Marine Marchande
Le Marion dans les Eparses : Bassas de India et Europa

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Le Marion dans les Eparses : Bassas de India et Europa

Marine Marchande

Personne ne l’a vu arriver. A six heures du matin, sous un couvert de nuages chargés de pluie, il est quasiment impossible de distinguer l’atoll de Bassas de India, situé au sud du canal du Mozambique. Seul le radar du Marion Dufresne finit par l’apercevoir et encore, relativement tardivement. « C’est marée basse, il faut y aller maintenant  si vous voulez voir quelque chose », note le commandant Marjak.  Sur Bassas de India, il n’y a pas, comme sur les autres Iles Eparses, la moindre trace humaine. Tout simplement parce que c’est strictement impossible : seule une petite parcelle de terre émerge en permanence, ce qui permet, au sens du droit international de la qualifier d’île. Et, de là, ses 12 km de diamètre de corail offrent à la France une immense zone économique exclusive.

Pas de ravitaillement donc pour Bassas de India, mais un vol de souveraineté, qui symbolise le rappel du rattachement du territoire à la France. Quelques minutes suffisent pour faire le tour de cette terre en formation qui a piégé de nombreux navigateurs. Une épave est encore échouée sur la madrépore. Connue depuis l’époque de la route des épices, Bassas de India a notamment été signalée par Vasco de Gama. Depuis, c’est plus d’une trentaine de bateaux qui s’y sont échoués, de la nef portugaise au vaisseau de la Compagnie des Indes ou au vraquier chinois. Autant d’épaves qui excitent la curiosité des chasseurs de trésors, dont certains ont déjà tenté leur chance à Bassas de India. Aucune cartographie précise n’est disponible et il n’y a pas encore de programme officiel de fouilles.

 

Bassas de India (FRANCOIS LEPAGE)

Bassas de India (FRANCOIS LEPAGE)

 

Seules quelques heures de navigation séparent l’atoll de Bassas de India d’Europa, la plus grande et la plus méridionale des Iles Eparses. Un pentagone de 6.5 km d’arête pour une superficie de 3000 hectares, dont 900 de mangrove, qui porte le nom du navire anglais qui l’a reconnu en 1774. Pour la dernière escale de sa rotation, le Marion va y passer la nuit et une partie des équipes de logisticiens va dormir sur place. Grégoire, un des mécanos du Marion, est également débarqué pour « jeter un coup d’œil » à un des groupes électrogènes du camp, tenu, comme Juan de Nova, par un détachement du 2ème RPIMA de la Réunion.

 

Le camp d'Europa (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le camp d'Europa (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

L’hélicoptère se pose sur la piste d’atterrissage du Transall. Une piste qui n’est, en fait, pas la première de l’île, puisqu'une autre est enfouie dans la végétation un peu plus loin. « C’était en 1950, la ligne Tananarive-Johannesburg venait de rouvrir. C’est à cette occasion qu’on s’est rappelé de l’existence d’Europa, qui n’avait plus d’habitants depuis le début du siècle et les dernières tentatives de colonisation ». Alain Hoarau est Réunionnais et en 1950, il était jeune radio-électricien à Tananarive, à Madagascar. Il entend parler d’une expédition vers Europa pour y installer une station météo.« Il n’y avait qu’un volontaire. Moi. On me nomme "chef de mission météo", j’ai une formation de deux heures et c’est parti ». La veille du départ, un jeune ingénieur, Raphaël Folliot, arrive de métropole. Puis c’est l’appareillage sur un voilier avec trois manœuvres et un commis malgache. « Notre équipement était plutôt sommaire : un fût d’eau de 200 litres, des haches, des pioches, quelques bouts de bois et des outils. On devait rester quelques semaines et le voilier devait revenir nous chercher ». Des guitounes militaires, déposées par l’armée un peu plus tôt, les attendaient à Europa. « Elles ont vite pourri, alors on a décidé de construire une maison en abattant des palétuviers ».

 

La piste d'atterrissage, actuelle, d'Europa (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La piste d'atterrissage, actuelle, d'Europa (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le système météo n’a jamais fonctionné. « Le matériel de communication que nous avions non plus. Nous avons vite réalisé que nous étions coupés du monde ». L’équipe est totalement isolée. Les hommes font alors preuve d’un grand sang-froid et réfléchissent au meilleur moyen de se faire sauver. « On s’est dit que la solution viendrait forcément d’un avion. Alors nous avons décidé de construire une piste ». Avec leur volonté, leurs outils de fortune, des pic à roc et des barres à mine, les hommes défrichent et nivellent, des semaines durant dans le cagnard d’Europa. Ils manquent de devenir aveugles et fous. « On a réussi à faire une piste de 600 mètres dans le sens du vent. Peu de temps après, un avion militaire Toucan a repéré l’endroit en passant à basse altitude. Nous n’avons pas pu récupérer son premier message, alors nous avons décidé d’écrire « manque radio » sur des panneaux de roseaux. Peu de temps après, nous voyons un nuage de poussière et d’oiseaux. Nous accourrons. L’avion avait atterri et s’était arrêté à un mètre d’un énorme bloc de corail. Le message que nous n’avions jamais reçu demandait si la piste était praticable. Nous aurions répondu non. » Alain Hoareau a 87 ans et il en rit encore.

