Histoire Navale
ABONNÉS

Focus

Le Redoutable : Histoire d'une aventure technique, humaine et stratégique

Histoire Navale

Le 29 mars 1967, le premier sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) français était lancé, à Cherbourg, à quelques centaines de mètres de l'actuelle Cité de la Mer, où il est aujourd'hui transformé en musée. Deux ans plus tôt, alors que le bâtiment venait d'être mis sur cale, le général de Gaulle, soucieux de garantir l'indépendance stratégique du pays, avait eu ces paroles : « La Marine se trouve maintenant et sans doute pour la première fois de son histoire au premier plan de la puissance guerrière de la France et ce sera dans l'avenir, tous les jours un peu plus vrai ». Quatre décennies plus tard, cette position semble toujours d'actualité, bien que le monde ait énormément évolué. Alors que l'essentiel de la force de frappe nucléaire française est désormais concentrée sur les SNLE de la Force Océanique Stratégique (FOST), complétés par des moyens de l'Armée de l'Air et de l'aéronautique navale, la mer a repris une importance considérable dans les relations internationales. Alors que les crises se multiplient et que la majeure partie des échanges commerciaux mondiaux dépendent du trafic maritime et transitent par des zones à risques, la possession de moyens de protection et d'intervention reste plus que jamais vitale pour garantir la « sauvegarde des intérêts du pays ».

Un demi-siècle après la mise à l'eau du Redoutable, nous vous proposons une version mise à jour et complétée du reportage que nous avions réalisé en 2007, à Cherbourg, à l'occasion des 40 ans du premier SNLE français. 


Mise à flot de l'USS George Washington en juin 1959 (© : US NAVY)

SNLE et bouleversements stratégiques

Pendant la seconde guerre mondiale, on se souviendra de l'action de Charles de Gaulle pour ménager une place importante à la France une fois les hostilités terminées. En cela, Churchill apporte son aide, bien que les relations entre les deux hommes ont souvent été compliquées. Malgré tout, le premier ministre britannique, fin stratège, savait que le Royaume-Uni risquait une marginalisation entre les deux superpuissances américaine et soviétique. Londres pèse donc pour aider au retour de la France dans la cour des grands.

Comme l'avait prévu Churchill, après la chute de l'Allemagne hitlérienne, la guerre froide s'installe, opposant les Occidentaux emmenés par les Etats-Unis au bloc de l'Est. Washington et Moscou développent alors un arsenal nucléaire colossal. Après les Américains, qui ont fait exploser la première bombe en 1945, à Hiroshima,  l'URSS mène son premier essai atomique en 1949, suivi en 1952 de la Grande-Bretagne. L'atome prend ensuite une dimension océanique. Après les essais en mer de l'USS Nautilus, en 1955, qui sera le premier sous-marin à naviguer sous la calotte glacière (1960), les Etats-Unis mettent à flot le 9 juin 1959 le premier sous-marin à propulsion nucléaire doté de missiles balistiques, l'USS George Washington, rapidement suivis par les Soviétiques. La guerre prend une nouvelle dimension, à l'échelle d'une attaque surprise pouvant venir de n'importe quel point de l'océan. Alors qu'en Europe la pression de Moscou ne cesse de s'accroître, les Britanniques mettent en chantier, en 1964, leur premier SNLE. Réalisé avec l'aide américaine, le HMS Resolution est opérationnel en 1967 et suivi, en 1968 et 1969, de trois sisterships, tous armés de 16 missiles Polaris (portée initiale de 1800 kilomètres). Dans l'immédiat après-guerre, De Gaulle prend la mesure du défi qui se dresse devant la France : « Pas question, pour le Général, de se laisser distancer par nos amis et alliés américains sur ce domaine qu'il avait sans peine et à juste raison considéré comme sensible, et dans l'immédiat et pour les décennies à venir », note Yves Cariou, ancien journaliste au Télégramme de Brest et auteur du livre « FOST », paru chez Marines Editions en 2006 (*) : « La volonté était tout aussi intellectuelle et politique que purement militaire. Mais il allait s'écouler un bon nombre d'années avant qu'elle ne se matérialise, que l'on additionne pour ce faire des connaissances, des moyens techniques et des capacités financières dans une France qui, dans à peu près tous les domaines, sortait bien mal en point du conflit ».

