Histoire Navale
Le Maillé-Brézé en mode camouflage

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Le Maillé-Brézé en mode camouflage

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Depuis samedi, des artistes s’activent pour repeindre l’escorteur d’escadre Maillé-Brézé, transformé en musée à Nantes en 1988. Dans moins de deux semaines, l’ancien bâtiment de la Marine nationale arborera une étonnante livrée, inspirée du concept Razzle dazzle, qui a donné naissance aux célèbres camouflages apparus au cours de la première guerre mondiale et repris durant la seconde. « C’est une occasion unique et merveilleuse de faire parler du Maillé-Brézé et, en tant qu’ancien marin, c’est extraordinaire de pouvoir faire revivre le souvenir de ces étonnants camouflages, que l’on a d’ailleurs vus à Nantes en 1943. En effet, la flottille de dragueurs de mines allemands qui était stationnée ici était peinte selon ce principe », explique Guy Paichereau, vice-président de l’association Nantes Marine Tradition, propriétaire de l’escorteur d’escadre.

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Au cœur d’une biennale d’art urbain

C’est Plus de Couleurs, un collectif d’artistes issus du mouvement graffiti, qui est à l’origine de cette initiative originale. « Le projet s’intègre dans le festival d’art urbain Teenage Kicks, une biennale née à Rennes et Saint-Malo et qui se déroule pour la première fois à Nantes cette année. L’objectif de l’évènement est de mettre en valeur et de mieux faire connaitre au grand public l’art urbain, qui reste malheureusement sous-évalué », souligne Antoine Sirizzotti, de Plus de Couleurs. Dans cette perspective, les artistes, habitués à peindre sur des murs ou du mobilier urbain, ont voulu frapper un grand coup en travaillant sur une œuvre unique, insolite et de grande ampleur. Leur projet de réinterprétation moderne du Razzle dazzle en poche, ils rencontrent les membres de Nantes Marine Tradition en janvier dernier. « Au début, ils étaient étonnés mais quand on leur a présenté le projet, ils ont tout de suite adhéré et trouvé l’idée géniale. Car il ne s’agit pas de peindre n’importe quoi. Cette œuvre a du sens et s’appuie sur un fond historique avec un concept de camouflage méconnu et surprenant. En plus, cela crée un évènement et permet de réactiver un patrimoine historique, que l’on remet ainsi sur le devant de la scène ».

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Velvet et Zoer à la barre

L’œuvre en cours de réalisation est signée Velvet et Zoer, désormais bien connu sur la scène internationale du Street Art. La trentaine, les deux artistes sont aidés par quatre membres de l’association, dont Antoine Sirizzotti, et quelques bénévoles qui viennent leur prêter main forte. Il faut dire que la surface à peindre est immense, avec une coque de 133 mètres de long, d’imposantes superstructures et des tas d’équipements disposés sur les ponts. En tout, cela fait plus de 1000 m² de surface à travailler, soit plus de 300 litres de peinture à appliquer. « Nous sommes très attachés à l’univers industriel et nous travaillons beaucoup autour d’objets. Avec le Maillé-Brézé, c’est fantastique car c’est un travail monumental et le bateau compte beaucoup s’aspérités et de subtilités dans les volumes. Des volumes que l’on va s’employer à casser au travers du travail en trois dimensions que représente ce type de camouflage », expliquent Mathieu et Fred, alias Velvet et Zoer.

 

Zoer, Velvet, Guy Paichereau et Antoine Sirizzotti (© : MER ET MARINE - VG)

Zoer, Velvet, Guy Paichereau et Antoine Sirizzotti (© : MER ET MARINE - VG)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Un habillage très coloré

Conçu par des peintres et artistes britanniques pour créer des effets d’optique destinés à tromper les sous-mariniers allemands, le Raazle dazzle, aussi connu sous le nom de camouflage disruptif, consistait en une succession de motifs et lignes brisées détruisant les perspectives et rendant les silhouettes des bateaux méconnaissables. « On voit beaucoup de photos en noir et blanc de navires ayant reçu ce camouflage qui était en fait très coloré », rappelle Guy Paichereau. Ainsi, en plus du blanc et du noir, on trouvait du bleu, du vert ou encore du jaune et du rouge. Pour l’heure, la proue du Maillé-Brézé a déjà changé de couleur, alors que les travaux ont débuté sur sa tourelle avant de 100mm et le roof accueillant le lance-roquettes. Dans quelques jours, le bloc passerelle changera d’allure, alors que Velvet et Zoer, perchés sur un échafaudage soutenu par une barge flottant sur la Loire, progresseront sur la coque vers l’arrière. « C’est un véritable travail de fourmi », confient les deux artistes, qui ont longuement planché sur leur œuvre avant de se lancer : « On a réalisé une vingtaine d’esquisses avant de trouver la bonne ».