 

L'Euphorbaie (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

L'Euphorbaie (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Au bout de la nouvelle piste d’atterrissage, on rentre dans un des trésors botaniques d’Europa. 750 hectares d’euphorbaie, ces petits arbres qui font penser à la végétation de la savane. Perchés dans leurs branches, des fous à pieds rouges et des pailles en queue se reposent. « Europa est un milieu très diversifié en termes de sol : il y a des formations littorales, des formations mixtes, des steppes salées », détaille Clément Quentel, de la réserve naturelle. Ce qui amène une végétation très rare, dont des sansouires – sortes de mousses poussant dans un milieu salé – de toutes les couleurs endémiques, « cela pourrait ressembler à de la salicorne », explique Clément. Dans la mangrove, on aperçoit régulièrement des requins, mais aujourd’hui ce sont de grosses carangues qui chassent. « Regardez les palétuviers, ils poussent dans le sable ». La mangrove, impénétrable, recèle sans doute davantage de secrets. « Europa est un véritable réservoir de faune et de flore ».

 

La mangrove (MER ET MARINE- CAROLINE BRITZ)

La mangrove (MER ET MARINE- CAROLINE BRITZ)

 

(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La sansouire d'Europa (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La sansouire d'Europa (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Sur le chemin de l’euphorbaie, on croise régulièrement des chèvres. « Les cabris de M. Rosiers », sourit Clément. M. Rosiers n’est pas resté longtemps sur Europa, qu’il a tenté de coloniser à la fin du 19ème siècle avec ses troupeaux. Après son départ, ses chèvres se sont bien acclimatées et ont intégré dans leur alimentation le délicat euphorbe, dans lequel elles grimpent sans souci. Près de 800 d’entre elles peuplent l’île et ravagent consciencieusement la végétation. Et les chèvres ne sont pas seules, puisque les rats, autre espèce introduite, se sont également multipliés et s’en prennent aux œufs des oiseaux. « Et puis il y a le choca », soupire Clément. Le choca est une espèce invasive d’agavacées qui est particulièrement difficile à éradiquer et contre laquelle un plan de grande ampleur a été lancé en 2013.

 

L'ancienne station météo (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

L'ancienne station météo (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La nuit et les moustiques tombent vite sur Europa. Les quelques centaines de mètres entre le camp et l’ancienne station météo, transformée en gendarmerie/bureau de poste/observatoire scientifique, sont suffisantes pour se faire violemment attaquer par les insectes. Devant la terrasse, un jeune scientifique rassemble ses observations sur un crapaud qu’il a observé depuis plusieurs jours. Un programme « reptile » a été lancé à Europa. « Si nous pouvons déterminer qu’il s’agit d’une espèce endémique, cela pourra aider au classement de l’île au patrimoine mondial de l’UNESCO ».

 

(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Dans la matinée suivante, pas une minute à perdre. Le Marion doit être à la Réunion dans trois jours pour pouvoir partir en arrêt technique en Europe. Un dernier survol, un dernier regard à la perle des Eparses et déjà la corne de brume signale le départ vers l’Est et la fin d’une tournée de 12 jours dans ces confettis de la République, si petits et pourtant si stratégiques pour la France. 

 

- Voir le premier épisode de ce reportage

- Voir le second épisode 

- Voir le troisième épisode 

 

L'équipage du Marion Dufresne. Assis au premier rang : Chrysostome Jerry, Maminiaina Raharijaona, Soloniaina Ramanankilana, Rodolphe Rafanoharana, Ratisbonne Rakotobearson, Rasendrahasina Ranaivojaona. Assis au deuxième rang : Gérard Rolland , Thierry Bos, Gilles Rodriguez, Marius Albert, Georghe Sacianu, Jose Berthin, Patrick Zafisambatra, Emilien Chow, Jean de Dieu Arthur. Debout au troisième rang : Grégoire Tournade, Daniela Vacarus, Valentin Cilcic, Cyril Marquier de Villemagne, Georges Marjak (cdt), Sébastien Chantraine, Armand Rasamoelina, Olivier Rakotoniaina, Sulleman Baba Cardia. Debout au dernier rang : Philippe Hasle, Christian Sachet, Mickael Damiens, Alexandre Hamiche, Claude Cornet

L'équipage du Marion Dufresne. Assis au premier rang : Chrysostome Jerry, Maminiaina Raharijaona, Soloniaina Ramanankilana, Rodolphe Rafanoharana, Ratisbonne Rakotobearson, Rasendrahasina Ranaivojaona. Assis au deuxième rang : Gérard Rolland , Thierry Bos, Gilles Rodriguez, Marius Albert, Georghe Sacianu, Jose Berthin, Patrick Zafisambatra, Emilien Chow, Jean de Dieu Arthur. Debout au troisième rang : Grégoire Tournade, Daniela Vacarus, Valentin Cilcic, Cyril Marquier de Villemagne, Georges Marjak (cdt), Sébastien Chantraine, Armand Rasamoelina, Olivier Rakotoniaina, Sulleman Baba Cardia. Debout au dernier rang : Philippe Hasle, Christian Sachet, Mickael Damiens, Alexandre Hamiche, Claude Cornet, Nicolas Donnay, Viorel Stanescu, Roger Rakotonindrina, Kenny Tantely, Patrick Rakotonandrasana, Romuli Andriamialy , Dany Stephano.Manquent : Andrei Parus, Jean-Pierre Coquet, Eric Colin, Jean Solinas, Ion Gontoi, Valerica Aron, Viorel Bratosin, Nicolae Dumitriu, Marinel Sopron, Ion Balan, Cristian Petulescu, Doru Virlan, Richard Botou, Jean-Luc Rafaoharana. (MER ET MARINE- CAROLINE BRITZ)

TAAF