« Sans la bombe, on n'a pas voix au chapitre »

Au cours d'une conférence de presse, De Gaulle se prononce officiellement, en avril 1954, en faveur de l'arme nucléaire. Cette déclaration est approuvée au mois d'octobre suivant par Pierre Mendès-France, alors président du Conseil. Les premières études sur un sous-marin français à propulsion nucléaire ont, en réalité, débuté l'année précédente, soit cinq ans avant le retour du général au pouvoir. Dans le plus grand secret, les ingénieurs français établissent leurs premiers plans, sous les gouvernements de Joseph Laniel puis de Pierre Mendès-France, montrant que l'importance de cette question dépasse les clivages politiques. « La possession du feu nucléaire a toujours et surtout constitué le symbole d'une volonté politique : celle d'asseoir la position de la France à la table des grandes nations, et cette conception demeure actuellement sa principale raison d'être, même si la situation internationale a pu conduire à quelques infléchissements dans la doctrine », souligne Yves Cariou, qui rappelle ces propos révélateurs de Mendès-France : « sans la bombe, on n'a pas voix au chapitre », tenus le 26 décembre 1954. L'enjeu d'appartenir au club des puissances nucléaires va très vite trouver une illustration, démontrant l'urgence de maîtriser l'atome. En 1956, en pleine crise de Suez, Français et Britanniques, opposés à la nationalisation du canal par l'Egypte, mettent fin à leur intervention militaire et sont obligés de rembarqués sous la pression américaine. Plus tard, Guy Mollet reconnaîtra qu' « avec la bombe, nous n'aurions pas eu toutes ces couleuvres à avaler ». De retour aux affaires, le général révèle le fond de sa pensé, le 3 novembre 1959 à l'Ecole Militaire : « Il faut que la défense de la France soit française, et la France, s'il lui arrive de faire la guerre, ce soit sa guerre (...) Il faut que nous sachions nous pourvoir, au cours des prochaines années, d'une force capable d'agir pour notre compte, de ce qu'on est convenu d'appeler une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n'importe où ».


Essai d'une bombe nucléaire dans le Sahara dans les années 60 (© : DR)

La France devra construire son propre réacteur

Depuis 1953, l'industrie française, réduite à bien peu de choses après la seconde guerre mondiale, s'applique à relever le plus important défi technologique de son histoire. Alors que les Français parviennent à faire exploser leur première bombe A, « Gerboise Bleue », le 13 février 1960, avec l'aide du Commissariat à l'Energie Atomique, un premier projet de sous-marin à propulsion nucléaire, le Q 244, voit le jour. Toutefois, comme l'expliquent l'amiral Jean Moulin et Jacques Isnard dans leur livre, « De la terre à la mer » (**), la première option, « celle qui est à la portée de la France », échoue. Les ingénieurs français ne disposant pas d'uranium enrichi, « il s'agissait de recourir à la conception d'un réacteur à uranium naturel et à eau lourde assez compact pour qu'il s'intègre dans la coque d'un sous-marin ». Trop gros, le réacteur à eau lourde ne convient finalement pas et le Q 244 est abandonné en 1958. Paris n'a, alors, d'autre choix que de se rapprocher des Etats-Unis. Le contexte est pourtant délicat, d'autant que De Gaulle signifie aux Etats-Unis, en 1959, son refus d'accueillir des armes nucléaires étrangères sur le sol national.  Bien qu'officiellement, la France mène son projet seule, Washington accepte de livrer de l'uranium enrichi. Les Américains posent toutefois une condition : Que cette matière ne serve qu'au profit d'un réacteur d'essais à terre, et non pour une centrale embarquée. Au sujet de l'échec de la première tentative tricolore, Yves Cariou estime qu'« on a eu beau jeu de se gausser de cette tentative avortée, mais les ingénieurs de l'époque ont fait avec ce qu'ils avaient, comme on dit. Ils ne disposaient pas notamment d'uranium enrichi, car les Etats-Unis, jaloux de leur savoir et de leur suprématie en ce domaine, refusaient de nous en céder. Et s'ils le firent par la suite, c'est parce que le père des sous-marins américains, l'amiral Rickover, farouchement opposé à tout accord, s'était déclaré publiquement persuadé que nous n'avions aucune chance de parvenir au but et de gagner notre pari ». Partant de la « page blanche », les cerveaux tricolores relèveront pourtant le challenge. Le prototype à terre est réalisé à Cadarache, alors qu'une usine d'enrichissement d'uranium est édifiée à Pierrelatte. En 1964, la réaction en chaîne est lancée à Cadarache et la production débute à Pierrelatte, ouvrant la voie à l'édification d'un submersible à propulsion nucléaire. Le CEA et la Direction des Constructions Navales se lancent dans le projet Q 252. Le Redoutable est mis sur cale en novembre 1964 à Cherbourg et l'arsenal d'Indret, près de Nantes, se charge de la propulsion.