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Quand pinceaux et rouleaux remplacent les anciens aérosols

Niveau outils, on a beau chercher, nulle trace des traditionnelles bombes aérosols utilisées historiquement par les adeptes du graffiti. « Nous n’utilisons plus de bombes car on considère que c’est un produit nocif et c’est un procédé dont la perception est assez agressive. Aujourd’hui, nous nous appuyons sur des techniques traditionnelles, avec des pinceaux et de gros rouleaux que l’on trouve dans le bâtiment. En atelier on peint à l’huile et en extérieur, comme ici, en acrylique. Contrairement à la bombe, la peinture classique permet de faire des mélanges et de mieux maîtriser les couleurs et les teintes ». Avec en plus, cette fois, une nouveauté : « Nous peignons pour la première fois sur une couche de cire qui a été préalablement appliquée sur la coque. Cela permettra de retirer facilement l’œuvre afin que le bateau puisse retrouver son état d’origine ». Pour l’heure, il est prévu que le vieil escorteur d’escadre porte sa nouvelle livrée pendant au moins six mois, mais les techniques utilisées permettront, si l’œuvre plait et rencontre le succès escompté, de la conserver pendant deux ans.

Une œuvre sur les conséquences des conflits qui saignent le monde

Prévu pour être inauguré le 18 septembre, le « Maillé-Zébré », comme l’ont rebaptisé les artistes dans le cadre de ce projet, ne sera pas recouvert uniquement de lignes et motifs. Car l’art c’est aussi la réflexion et celle-ci sera particulièrement d’actualité. Ainsi, les artistes intégreront dans le camouflage une vision de la situation géopolitique mondiale. « Nous sommes partis d’une cartographie. De nombreux pays sont aujourd’hui victimes de conflits et des populations sont obligées de fuir. Nous avons donc découpé les cartes pour rapprocher les pays et symboliser le chemin que les gens font d’un endroit à un autre. Sur l’arrière du bateau, il y aura également un grand espace de réflexion. Nous peindront une grande loupe, dans l’esprit de celle que l’on trouve sur les ordinateurs, pour montrer que les conflits peuvent aussi s’exporter au travers d’actions dématérialisées. Le zoom de la loupe montrera la confusion des échelles ». C’est donc un projet artistique complexe que Velvet, Zoer et Plus de Couleurs sont en train de faire naître et qui prendra bientôt toute sa dimension, et tout son sens. Un mariage d’histoire et de modernité qui se veut dans le même respectueux des hommes qui ont servi pendant plus de 30 ans sur le Maillé-Brézé : « On essaye toujours d’intervenir en contextualisant notre œuvre et nous avons ici un bateau militaire, un symbole très riche. Nous avons notre interprétation mais nous voulons aussi que les anciens marins se retrouvent dans le propos ».

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Quelques oppositions de principe à calmer

Evidemment, faire intervenir des artistes issus du mouvement graffiti sur un ancien bâtiment de la marine n’a pas été du goût de tout le monde. Un certain nombre d’anciens militaires, de passionnés des bateaux gris et d’associations ont crié au scandale. Une levée de boucliers que l’on relativise au sein de Nantes Marine Tradition : « Beaucoup de ceux qui se sont opposés à l’idée ne connaissaient pas le projet et quand ils ont compris qu’il n’était pas question de faire n’importe quoi et que l’œuvre aurait une consonance historique, les oppositions se sont apaisées ».

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Une nouvelle visibilité pour attirer les visiteurs

Pour l’association, qui possède, entretien et fait vivre le bâtiment-musée depuis 27 ans, il s’agit clairement d’une opportunité incroyable pour replacer le Maillé-Brézé au cœur du paysage urbain. D’autant que, face à lui, le développement de l’île de Nantes et la requalification du site industriel des anciens chantiers navals recentre le bateau dans la ville. Selon Guy Paichereau : « La fréquentation, qui est d’environ 20.000 visiteurs par an, reste stable mais il est vrai que nous n’étions pas aussi visibles auparavant. Depuis l’île de Nantes, les gens nous voient mieux et traversent la Loire pour venir visiter le Maillé-Brézé. Et bien entendu, nous espérons que le travail artistique qui est en train d’être réalisé va attiser plus encore la curiosité du public ».  

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

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