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Le Lyubov Orlova toujours à la dérive au large du Canada

C'est une histoire assez surréaliste. Depuis plusieurs semaines, le Lyubov Orlova, un ancien navire de croisière russe, dérive dans l’Atlantique nord. Il n’y a personne à bord puisque la vielle coque, âgée de 37 ans, était initialement en route pour la démolition. Le 23 janvier, le Lyubov Orlova avait quitté en remorque le port canadien de Saint-Jean de Terre Neuve (St John’s), en vue de rejoindre un chantier de déconstruction à Saint-Domingue. Mais, rapidement, la remorque a cassé et le bateau chargé du convoyage fut incapable de reprendre le contrôle de la situation. A la dérive dans les eaux canadiennes, le Lyubov Orlova a d’abord été récupéré par le Maersk Challenger, un grand remorqueur de services à l’offshore affrété par le gouvernement canadien. Ce dernier craignait en effet que le vieux paquebot entre en collision avec une plateforme pétrolière exploitée dans le secteur. Mais, selon le ministère canadien des Transports, en raison des mauvaises conditions météorologiques, l’opération de sauvetage n’a pu être menée à son terme et, par conséquent, le paquebot n’a pas été ramené vers un port. Le Maersk Challenger étant toutefois parvenu à éloigner le navire de la plateforme, le danger d’une collision avec celle-ci a été écarté. Sans pour autant qu’une nouvelle mission de secours soit lancée pour récupérer le bateau qui, en dérivant, est passé dans les eaux internationales.

 

 

Le Lyubov Orlova( © DROITS RESERVES)

 

 

Une menace pour la navigation et l’environnement

 

 

Plusieurs associations, dont en France Robins des Bois, se disent indignées par cette situation. « Le Lyubov Orlova est une menace imminente pour l’environnement. Dans l’éventualité d’une collision, d’un naufrage ou d’une avarie, il libérerait immédiatement ou à moyen terme des hydrocarbures, du pyralène (PCB) et autres liquides techniques toxiques, de l’amiante, des eaux de cale souillées, des néons au mercure et des déchets flottants non biodégradables », affirme Robins des Bois, qui appelle le gouvernement canadien à prendre ses responsabilités, au moins morales, si ce n’est juridiques. Car, si le Lyubov Orlova ne se trouve plus aujourd’hui dans les eaux nationales, la rupture de l’amarre y est intervenue et le bateau est bel et bien parti d'un port canadien. Or, le pays est signataire de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer, qui impose notamment de prévenir, réduire et maîtriser la pollution en milieu marin. De plus, l’association rappelle qu’au titre du droit international, Ottawa a l’obligation générale de s’assurer de l’absence de risques pour la sécurité et l’environnement maritime. « Il avait en conséquence le  devoir de différer le convoyage si des risques étaient prévisibles (déclaration de Stockholm de 1972 : "les Etats ont le devoir de faire en sorte que les activités exercées dans les limites de leur juridiction ou sous leur contrôle ne causent pas de dommages à l’environnement dans d’autres Etats ou dans  des régions ne relevant d’aucune juridiction nationale") ».

 

 

Défaillance des autorités de contrôle ?

 

 

Robins des Bois, qui dénonce au passage le fait qu'envoyer le Lyubov Orlova à Saint-Domingue « constitue une exportation de déchets dangereux depuis un pays riche vers un pays pauvre », poursuit son réquisitoire à l’encontre des autorités canadiennes en pointant une défaillance sur le contrôle des navires. A commencer par le vieux remorqueur Charlene Hunt, qui était chargé de convoyer l’ancien paquebot. « Le Canada est signataire du Memorandum de Paris sur le contrôle par l’Etat du port. Ce protocole contribue à améliorer la sécurité maritime, la sécurité des équipages et à éviter les pollutions depuis les navires. Dans ce cadre, chaque pays signataire doit "cibler" les navires à inspecter et les empêcher de prendre la mer en cas de déficiences ou d’incompatibilités. Or l’attelage Charlene Hunt / Lyubov Orlova  n’a pas fait l’objet d’inspection particulière et proportionnée alors que le premier a été construit en 1962, n’a pas de société de classification connue et que le second bat pavillon des Iles Cook, un pavillon de complaisance de mauvaise réputation. C’est seulement après le retour à Saint John’s que le remorqueur Charlene Hunt a fait l’objet d’une inspection approfondie ; depuis, il est détenu avec une liste de déficiences conséquente mais non communiquée pour l’instant ».
 

 

Le remorqueur Charlene Hunt ( © DROITS RESERVES)

 

 

Un navire fantôme dont la position n’est plus connue

 

 

Alors que Lyubov Orlova n’est plus localisé, l’inquiétude grandit quant à la situation du navire fantôme, qui poursuit son périple sans balise ni feux de position. Ainsi, il pourrait être victime d’une collision avec un iceberg ou un autre bateau, voire même, compte tenu de son état, être confronté à une voie d’eau entrainant son naufrage. Robins des Bois n’exclut pas, non plus, qu’il puisse être coulé volontairement par des moyens militaires au cas où, survivant par miracle à son long périple dans le grand nord, il s’approcherait des eaux territoriales d’un pays riverain. L’hypothèse parait surprenante mais l’association affirme qu’il y a eu au moins un précédent : « C’est ce qui est arrivé au Ryou-Un Maru, un chalutier japonais long de  60 mètres qui, après avoir dérivé pendant un an dans l’océan Pacifique après le tsunami du 11 mars 2011, s’est approché des côtes de l’Alaska et a été torpillé par l’US Navy avec 8 tonnes d’hydrocarbures à bord et ses engins de pêche ».

 

 

Le Lyubov Orlova( © DROITS RESERVES)

 

 

Retrouver le propriétaire

 

 

Construit en Yougoslavie en 1976, tout comme son sistership, le Clipper Adventurer (ex-Alla Tarasova), exploité pour des croisières en Antarctique, le Lyubov Orlova mesure 90 mètres de long pour 16 mètres de large. Armé par 70 membres d’équipage, il pouvait accueillir 110 passagers. Ce navire a été exploité sous pavillon soviétique jusqu’en 1992, année où il est passé sous pavillon russe. Après avoir été rénové, il a été affrété en 1999 par la compagnie Marine Expeditions pour des voyages en Antarctique et, à partir de cette date, a été ré-immatriculé aux îles Cook. Après une nouvelle rénovation en 2002, il fut affrété par Quark Expeditions pour des croisières antarctiques puis, en 2009, par Cruise North Expeditions pour des traversées en Arctique. Saisi en septembre 2010 dans le port de Saint-Jean de Terre Neuve suite au non-paiement de factures d’avitaillement et de carburant à des fournisseurs canadiens, le navire y était resté immobilisé depuis. Selon Robins des Bois, il aurait été finalement vendu par l’intermédiaire d’un courtier canadien à un ferrailleur iranien résidant au Canada. Légalement, c’est le propriétaire du navire qui est responsable et, si jamais le Lyubov Orlova parvient à atteindre les eaux territoriales d’un pays, les autorités locales pourront le mettre en demeure de faire cesser le danger que l’épave représente pour la navigation et l’environnement. Si bien entendu ledit propriétaire ne s'est pas, d'ici là, évaporé dans la nature.

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