 

Le Redoutable juste avant son lancement (© : DCNS)

L'aide américaine

Si la question de la propulsion est résolue, les Français doivent désormais maîtriser la technologie éminemment complexe des missiles balistiques. En février 1960, gerboise Bleue explose donc à Reggane, dans le Sahara, et sert au développement des bombes à fission allant équiper les forces aériennes stratégiques (FAS), première composante opérationnelle de la dissuasion française (1964). L'expérience acquise avec ces premières armes sert au CEA et aux industriels, dont la SNIAS, qui s'emploient à développer ce qui deviendra le M1, premier missile mer-sol balistique stratégique (MSBS) tricolore : « L'un des défis, parmi les plus délicats à relever, a été à coup sûr la conception de la charge thermonucléaire, celle-là même qui est destinée en priorité aux SNLE », notent l'amiral Moulin et Jacques Isnard. Après avoir accepté de livrer de l'uranium enrichi, les Américains vont donc, de nouveau, aider les Français à réaliser leur arme de dissuasion. Ce coup de main interviendra par l'intermédiaire de la Grande-Bretagne, qui désignera, secrètement, un savant « associé de longue date aux travaux américains », pour conseiller les ingénieurs tricolores sur l'élaboration de la bombe à fusion. La première ogive du genre explosera, en Polynésie, le 24 août 1968, un an après la mise au point d'une bombe thermonucléaire par la Chine. Face à la lenteur des travaux, militaires et scientifiques avaient imaginé « d'armer les premiers SNLE de charges à fission dopées, expérimentées en octobre 1966 ». Dans le même temps, la construction du Redoutable se poursuit à Cherbourg, sur fond de challenge technique pour l'ensemble des personnels de la Direction des Constructions Navales. A l'étranger, le projet est, bien évidemment, très observé. Après des années d'études, les ingénieurs ont retenu une coque de 128 mètres de long, 10.6 mètres de diamètre et 9000 tonnes en plongée. La propulsion principale est assurée par un réacteur à eau pressurisée, deux turbines à vapeur et un groupe turbo-réducteur, l'ensemble de l'appareil propulsif développant 16.000 CV. Pour la DCN, ce bateau est énorme, à comparer aux 1000 à 1500 tonnes en plongée des sous-marins réalisés jusque là dans le Cotentin. Même le « croiseur sous-marin » Surcouf (1934), le plus gros submersible construit en France, ne dépassait pas 4200 tonnes en plongée.

 

Lancement du Redoutable (© : SERVICE HISTORIQUE DE LA MARINE)

Du lancement aux essais du Redoutable

Le 20 mars 1967, la ville de Cherbourg est en pleine effervescence. Dans la cale III de l'arsenal, une grande coque noire attend de rejoindre son élément. La cérémonie de mise à l'eau est présidée par le général de Gaulle, qui libère le Redoutable en appuyant sur un bouton vert devenu célèbre. Pour l'occasion, le chef de l'Etat est entouré de deux ministres, dont Pierre Messmer. « Il s'agit d'un exploit technique sans précédent. La construction du premier SNLE marque une étape majeure dans la réalisation de moyens navals puissants et modernes. La flotte de SNLE confèrera à la marine une force stratégique nouvelle et sera pour la France un des meilleurs gages de sa sécurité, de son indépendance et de la paix », déclare alors le ministre des Armées, qui parle de « journée capitale pour notre indépendance ». Le bond technologique est en effet énorme pour la construction navale française. Aux côtés du CEA, les arsenaux réussissent l'exploit d'édifier Le Redoutable, une entreprise qui mobilise tous les établissements de ce qui deviendra DCNS : « C'était un projet extrêmement important et, à l'époque, tous les employés avaient reçu une prime exceptionnelle d'environ 200 francs, soit près d'une moitié de salaire pour les jeunes ouvriers », se rappelle Michel, alors affecté aux planches à dessin d'Indret. Après le lancement du Redoutable, l'achèvement du navire débute. Il s'agit de remplir la grande coque de ses équipements. Le 26 avril 1968 intervient la prise d'armement pour essais et en février 1969 la divergence du réacteur : « Nous avons fait cela de nuit pour être tranquilles et, à cette occasion, nous avons même bu du champagne », se souvient l'amiral Bernard Louzeau, premier commandant du Redoutable.

