Construction Navale
Le raid éclair des Coréens sur le groupe Aker Yards

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Le raid éclair des Coréens sur le groupe Aker Yards

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L'impensable est donc arrivé. Dans la nuit de lundi à mardi, STX Shipbuilding s'est emparé d'Aker Yards, leader européen de la construction navale civile. Le groupe sud-coréen a racheté, pour 800 millions de dollars, 39.2% du propriétaire des ex-Chantiers de l'Atlantique. Il en devient le principal actionnaire et en prend le contrôle. Pour s'assurer la maîtrise des 18 chantiers d'Aker Yards, répartis en France, en Finlande, en Norvège, en Allemagne, en Roumanie, en Ukraine et au Brésil, STX Shipbuilding a opéré par surprise. En restant sous le seuil des 40%, il n'avait en effet pas l'obligation de lancer une Offre Publique d'Achat (OPA). Le Sud-coréen a profité du morcellement très important du capital d'Aker Yards depuis le désengagement progressif de Kjell Inge Rokke. A la tête d'Aker ASA, la maison mère d'Aker Yards, l'homme d'affaires norvégien avait décidé de se séparer, au plus fort de la vague, de ses chantiers navals. Après avoir réduit sa participation de 75% à 40.1% entre l'été 2006 et l'hiver 2007, Aker ASA avait vendu le reste de ses actions en mars dernier. Avec pour principaux actionnaires des banques et des fonds d'investissements, Aker Yards présentait un capital totalement éclaté. Ainsi, au lendemain de la cession, le plus gros actionnaire, le groupe suisse UBS (United Banks of Switzerland), ne regroupait que 11.57% des parts.

Syndicats et salariés très inquiets

Mardi matin, la nouvelle a fait l'effet d'un « choc » aux chantiers de Saint-Nazaire, vendus l'année dernière à Aker Yards par Alstom. Des temps de pause nettement plus long qu'à l'ordinaire ont été constatés, les salariés commentant la nouvelle et tentant de décrypter les intensions de ce nouveau patron venu d'Asie : « Il y a beaucoup de questions et une certaine inquiétude. C'est un jeu de Monopoly qui s'est déroulé au dessus de nos têtes », indique-t-on à la CFDT. Le syndicat déplore le manque d'esprit industriel des investisseurs européens qui ont cédé aux sirènes coréennes. Pour s'adjuger 39.2% d'Aker Yards, STX Shipbuilding a, en effet, proposé un prix d'achat de 97 couronnes norvégiennes (12.6 euros) par action contre 67 couronnes (8.7 euros) au dernier cours, soit une plus value de 44%. « Aucun groupe français ou européen n'a vu d'intérêt à investir dans la construction navale européenne, malgré un chiffre d'affaires de 13 milliards d'euros et une très forte croissance industrielle. Quelqu'un arrive, demande si on veut gagner un peu d'argent et tout le monde vend. Les actionnaires banquiers européens ont semble t-il fait un très gros profit mais on voit bien que les responsabilités sociales, tout le monde s'en fout », dénonce un responsable syndical.

Les paquebots en ligne de mire ?

Leaders mondiaux de la construction navale, les chantiers coréens, structurés autour des groupes Hyundai, Samsung, Daewoo et STX Shipbuilding, dominent le marché des navires marchands. Porte-conteneurs, vraquiers et méthaniers sortent par dizaines, chaque année, de leurs cales. La montée en puissance des industriels chinois sur ce type de bateaux, réalisés à moindres coûts, fait néanmoins craindre aux Coréens, depuis plusieurs années, une concurrence qui finira par affecter significativement leurs parts de marché. Soutenus par leur gouvernement, qui a annoncé il y a quelques mois une aide massive pour les aider à progresser dans l'échelle de valeur, les chantiers sud-coréens visent désormais les navires à passagers. Ils buttent, néanmoins, sur une faible expérience dans ce domaine, ce qui inquiète précisément les salariés d'Aker Yards : « Est-ce le moyen pour la Corée de piller le savoir-faire et les technologies de notre entreprise ? », s'interroge la CGT, qui estime que « la présence de ce pays sur le marché des paquebots risque à moyen terme de devenir une véritable menace pour toute la construction navale européenne ». En Corée du sud, Samsung a déjà réalisé plusieurs ferries livrés depuis 2001 à Minoan Lines et Norfolkline mais ces contrats ont généré des pertes. Le groupe, qui souhaite se positionner dans la prochaine décennie sur les paquebots, poursuit ses efforts sur les ferries avec une nouvelle commande de deux unités pour la compagnie suédoise Stena Line. STX Shipbuilding a également annoncé son intention de se développer sur le secteur du transport de passagers. Le groupe a notamment développé un design de ferry portant sur un bateau de 118 mètres de long et 9300 tonnes. Pour assurer la croissance de ce segment, STX pourrait s'appuyer sur les compétences des chantiers finlandais d'Helsinki et Rauma, spécialistes européens des ferries.

