes frits. Les frondaisons de la rivière de Païou et au loin le Dumont d'Urville se découpaient en ombres chinoises sur le lagon d'un blanc d'argent.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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23 septembre

La première grande nouvelle de la journée est le réveil du lagon par un grand calme blanc. Le mont Kapogo sort la tête et les épaules de ses nuages et les nuées échevelées qui couraient au ras de la mer on fait place à un plafond serein de nuages stratiformes de haute altitude dans toutes les nuances d'un gris élégant. On voit nettement à l'horizon du nord-ouest l'atoll d'Utupua à une trentaine de milles dans la direction de Ndandö - Santa Cruz. Christian Coiffier, anthropologue du Musée de l'Homme y est parti ce matin en profitant d'une rotation de Te Fetia vers Lata. On rapporta à Peter Dillon que le dernier survivant ayant résidé à Vanikoro dans le village de Paucouri avait été contraint de quitter l'île par des querelles entre villages deux à trois ans avant son arrivée. Sans doute Dillon visita t-il Utupua au cours de sa recherche infructueuse du dernier témoin du naufrage, mais une enquête même rapide d'un scientifique familier de la Mélanésie n'est pas sans intérêt.

Le calme revenu a permis de sortir l'hydravion du hangar. L'ULM a déplié ses ailes et a survolé Vanikoro. Il est probable que les enfants se souviendront longtemps du catamaran volant jaune venu s'abriter à l'embouchure de la rivière Laurence, le nom officiel du petit fleuve côtier qui sépare les Mélanésiens des Tikopiens de Païou.

A terre, les campagnes géophysiques ont commencé. Les investigations d'anomalies magnétiques dans l'ouest du camp des Français ont mis au jour leur lot de ferrailles de la Kaori Timber et de roches magnétiques qui parsèment le sol de l'île.

La seconde grande nouvelle de la journée est la mise en place des ancrages du "Bib". Equipé du générateur, de la pompe et des tuyaux de la suceuse, il sera acheminé demain sur la faille. Le déblaiement commencé va pouvoir se poursuivre plus efficacement, jusqu'à ce que la ligne de base réapparaisse, ce qui permettra de recaler le chantier dans le nouveau paysage de la faille.
Nous sommes à Vanikoro depuis quatre jours, et les journées passent très vite.

Le contact avec la popualtion est primordial (© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
Le contact avec la popualtion est primordial (© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)

24 septembre

Le beau temps étant revenu, il était temps de saluer Chef Ben Tua, le chef de Vanikoro. Trois zodiacs ont quitté le Dumont d'Urville en début de matinée pour une longue course vers le village de Puma, au nord de la petite île jumelle de Tevai ou Te Anu selon les toponymes. Nous avons fait escale au passage en baie de Manevai au cénotaphe érigé au cours de la mission 2005 à l'emplacement et à l'identique de celui construit par Dumont d'Urville. La marée étant haute, notre devoir de mémoire s'est déroulé dans l'eau jusqu'à la ceinture, mais l'émotion était palpable de retrouver le monument après la cérémonie militaire qui avait marqué son inuguration. Son toit de bois rouge a blanchi en trois ans, et cette patine qui le décolore et qui teinte la plaque de bronze et ses attaches de couleurs vertes ou rouillées montre que le temps poursuit ici sa marche imperturbable, sans discontinuité, que les visiteurs de l'île soient les naufragés de Lapérouse, les enquêteurs de Dillon ou de Dumont d'Urville ou les archéologues du souvenir que nous sommes.

Dans la pénombre de sa case, entouré des femmes et des enfants, Chef Ben Tua est vêtu d'un sweet-shirt bleu azur. Il est très âgé. Sous son front haut, ses yeux perçants semblent à la fois scruter ses visiteurs et interroger sa mémoire. Avec son regard fort et sa lèvre boudeuse, il ressemble à Henri le Navigateur. Au cours de la coutume, Alain Conan lui offre la montre qu'il lui avait promise. A Puma, le jour est une donnée sûre, du lever au coucher du soleil. Les saisons sont approximatives et l'année est une notion administrative abstraite qui rend les individus un peu vagues sur leur âge. Et dans cette chronologie solaire infinie, Chef Ben Tua peut maintenant voir courir les secondes d'un temps sans utilité.

Pendant les palabres, le docteur Merger, médecin légiste, a ouvert un dispensaire pour traiter le Tokalau, une mycose cutanée génétique endémique dans le Pacifique. Elle affecte surtout les enfants. Une pommade et son mode d'emploi en Pidgin vont permettre de continuer le traitement, dont les effets seront vérifiés avant notre départ. Sans danger réel, le Tokelau occasionne une gêne de tous les instants. Le médecin chef Blaise, le docteur Eve Leblanc et Edith Mopin, infirmière, ont ouvert une autre consultation à même le sol entre les cases. C'est aussi cela les missions à Vanikoro de l'Association Salomon, et cet aspect de son engagement n'est pas secondaire.

Je vous envoie la suite, sur la situation des travaux aussitôt passée la vacation SkyFile dans quelques minutes.

Quelques heures plus tard...