Le Redoutable (© : MARINE NATIONALE)

Le navire est une véritable ruche, où s'activent des centaines de salariés et de marins. Au fil de l'achèvement, un éventuel incendie peut avoir des conséquences catastrophiques : « Nous avions reçu un contingent d'une trentaine de matelots qui ont rendu de très grands services. Dès qu'un ouvrier soudait ou meulait, il y avait toujours quelqu'un derrière lui avec un extincteur ». Les essais en surface se dérouleront en baie de Seine puis Le Redoutable opère une plongée fictive, destinée à vérifier la qualité de l'air à bord. Il était initialement prévu que l'équipage puisse fumer en plongée et ce, pendant les 72 jours de patrouille. A cet effet, un système très complexe et très couteux de recyclage de l'air, avec production d'oxygène et élimination des polluants, avait été conçu. Ce dispositif, véritable casse-tête pour les ingénieurs, sera confronté, à peine mis au point, à une mesure étonnante pour l'époque : « Je pense avoir alors pris la décision la plus sage de ma carrière. J'ai décidé qu'on ne fumerait pas à bord », nous expliquait en 2007 l'amiral Louzeau, rappelant au passage, avec le sourire, que lui-même était fumeur. Embarquant dans ses tubes lance-missiles des maquettes « Dauphin » et réalisant divers essais de stabilité et de bruits rayonnés, Le Redoutable plonge une dizaine de jours dans le golfe de Gascogne. De retour à Cherbourg de novembre 1968 à septembre 1969, le bâtiment entre dans la forme du Homet où son système missiles est installé. La protection contre les rayonnements, pour laquelle les ingénieurs avaient été particulièrement prudents, verra finalement le retrait d'un peu de plomb.

Le départ de Cherbourg

Le 25 septembre 1970, le Redoutable quitte le port de Cherbourg, qu'il ne reverra que le 7 octobre 1991. En marge de la construction du navire, le ministère des Armées avait lancé l'édification de la future base des SNLE français. Située face à Brest, l'Ile Longue se transformera en chantier titanesque, avec deux cales creusées dans la roche et l'installation de silos où seront entreposés les missiles. Début octobre, le Redoutable rejoint sa tanière, où « le béton n'était pas encore sec », se rappelle le premier pacha. En 1971, le sous-marin débute une phase très délicate, destinée à mettre au point le système d'armes et les équipements les plus sensibles, comme les centrales inertielles. « Pour tirer des missiles balistiques, il faut savoir où on est. Le problème du positionnement en plongée est loin d'être simple mais ce pari difficile a été réglé avec les centrales inertielles », souligne Pierre Quinchon, ancien directeur de la division Sous-marins de DCNS. Afin de se positionner, les SNLE français pouvaient utiliser le système américain Transit. Toutefois, « nous avions une confiance limitée dans les Américains », note un ancien officier du Redoutable. Afin de garantir leur indépendance, les Français mettent donc au point un périscope de visée astrale, équipement particulièrement complexe dont le réglage sera un véritable tour de force. Ce mât de deux tonnes, reposant sur une boule, permet de recaler les centrales inertielles : « Chaque nuit, nous faisions surface pour nous recaler par rapport aux étoiles ». La France développera ensuite une capacité autonome de navigation inertielle, dont Sagem (aujourd'hui Safran) se fera une spécialité. 

Selon l'amiral Louzeau, les essais du Redoutable furent « assez éprouvants. Il fallait former deux équipages et les têtes changeaient à chaque sortie. J'ai même changé de second ». Malgré tout, la montée en puissance se poursuit. Consécration des efforts accomplis, le 29 mai 1971, la France réalise son premier tir de missile balistique depuis un sous-marin en plongée : « Nous avons mis trois jours pour réaliser ce tir. Ce fut assez folklorique mais il est finalement bien sorti, avec une trajectoire nominale ». Un second tir est opéré le 26 juin suivant et la partition des équipages, bleu et rouge, est effective le 2 juillet.

