Défense
Le Suffren espionné par les Russes ? De la réalité au fantasme

Actualité

Le Suffren espionné par les Russes ? De la réalité au fantasme

Défense

Considérant l’affaire comme un « non-évènement », nous n’en avons pas parlé la semaine dernière. Mais force est de constater qu’elle a pris de l’ampleur sur les réseaux sociaux et dans les media, suscitant des questions et surtout nourrissant toutes sortes les fantasmes. Cette histoire, c’est celle de deux bâtiments de la marine russe, la corvette Boikiy et le nouveau pétrolier-ravitailleur Akademik Pashin (mis en service en janvier dernier), qui se trouvaient dans la zone de mouillage de la baie de Seine alors que le Suffren, le premier des six nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) français, s’apprêtait à réaliser depuis Cherbourg sa première sortie en mer. Il n’en fallait pas plus pour que certains y voient une opération d’espionnage.

« Aucune corrélation » dit la marine française

Du côté de l’état-major de la Marine nationale, on assure que la présence des bâtiments russes « n’a aucune corrélation avec les essais du Suffren ». Plus officieusement, des militaires, face à cette prétendue affaire d’espionnage, se contentent de sourire ou, pour certains, de lever les yeux au ciel avec agacement devant ce qu’un ancien sous-marinier qualifie de « bêtise ».

Il faut dire que les faits ne militent pas vraiment pour cette thèse. D’abord, pour bien comprendre, il faut évoquer le contexte géographique.

La baie de Seine, une zone de mouillage historique pour les marins du monde entier

La baie de Seine, qui s’étend de la pointe de Barfleur au nord du Havre, est depuis des temps immémoriaux utilisée par les marins du monde entier comme zone d’attente ou de mise à l’abri en cas de tempête, la presqu’île du Cotentin offrant une protection naturelle face aux vents d’ouest venant de l’Atlantique et s’engouffrant en Manche. On y trouve à chaque coup de tabac des dizaines de navires de commerce. Cette zone de mouillage, située en partie dans les eaux internationales, est aussi employée presque quotidiennement, en temps normal, par des navires en attente d’ordres de leurs armateurs ou d’autorisation pour accéder à un port. Elle est d’ailleurs d’autant plus fréquentée que ce type de zone est rare dans la région. Au-delà des unités de commerce et de pêche, on y trouve plus ou moins fréquemment des bateaux gris, et notamment des bâtiments de la flotte russe, qui viennent depuis longtemps et régulièrement mouiller en baie de Seine. Comme les civils, ils y trouvent un abri en cas de tempête ou s’en servent surtout pour faire une « pause » pendant un long déploiement. La zone est de surcroît très intéressante pour la Russie car celle-ci ne dispose quasiment pas de points d’appui entre la Méditerranée et ses bases du Grand Nord et de la Baltique. La baie de Seine offre donc une précieuse étape, utilisable en permanence et presque sans contrainte. Un lieu à partir duquel il est en outre possible de ravitailler des unités de combat russes déployées en Atlantique ou transitant vers et depuis la Méditerranée. Il n’est donc pas étonnant d’y trouver un pétrolier comme l’Akademik Pashin. Le Boikiy, l’une des récentes corvettes russes du type Steregushchiy, livrée en 2013 et appartenant à la flotte de la Baltique, a d’ailleurs été observé fin avril par le patrouilleur britannique HMS Mersey en train de s’avitailler auprès de l’Akademik Pashin, les deux bâtiments s’étant mis au mouillage, à couple, en baie de Seine.

