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Le programme du Charles de Gaulle suspendu à la situation au Moyen-Orient
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Le programme du Charles de Gaulle suspendu à la situation au Moyen-Orient

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Le groupe aéronaval (GAN) français doit, comme prévu de longue date, débuter dans les prochaines semaines un nouveau déploiement. Une mission de plusieurs mois au travers de laquelle il doit, normalement, évoluer en Méditerranée et en Atlantique. Le programme envisagé jusqu’ici dans le cadre d’une mission baptisée « Foch » porte dans un premier temps sur un positionnement en Méditerranée orientale. Le GAN, et plus particulièrement les avions du groupe aérien embarqué du Charles de Gaulle, doivent participer de nouveau à l’opération Chammal, pour lutter contre la résurgence de Daech au Levant. Après un mois d’opérations environ, le porte-avions et son escorte doivent retraverser la Méditerranée, franchir Gibraltar et s’engager en Atlantique, pour la première fois depuis 2010. Après une escale à Brest, il doit ensuite, toujours selon ce programme initial, faire route vers le nord de l’Europe et participer à un exercice majeur de l’OTAN, Joint Warrior, planifié du 28 mars au 9 avril au large de l'Ecosse. Des manoeuvres de grande envergure pour lesquelles le porte-avions américain USS Dwight D. Eisenhower est aussi annoncé. Ce dernier est d’ailleurs en phase de remontée en puissance en vue de son déploiement, avec un exercice Computex (C2X) au large de Boston auquel doit participer la frégate française Normandie, partie de Brest en décembre pour son déploiement de longue durée et qui a passé les fêtes à New York. Quant au Charles de Gaulle, dont les deux derniers déploiements en Atlantique remontent à 2005 et 2010, il pourrait évoluer très au nord (il avait franchi pour la première fois le cercle polaire lors de sa dernière mission dans la zone) et éventuellement réaliser une escale en Scandinavie.

Mais ce programme de base du GAN pourrait être bouleversé. Comme toujours, le choix des zones de déploiement de ce puissant outil militaire et diplomatique est soumis aux contraintes opérationnelles. Il peut, et c’est son principal intérêt, évoluer à tout moment au cas où la situation sécuritaire dans une zone d’intérêt stratégique pour la France justifierait de le dépêcher. Un facteur qui est particulièrement d’actualité depuis une semaine. 

Tous les yeux sont en effet tournés vers le Moyen-Orient, où les Etats-Unis et l’Iran sont engagés dans périlleux bras de fer faisant redouter un nouvel embrasement dans la région du Golfe. Alors que la France appelle à la désescalade, la situation semble s'être légèrement détendue après l'habile salve de missiles iraniens tirés mercredi sur deux bases américaines en Irak, une action en représaille à l'assassinat du général Qassem Soleimani sur ordre de Donald Trump le 3 janvier. Mais les incertitudes demeurent sur la suite des évènements. L’évolution de la situation dans les semaines à venir déterminera par conséquent la destination finale du Charles de Gaulle. Du moins la seconde partie de sa mission puisque son engagement en Méditerranée orientale contre Daech ne semble pas devoir être remis en cause. La lutte contre le groupe terroriste demeure en effet la priorité actuelle de la France, et sera conduite par le GAN dans un secteur permettant au besoin de franchir rapidement le canal de Suez. C’est donc plutôt la partie atlantique de la mission Foch qui pourrait être en jeu en cas de changement de posture stratégique. La décision reviendra au président de la République. 

Toutes les options sont aujourd'hui ouvertes, la souplesse d'emploi et la mobilité du porte-avions permettant à la France d'adapter rapidement sa posture et le message politique qu'elle voudra envoyer le moment venu. Soit la crise entre les USA et l’Iran se calme et le Charles de Gaulle conduira probablement, comme initialement prévu, son déploiement vers l’Atlantique, soit l’affrontement entre Washington et Téhéran vire au conflit armé, auquel cas le GAN pourrait être dépêché dans la zone pour affirmer la présence française et protéger les intérêts nationaux dans la région. Ce qui pourrait aussi être le cas pour un scénario intermédiaire si la menace reste à un niveau élevé, conduisant Paris à ne pas vouloir trop éloigner son porte-avions pour ne pas allonger les délais de ralliement s’il devait être envoyé vers l’océan Indien. A ce titre, il pourrait aussi demeurer plus longtemps que prévu en Méditerranée orientale, une position géographiquement intéressante. 

Comme toujours, le Charles de Gaulle et sa trentaine d'aéronefs embarqués n'évolueront pas seuls. Ils seront accompagnés d’un puissant dispositif, avec des frégates de défense aérienne (FDA) et multi-missions (FREMM) ainsi qu’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA). S’y ajoutera en soutien au moins un avion de patrouille maritime intervenant depuis la terre et, pour le support logistique, un bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR). L'ensemble sera renforcé par des moyens d'autres pays européens. Est ainsi prévue cette année l’intégration au GAN de trois frégates des marines allemande (Lübeck), belge (Leopold I) et néerlandaise. D’autres unités alliées pourront s’y ajouter selon les zones de déploiement. En cas de départ vers le Moyen-Orient, se poserait d’ailleurs la question des bâtiments européens prévus pour contribuer à l’escorte du Charles de Gaulle. Car tous les pays ayant décidé d’intégrer cette année des moyens au sein du GAN français ne souhaiteraient pas forcément intervenir dans une telle zone de crise (ou ont besoin de temps pour l’autoriser dans le cadre de leur processus parlementaire), même si le porte-avions n’est pas militairement engagé et se contente d’avoir une action purement dissuasive.

C’est ce qui avait été le cas lors de l’opération Prométhée, déclenchée à la fin de la guerre entre l’Iran et l’Irak. Pendant 14 mois, en 1987-88, une grande partie de la Marine nationale avait été déployée dans la zone autour du porte-avions Clemenceau (dont les avions, notamment les Super Etendard, étaient régulièrement relevés depuis Djibouti). La flotte avait pour mission de protéger les navires de commerce français transitant par le détroit d’Ormuz et les hubs portuaires omanais. François Mitterrand, qui s’était exprimé à bord du Clemenceau avant son départ de Toulon, avait clairement menacé Téhéran de représailles militaires en cas d’action contre les intérêts tricolores. Ce que l’Iran s’était bien gardé d’entreprendre sitôt l’armada française arrivée au large de ses côtes.

Trente ans après la « guerre des pétroliers », la situation n’est toutefois pas la même, notamment sur le plan politique. A l’époque, les relations franco-iraniennes étaient bien plus tendues qu’aujourd’hui. Reste qu’Ormuz demeure une voie maritime stratégique par laquelle transite un bon quart du pétrole mondial et, même si les approvisionnements européens n’en dépendent pas majoritairement, son blocage aurait d’importantes répercussions. D'autant qu'au nord de l'océan Indien, c'est à dire tout près, transite aussi la principale route maritime pour les produits manufacturés, dont l'épine dorsale est constituée des flux de porte-conteneurs transitant entre l'Asie et l'Europe. 

Quoiqu'il en soit, le départ du Charles de Gaulle devrait être l’occasion d’une importante séquence politique et son départ de Toulon pourrait bien se faire en présence de « hautes autorités ». 

 

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