 

Le Redoutable à la mer (© : MARINE NATIONALE)

Cap sur la mer de Norvège

Après 20 ans d'études, 14 millions d'heures de travail et 7 années de construction et de mise au point, Le Redoutable appareille de l'Ile Longue en juillet 1971 pour une traversée de longue durée de 43 jours, préalable à son admission au service actif. Pour cette TLD, le bâtiment embarque seulement quatre missiles, dépourvus de têtes nucléaires. Le capitaine de Frégate Bernard Louzeau commande alors l'équipage bleu : « Pour moi, ce fut une libération car nous sortions enfin du golfe de Gascogne et quittions les escorteurs ». La portée des missiles M1 n'étant alors pas très importante (2500 kilomètres), le SNLE met le cap sur sa future zone d'opération, la mer de Norvège, secteur à partir duquel le bâtiment pourra « arroser », en cas de conflit majeur, la capitale de l'URSS. Alors que la France envoie son tout premier SNLE loin de ses côtes, Washington et Moscou disposent déjà d'un arsenal nucléaire considérable : « A l'époque, la dissuasion était dirigée contre un pays et pas un autre. Les Soviétiques étaient notre ennemi désigné. Les commandants n'auraient pas hésité à appuyer sur le bouton et l'équipage était bien conscient de la situation, d'autant qu'il y avait déjà eu des crises. On savait que face à eux, on ne pesait pas lourd mais, selon la doctrine du faible au fort, nous pouvions leur infliger des dégâts tels qu'une agression de notre pays était suicidaire », souligne un ancien officier. Selon Yves Cariou : « Il s'agissait notamment de garantir l'indépendance face à une riposte graduée des deux grands, qui aurait eu pour théâtre l'Europe. A partir d'une certaine capacité, la proportion des moyens n'a plus d'importance, puisqu'on ne peut mourir qu'une fois ». En 1975, dans son livre « La paix nucléaire », l'amiral De Joybert résume en ces termes la dissuasion : « Monsieur, je ne vous cherche pas noise, mais je vous préviens d'avance et en toute clarté que si vous m'envahissez, je répondrai au seul niveau crédible à mon échelle, donc au niveau nucléaire. Quelle que soit votre défense, vous n'empêcherez pas quelques uns au moins de mes missiles d'arriver chez vous et d'y exercer les ravages que vous connaissez. Alors, renoncez à votre entreprise et restons bons amis ». Quarante-deux ans plus tard, le concept ne semble pas avoir pris une ride, même si la doctrine a légèrement évolué dans les années 2000 avec la capacité pour les SNLE de délivrer une frappe « limitée » faisant office d' « ultime avertissement ».

L'amiral Bernard Louzeau en 2007 (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

« Dans mon périscope, les glaciers tombant dans la mer en plein soleil »

Mais revenons à la première grande navigation du Redoutable. Pour rallier la mer de Norvège, via le passage entre les îles Féroé et l'Islande, le premier SNLE français doit être prudent, non seulement vis-à-vis de la flotte rouge, mais également de l'allié américain, qui dispose dans le secteur d'un réseau d'écoute sous-marine. Durant cette traversée de longue durée, les transmissions sont testées, des procédures de recalage sont effectuées et les armes sont mises fictivement en oeuvre. En cours de route, Le Redoutable franchi le cercle polaire, ce qui donne lieu à une petite fête à bord. Pour le pacha, l'instant ne manque pas d'émotion : « J'ai le souvenir d'avoir eu dans mon périscope les glaciers tombant dans la mer en plein soleil. C'était magnifique ». De retour à Brest le 17 août, le SNLE enchaînera avec une nouvelle croisière de 30 jours en mer de Norvège, le bâtiment étant cette fois armé par l'équipage rouge, commandé par le capitaine de frégate Bisson. A l'issue de la TLD, Bernard Louzeau est confiant dans les capacités du Redoutable : « J'ai eu le sentiment que l'équipage s'était bien comporté et j'avais confiance dans l'endurance de ce bâtiment ». Pourtant, au moment de l'admission au service actif du premier sous-marin français à propulsion nucléaire et armé de missiles balistiques (1er décembre 1971), un différend l'oppose à la Commission Permanente des Essais : « Quand un navire entre au service actif, le commandant signe une lettre pour dire que le bateau et le personnel sont aptes. Or, la CPE souhaitait que j'émette beaucoup de réserves ». L'officier tiendra néanmoins bon face aux pressions et signera finalement, « sans état d'âme ».
 