Une carte postale encore, avant de quitter Puma. Tous les habitants des Salomon mâchent du bétel, et Vanikoro n'y échappe pas. Cependant, les femmes de Puma sont particulièrement marquées par cet usage qui rougit abominablement les muqueuses.
En débarquant sur la plage de sable de ce joli village bien exposé aux alizés en figure de proue de Vanikoro, je songeais à cette description des naturels par Peter Dillon, le découvreur de l'île et du naufrage.
"Leurs lèvres et leurs dents sont rougies par l'usage qu'ils font de la chaux et du bétel. Il ne leur manque plus qu'une paire de cornes pour ressembler parfaitement au roi des enfers." Septembre 1827.
Les femmes de Puma sont rieuses et les hommes ont délaissé leurs arcs de guerre, mais cette description vieille de 181 ans presque jour pour jour témoigne encore du cours immuable de la vie dans cette île à l'écart du monde.

Les équipes terrestres et sous-marines ont continué chacune de leur côté leurs travaux préparatoires. A terre, on défriche la zone d'exploration du radar terrestre de la rive gauche entre le village et "la maison des directeurs", et on a continué à nettoyer la zone de la rive droite entre la rivière et "la maison du docteur".
La Kaori Timber C° nous a durablement laissé des amers remarquables, même si les deux maisons de références se limitent aujourd'hui aux pilotis de ciment qui les supportaient.

Sur le récif, l'installation est maintenant en place à la verticale de la faille. Le "Bib" à qui un superbe dais immaculé donne des allures de papamobile est en situation de supporter les pompes et de servir de PC de zone sous l'oeil attentif de Riquet Goiran. Le travail de déblaiement des gravats de corail se poursuit avec des résultats visibles. Commencé à la main, il se poursuit maintenant avec plus d'efficacité grâce à la suceuse.
L'organisation des équipes, sous le contrôle de Gilbert Castet, d'Olivier Martin et de Raymond Proner, partage le travail entre vingt plongeurs. Ils se relaient de 08 h 30 à 16 h 30, pendant huit heures continues d'ouverture du chantier, par palanquées de trois plongeurs. Chaque palanquée plonge deux fois une heure dans la journée. C'est indéniablement fatiguant, même si le chantier se situe en moyenne à une douzaine de mètres, et c'est la raison pour laquelle chaque plongeur effectue un court palier de décompression en remontant à la surface. Alentour, l'équipe Docside-Production d'Yves Bourgeois tourne, Anne Gouraud interviewe pour l'équipe de Thalassa, Pierre Larue et Christian Grondin photographient et Michel Bellion peint.
Vous savez tout de l'organisation Lapérouse 2008. J'aurai désormais à vous faire parvenir de bonnes nouvelles du lagon de Vanikoro.

(© : WWW.OPERATIONLAPEROUSE2008.COM)
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25 septembre

Le ciel reste aimable avec nous, couvert mais lumineux ou d'un bleu sombre brûlant, mais sans vent, du calme plat à la légère brise. Le soir et le matin, l'horizon se charge des somptueux nuages de la zone intertropicale. De gigantesques grains passent au loin dans le sud.

Sur la faille, le déblaiement avance bien. La suceuse est à l'oeuvre, et des blocs résiduels vont être déplacés à l'aide de parachutes, des grosses outres gonflées à l'air des bouteilles de plongée, qui fonctionnent dans l'eau comme des ballons captifs. Renaud Tarnus qui met en oeuvre les radars de CGG-Veritas a rendu compte au débriefing de 18 h de ses difficultés à terre. Après mise en oeuvre sur le terrain, les limites de portée de l'analyse sismique limiteront son emploi à des vérifications ponctuelles. Les mesures de conductivité sont saturées par les débris de la Kaori Timber C°, par la rouille qui imbibe le sol et par la nature même des roches volcaniques de Vanikoro. Le radar 2D est peu performant sur le sol de l'île, et son utilisation optimale en 3D suppose de rapprocher les profils de mesure, ce qui exige une surface aussi égale que possible. Eu égard à la végétation luxuriante de la rive gauche, encombrée de souches et d'arbres abattus, les journaliers tikopiens ont encore du travail. Ce qui n'empêche pas l'infatigable Antoine de Biran de multiplier ses profils sur la rive droite mélanésienne jusqu'au milieu de la nuit dans un essaim d'insectes attirés par sa lampe. Jean-Christophe Galipaud, l'archéologue terrestre de l'IRD ralliera Vanikoro dans quelques jours.

Il est prévu que des recherches seront alors entreprises à Paucouri à une dizaine de kilomètres dans le nord-ouest, là où a résidé le dernier survivant. Christian Coiffier est rentré d'Utupua où il a négocié des objets de vie courante pour le nouveau Musée de l'Homme. Il a enregistré la tradition orale en pidgin et dans les trois langues de l'île. Elle n'apporte rien de nouveau, sauf qu'elle ne conserve pas la mémoire de l'arrivée d'un homme blanc. Notre dernier survivant est donc allé ailleurs, probablement selon l'anthropologue dans une île dont la population était amie de l'ethnie de Paucouri dans un monde de haine et de guerre entre populations.
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L'actualité de l'expédition est à suivre tous les jours sur le site OPERATIONLAPEROUSE2008.COM

Ce soir, dans Thalassa, un plateau en direct depuis l'île de Vanikoro et un sujet de 8 minutes retraçant les premiers jours de fouilles ! Pour en savoir plus : www.thalassa.france3.fr

Tous les soirs, du lundi au vendredi, dans la Quotidienne de Planète Thalassa (20h40 et 22h40), 3 minutes d'un journal de bord quotidien de l'expédition Lapérouse 2008, envoyées directement par satellite depuis Vanikoro! RETROUVEZ CES ÉPISODES TOUS LES VENDREDIS SOIRS EN LIGNE SUR LE SITE DE L'EXPÉDITION !

Pour en savoir plus : www.planetethalassa.fr et www.operationlaperouse2008.com