La problématique des navires militaires

Les navires à passagers ne sont pas la seule problématique à prendre en compte dans le cadre de la prise de contrôle d'Aker Yards par STX Shipbuilding. Le groupe européen est, également, présent sur le secteur du naval militaire. Alors que ses chantiers finlandais travaillent sur des unités légères, type patrouilleurs ou dragueurs de mines, Saint-Nazaire a conçu et réalisé, en coopération avec DCNS, les Bâtiments de Projection et de Commandement (BPC) Mistral et Tonnerre, concept prometteur sur le marché à l'exportation. Quelles conséquences et quels risques sur une appropriation, même partielle, des études réalisées sur un tel projet ? « Il faut en faire l'analyse. Ce rachat est à regarder de près », commentait hier Jean-Marie Poimboeuf, le président de DCNS. En dehors des BPC, le groupe naval de défense travaille également avec Aker Yards sur la conception du second porte-avions de la Marine nationale, un bâtiment étudié en coopération avec la Grande-Bretagne et dont on attend prochainement la commande. Le schéma jusqu'ici retenu prévoit une construction du PA2 à Saint-Nazaire. Là encore, il reste à voir si l'arrivée des Coréens peut avoir une incidence sur le programme. La CFDT s'interroge : « Quelle indépendance stratégique lors de la réalisation de contrats de navires militaires, type porte-avions ? Dans ce grand jeu de Monopoly, quel pouvoir et quelle volonté des Etats et des collectivités territoriales ? »

STX Shipbuilding

Les compétences militaires du groupe Aker Yards devraient sérieusement intéresser STX Shipbuilding, tout comme les paquebots, navires marchands et bateaux offshores de ses autres divisions. Créé en 1962, le Coréen est le 7ème groupe mondial de construction navale. Après avoir pris 1.8 milliard de dollars de contrats en 206, sont carnet de commandes s'élève à 13,5 milliards de dollars, soit un peu plus que l'ensemble du groupe Aker Yards. Il travaille principalement sur des unités de moyen tonnage, porte-conteneurs, cargos, chimiquiers, tankers et méthaniers de 30 à 80.000 tonnes. STX dispose également d'une branche dédiée aux navires de guerre. Le groupe propose deux gammes, articulées autour d'un patrouilleur lance-missiles de 61 mètres et 500 tonnes, ainsi que d'une corvette de 89 mètres et 1500 tonnes. Cette dernière est assez intéressante car son architecture peut rappeler celle des toutes nouvelles corvettes allemandes du Type 130 (classe Braunshweig). Il s'agit là d'une concurrente directe de la Gowind de DCNS. Le groupe français, qui avait rejeté en 2004 tout rapprochement avec les Chantiers de l'Atlantique, alors détenus par Alstom, devrait donc suivre de très près les manoeuvres coréennes dans Aker Yards. Hier, lors du baptême du premier Scorpène pour la Malaisie, Jean-Marie Poimboeuf appelait à la vigilance quant à la montée en puissance de la concurrence asiatique sur le secteur des sous-marins : « Nous devons continuer à faire de très bons produits techniquement et à nous améliorer sur les coûts car la compétition est de plus en plus vive. Les Chinois seront sur le marché demain mais les Coréens sont déjà là ». Cette mise en garde de l'industrie navale militaire n'est pas sans rappeler la crainte d'Aker Yards, il y a encore quelques mois. Prenant la menace coréenne sur les navires de croisière « très au sérieux », un dirigeant du groupe civil avait martelé que les chantiers du Vieux continent « ne se laisseraient pas faire ». Pourtant, avant même d'avoir combattu, le n°1 européen est déjà tombé.

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