A bord du Redoutable (© : MER ET MARINE)
 

 

A bord du Redoutable (© : MER ET MARINE)

Une première patrouille avec 400 fois la bombe d'Hiroshima

Début 1972, la France pénètre dans le club très fermé des trois autres nations disposant de SNLE. Désormais en service, Le Redoutable est paré pour sa première patrouille opérationnelle. De nuit, les 16 missiles M 1 sont embarqués sur le bâtiment. D'une longueur de 10.4 mètres pour une masse de 18 tonnes, chaque engin, capable d'atteindre 2500 kilomètres, est doté d'une charge à fission « dopée » de 500 kilotonnes (soit une puissance presque 30 fois supérieure à la première bombe lancée par les Américains sur le Japon). « Avant le départ, j'ai profité de la présence de tout l'équipage pour leur dire qu'on allait embarquer 400 fois la bombe d'Hiroshima ». Et d'ajouter : « On ne faisait plus semblant ». La puissance de feu du sous-marin est terrifiante et, à bord, chaque marin en a bien conscience. Après une petite passe d'armes avec la commission de sécurité sur un problème d'azote sous pression dans les étages des missiles, Le Redoutable largue finalement les amarres le 28 janvier 1972. Le vice-amiral Albert Joire-Noulens, premier commandant de la Force océanique stratégique (Alfost), est à bord. Tout se déroule bien durant les premières heures, jusqu'à ce qu'un problème sur deux câbles, dont celui du récepteur Transit, soit détecté : « Nous avons décidé de rentrer à Brest pour réparer mais, comme personne n'était au courant de ce qui se passait, cela a créé un émoi terrible dans les médias ». Après 12 heures d'escale technique, le navire remet le cap vers le large, cette fois pour de bon. Pendant plus de deux mois, les journées seront rythmées par les opérations de recalage, menées alternativement avec le système américain Transit et le périscope de visée astrale. Au cours de la première patrouille, les exercices de tir seront très nombreux, pas moins d'un tous les deux jours, en liaison avec le PC Jupiter, installé sous le palais de l'Elysée. « La première patrouille s'est bien passée, c'est-à-dire qu'il ne s'est rien passé. Il faut la considérer comme l'aboutissement de l'armement du Redoutable et le point de départ d'une autre aventure, celle de la FOST, qui a mené à ce jour plus de 420 patrouilles », soulignait en 2007 l'amiral Louzeau, sachant que ce nombre est aujourd'hui de 491.

 

(© : MER ET MARINE)

Crise d'appendicite

Il ne s'est donc rien passé durant la première patrouille du Redoutable ? Pas tout à fait. L'officier note que la première sortie du Redoutable a quand même été marquée par une première intervention chirurgicale : « Nous avons eu la première opération de l'appendicite. Je m'en rappelle très bien. Cela a duré plus de deux heures et il s'agissait d'un second maître mécanicien ». Les crises d'appendicite resteront, pour la petite histoire, la première cause d'interventions chirurgicales sur les SNLE, relève Yves Cariou dans son livre FOST. La plus connue restera, bien évidemment, celle dont fut victime le médecin d'un des sous-marins, nécessitant une évacuation sanitaire. Ce cas n'a, toutefois, pas été le seul et, pour transférer des patients ne pouvant être soignés sur place, une quinzaine de déroutements de SNLE ont eu lieu, avec l'obligation de contrevenir aux règles de la discrétion radio. Un ultra-bref message codé est envoyé pour préparer le dispositif de secours : « Tandis que le sous-marin se rapproche de la terre, un Atlantique prend généralement l'air pour assurer la liaison avec la frégate qui a appareillé avec son hélicoptère. L'hélitreuillage des hommes et du matériel s'opère au point de rencontre le mieux adapté au rayon d'action de l'aéronef, et l'évacuation n'exige qu'un temps restreint ».

Le sous-marin russe K 19 dans les parages

A la différence des sous-marins d'attaque, qu'ils soient à propulsion conventionnelle ou nucléaire (ce qui sera le cas en France avec les Rubis, à partir de 1983), les SNLE se doivent, avant tout, d'être invisibles, c'est-à-dire indétectables. La discrétion est, en effet, l'une des clés de la dissuasion nucléaire. Il faut, pour cela, évoluer sans être repéré. L'équipage du Redoutable mettra tout en oeuvre pour que son bâtiment soit le plus discret possible, se protégeant notamment des chasseurs soviétiques : « De temps en temps, les opérateurs sonars avaient des choses à se mettre sous la dent. Ca mettait de l'animation au Central opération ». En contact avec la terre, Le Redoutable recevait régulièrement des informations inhérentes aux déplacements de la flotte rouge, notamment les appareillages de sous-marins d'attaque soviétiques et leurs zones de transit potentielles. Les bâtiments « ennemis » étaient repérés, en particulier dans la région de Mourmansk, grâce à l'espionnage des satellites. Jusqu'à la chute du mur de Berlin, en 1989, sous-marins occidentaux et soviétiques joueront au jeu très dangereux du chat et de la souris, un certain nombre de collisions étant d'ailleurs à déplorer. Comme ses successeurs, Le Redoutable sera amené à croiser les limiers de la flotte rouge. Bernard Louzeau garde aussi en mémoire de sa patrouille un passage à proximité d'un submersible soviétique tristement célèbre. C'était en février 1972, alors qu'il commençait à redescendre vers la Bretagne.