 

Les deux bâtiments russes derrière l'étrave du HMS Mersey (© ROYAL NAVY)

Les deux bâtiments russes derrière l'étrave du HMS Mersey (© ROYAL NAVY)

 

Des bâtiments russes partis la veille de la sortie du SNA français

Concernant le calendrier, l’Akademik Pashin était déjà venu du 21 au 28 mars en baie de Seine, où il avait procédé au ravitaillement du remorqueur de haute mer Nikolay Chiker et du navire de recherche océanographique (et de renseignement) Yantar, en provenance de l’Atlantique. Il a aussi probablement assuré le soutien de l’importante force navale russe ayant transité à cette période dans la zone et qui alignait cinq unités de combat (deux frégates du type Krivak IV et trois Steregushchiy). Puis l’Akademik Pashin, reparti vers la mer du Nord après avoir franchi le Pas de Calais le 29 mars, a repassé le Détroit dans l’autre sens le 15 avril, venant de nouveau se positionner en baie de Seine le lendemain avec le Nikolay Chiker. Ce dernier a rapidement mis le cap vers l’Atlantique et se trouvait le 20 avril au large du Portugal. Quant au pétrolier-ravitailleur, il a quitté la baie de Seine dans la soirée du 26 avril, a priori accompagné du Boikiy, doublant le Pas de Calais dans la matinée du 27. C’est-à-dire la veille de la première sortie du Suffren, qui a appareillé de la base navale de Cherbourg le 28 pour réaliser une courte navigation devant le port normand et sa première plongée statique, sur des coffres positionnés à « quelques » encablures de la sortie de la rade.

Si les bâtiments russes avaient été missionnés pour espionner le nouveau SNA français, ils furent donc bien mal avisés de quitter la zone la veille de la sortie du Suffren. Bien malin d’ailleurs celui qui savait avec un peu de préavis la date de sortie du sous-marin français. D’abord, au-delà des aspects liés à la confidentialité du sujet, dans ce genre d’essais sur des prototypes très complexes, les calendriers sont toujours fluctuants. De plus, cette première sortie en mer, qui devait avoir lieu initialement fin février, avait été ajournée en raison du confinement décidé pour lutter contre l’épidémie de coronavirus, rendant le timing encore plus flou.

La vraie question : que pouvait-il y avoir à glaner comme informations ?

Mais il faut surtout se poser les bonnes questions : si les bâtiments russes étaient venus espionner, qu’auraient-ils bien pu glaner comme renseignements ? Pour les visuels, qu’ils n’auraient pu obtenir de près, il suffisait d’attendre les images de bien meilleures qualité diffusée dès le 29 avril par le ministère français des Armées lors de sa communication officielle sur l’évènement. Et pour le « reste » ? Qu’auraient pu espérer voir, entendre ou capter les Russes d’une opération conduite sous très haute surveillance maritime, littorale et aérienne, qui plus est facilitée en cette période de confinement ? Pour sa première sortie, le Suffren était encadré par une imposante flottille de soutien et de protection, remorqueurs et bâtiments d’assistance, mais aussi des patrouilleurs, vedettes et embarcations rapides de la Marine nationale, de la Gendarmerie maritime et de la Gendarmerie nationale, qui ont veillé à ce qu’aucun « indiscret » ne s’approche. Et les essais ont eu lieu dans une zone très restreinte et géographiquement protégée naturellement par l’enfoncement de Cherbourg vers l’intérieur de la pointe du Cotentin. Le SNA s’est en outre contenté d’une courte navigation en surface et à petite vitesse, puis donc d’une plongée statique sur coffre, c’est-à-dire à la verticale, sans navigation en immersion. Pas de quoi générer les fameuses signatures acoustiques tant recherchées par les spécialistes de la lutte anti-sous-marine. Et même s’il y a pu avoir d’éventuels bruits générés par le bâtiment, par exemple au niveau de ses ballasts, il y avait suffisamment d’autres bateaux étatiques sur le plan d’eau et au large, sans compter le trafic commercial, pour les masquer en générant un concert acoustique jusqu’à Portsmouth.