Le K-19 dans le film éponyme sorti en 2002 (© : DR)

Le commandant est alors prévenu par Alfost de la présence d'un H3 soviétique (doté de 3 missiles balistiques, type Hotel dans la classification OTAN) : « Le sous-marin avait fait surface dans une mer démontée et toute une flottille soviétique, dont le porte-hélicoptères Leningrad, se portait à son secours. Il y avait également des avions américains en surveillance. Il a fallu quinze jours avant qu'il soit pris en remorque. On ne pouvait donc rester dans le secteur ». L'amiral Louzeau apprendra vingt ans plus tard, à l'occasion de l'effondrement de l'URSS, qu'il s'agissait du fameux K19. Suite à l'incident, 12 personnes étaient restées coincées pendant 23 jours dans le compartiment arrière du K19, avec seulement quelques biscuits pour se nourrir et la condensation pour boisson. « On découvrira également que ce même sous-marin, en 1961, avait connu une dépressurisation sur le circuit primaire du réacteur, ce qui lui avait valu le surnom d'Hiroshima dans la marine soviétique ». Premier SNLE soviétique, le K 19 déplorera 7 morts lors de l'incident de juillet 1961, sans compter de nombreuses autres victimes décédées des suites des irradiations. La catastrophe sera adaptée au cinéma en 2002 dans le film « K19, le piège des profondeurs », avec Harrison Ford dans le rôle du commandant soviétique.

Une révolution pour l'équipage

Avancée technologique et stratégique majeure pour la France, Le Redoutable constitue également une petite révolution dans le monde de la sous-marinade. Ce 28 janvier 1972, à l'occasion de la première patrouille opérationnelle, les marins s'apprêtent à vivre une expérience inédite de deux mois et demi sans voir le jour : « C'était un challenge car on venait de sous-marins classiques. La dissuasion, ce n'est pas du tout le même métier et nous ne connaissions que des missions de trois semaines sur les sous-marins d'attaque. Là, il y avait plus de deux mois et ce fut un peu l'inconnu au départ », se souvient François Baron, alors lieutenant de vaisseau. A l'époque officier énergie, le marin se remémore ses interrogations : « On se pose des questions : Comment vais-je tenir ? Comment vais-je m'occuper ? Que va devenir la famille pendant mon absence ? » Dix fois plus gros qu'un sous-marins d'attaque du type Daphné, Le Redoutable présente des aménagements nouveaux, destinés à compenser la durée nettement plus longue des missions : « C'était beaucoup moins spartiate et nous avions chacun notre couchette, alors que sur les bâtiments classiques, c'était encore la bannette chaude (plusieurs marins pour une bannette, se relayant en fonction des quarts, ndlr) ». Les SNLE proposeront également un certain nombre d'animations, comme la diffusion quotidienne d'un film, alors que des structures seront mises en place à terre pour aider les familles en cas de besoin. En charge de l'énergie, nucléaire à bord, François Baron affirme ne pas avoir eu de crainte lors de la mise en service du Redoutable : « Il n'y avait pas d'appréhension, seulement de la curiosité face à quelque chose de nouveau, d'important et valorisant pour le pays. Nous étions confiants dans la propulsion nucléaire car elle avait été testée pendant longtemps à Cadarache. Nous disposions, en plus, d'un outil exceptionnel de formation avec le centre d'entraînement de Brest. Durant trois à quatre mois, nous pouvions, grâce au simulateur, retrouver les mêmes conditions qu'à bord et nous mesurer à des conditions limites ».


L'Inflexible (© : MARINE NATIONALE)

Cinq puis six SNLE

Le 1er mars 1972, Michel Debré, alors ministre de la Défense, signe le décret créant la composante océanique de la dissuasion, qui s'ajoute aux composantes aériennes et terrestres déjà en service (voir notre article détaillé). La Force océanique stratégique est née. Souhaitant disposer, en permanence, de deux à trois SNLE à la mer, la France ne peut se contenter du seul Redoutable. En raison des arrêts techniques obligatoires, une flotte de cinq, puis six bâtiments, doit être constituée. En décembre 1973, le second sous-marin de la série, Le Terrible, est admis au service actif. Il est armé du nouveau missile M2, dont la portée dépasse 3000 kilomètres. Le navire est suivi par trois jumeaux, Le Foudroyant (1974), L'Indomptable (1976) et Le Tonnant (1980). A partir de 1977 que les SNLE sont équipés de leur premier missile doté d'une charge thermonucléaire d'une mégatonne, le M20, armement qu'ils conserveront pendant une décennie. Un mois avant la livraison du Tonnant, en mars 1980, un sixième sous-marin stratégique est mis en chantier. Quinze ans après le Redoutable, l'Inflexible (1985) va bénéficier d'améliorations techniques, notamment en matière de sûreté nucléaire, de propulsion et de discrétion acoustique. DCN doit faire face, en effet, aux progrès considérables des moyens d'écoute à très basse fréquence, rendant les sous-marins plus facilement détectables. L'appareil moteur et l'appareil à gouverner sont donc revus pour limiter les bruits rayonnés.

 

Missile balistique M4 (© : MARINE NATIONALE)

L'Inflexible sera, en outre, le premier à mettre en oeuvre le M4. D'une masse de 36 tonnes, soit le double du M1, le nouveau missile, d'une portée supérieure à 4000 kilomètres, emporte 6 têtes thermonucléaires de 150 kilotonnes chacune. Les quatre sous-marins précédents seront refondus M4 à partir de 1987. Seul le Redoutable gardera ses M20 jusqu'à son retrait du service, en décembre 1991. Après presque 20 ans d'activité, son bilan est impressionnant : Plus de 50 patrouilles et près de 3500 jours de mer. Pour l'amiral Louzeau : « Nous pouvons être fiers de ce qui a été accompli, qu'il s'agisse de la propulsion nucléaire, de la construction de l'usine de Pierrelatte, des missiles et des infrastructures. Tout cela pour aboutir à placer discrètement, dans l'océan, 16 missiles garants de notre survie et de notre sécurité ».


Le Redoutable à la Cité de la Mer (© : MER ET MARINE)

Une seconde vie à la Cité de la mer pour le Redoutable

A début des années 90, la question de l'avenir du sous-marin se pose. Plusieurs anciens bâtiments de la Marine nationale viennent d'être transformés en musées, à l'image de l'Argonaute à la Villette, du Maillé-Brézé à Nantes ou du Colbert à Bordeaux. Pour la ville de Cherbourg, Le Redoutable, 79ème sous-marin réalisé par l'arsenal normand, représente un moment clé de l'histoire de la construction navale et symbolise le défi technologique relevé par les scientifiques, industriels et militaires. Il est finalement décidé d'intégrer le submersible au sein du projet de réhabilitation de l'ancienne gare maritime transatlantique. Vaste centre culturel et ludique dédié à l'univers maritime, la Cité de la Mer ouvre ses portes en 2002 et présente au public, dans une darse spécialement aménagée, ce qui fut pendant deux décennies l'un des secrets les mieux gardés du pays. Avant d'être transformé en musée, le Redoutable a, néanmoins, nécessité d'important travaux, notamment en matière de démantèlement de sa chaufferie nucléaire.

 



Le Redoutable à la Cité de la Mer de Cherbourg (© : DCNS)

Réalisé par le site DCNS de Cherbourg, le chantier verra la découpe d'une tranche entière de près de 8 mètres de long. Ingénieusement, l'arsenal décide d'utiliser un tronçon du sous-marin nucléaire d'attaque Turquoise, dont la mise sur cale était intervenue en 1986. Avec la fin de la guerre froide, son achèvement avait été abandonné, tout comme la construction du Diamant, 8ème SNA du type Rubis. Le morceau de coque laissé à l'abandon vient donc remplacer la pièce manquante sur le Redoutable. La jonction est effectuée en 1999, avant le transfert vers la Cité de la Mer en 2000. Cinq ans plus tard, le site accueillait son millionième visiteur, et en est aujourd'hui à plus de 3 millions, la découverte du premier SNLE français rencontrant un indéniable succès auprès du grand public. Remplacés entre 1997 et 2010 par les quatre nouvelles unités du type Le Triomphant, les frères du Redoutable subiront, quant à eux, un sort moins enviable. Après démantèlement de leurs coeurs nucléaires, les ex-Terrible, Tonnant, Foudroyant, Indomptable et Inflexible attendent le ferraillage dans le port militaire de Cherbourg. 

____________________________________________

(*) En savoir plus sur le livre FOST

(**) En savoir plus sur le livre De la terre à la Mer

- Accéder au site de la Cité de la Mer

 

Le Redoutable à la Cité de la Mer (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Marine nationale