Une présence russe habituelle et régulière au large des côtes françaises

Cette histoire a surtout eu le « mérite » de faire découvrir à beaucoup que la marine russe était redevenue familière de la Manche et transite (ou stationne pour la baie de Seine) régulièrement tout près des côtes françaises. Une présence qui s’est d’ailleurs accrue ces dernières années suite au regain d’activité de ses bâtiments, depuis le Grand Nord jusqu’à la Méditerranée orientale et la mer Noire, avec entre les deux l’Atlantique, la Manche, la mer du Nord et pour ses sous-marins à propulsion nucléaire le passage au nord des îles britanniques. Ces « flux » autour de l’Europe se sont développés au gré des moyens disponibles, des opérations militaires en cours, par exemple en Syrie, et aussi des livraisons de nouveaux bâtiments à la flotte de la mer Noire. Moscou en profite pour marquer sa présence navale et pour cela, use comme tout le monde de la liberté de naviguer dans les eaux internationales. De la même manière, les marines occidentales, dont la flotte française, ont sensiblement accru ces dernières années leur présence dans le Grand Nord, en Baltique et en mer Noire. Dernier exemple en date, comme nous l’évoquions le 6 mai : le déploiement pendant une semaine en mer de Barents d’un groupe naval américano-britannique comprenant deux destroyers, une frégate, un SNA et un ravitailleur.

Chacun se marque à la culotte

Dans les deux cas, quand l’un s’approche du pré-carré de l’autre, ce dernier le marque naturellement « à la culotte ». C’est ce qui se passe autour du cercle arctique, en Baltique et en mer Noire quand l’OTAN vient « chatouiller » son vieil adversaire, et il en va de même à chaque passage dans les eaux européennes de bâtiments russes (ou de même dans les airs pour des avions), les Alliés se relayant systématiquement au fil de leurs évolutions pour les suivre plus ou moins ostensiblement. En Manche, c’est l’affaire des marines française et britannique, avec une approche plus discrète de la première, qui contrairement à la seconde ne diffuse pas un communiqué de presse à chaque fois qu’elle piste des bateaux russes (la Royal Navy l’a fait une dizaine de fois en un an).

 

Une frégate britannique suivant un destroyer russe en Manche en mai 2019 (© ROYAL NAVY)

Une frégate britannique suivant un destroyer russe en Manche en mai 2019 (© ROYAL NAVY)

 

Enjeux politiques et militaires

De part et d’autre, ces déploiements à proximité des pays ou zones d’influence « adverses » sont l’occasion de marquer une volonté politique et diplomatique. Mais aussi, évidemment, de tester les capacités et réactions du camp d’en face, tout en recueillant des informations permettant d’améliorer la connaissance d’un secteur, suivre l’évolution d’une situation et collecter des renseignements plus techniques précieux pour le combat naval. Ce qui n’est pas uniquement valable dans ce cas précis mais en fait pour l’ensemble des missions effectuées par les bateaux, dont les « yeux et les oreilles » sont grands ouverts en permanence, qu’importe la région traversée.

C’est d’ailleurs l’une des missions principales des marines dont les bâtiments, en particulier de combat mais aussi des plateformes plus spécialisées, sont bardés d’équipements électroniques. Ceux-ci permettent par exemple d’enrichir les bases de données en matière de signatures électromagnétiques ou acoustiques. En passant devant les côtes européennes, les Russes ne s’en privent évidemment pas, et c’est de bonne guerre puisque les pays de l’OTAN font strictement la même chose. Ce « jeu » initié pendant la guerre froide, et qui avait marqué une pause dans les années 90 et 2000 suite à l’effondrement de l’URSS, est reparti de plus belle depuis quelques années. Le retour des manœuvres « agressives » de l’aviation ou de la marine russe sur certaines unités otaniennes qui grenouillent dans leur sphère d’influence en fait partie et constitue autant de démonstrations.

Protéger les essais du Suffren

A ce titre, tenter d’en savoir plus sur les nouveaux bateaux et connaitre au plus tôt d’éventuelles « indiscrétions » qui permettraient de les identifier font partie des missions. Pour ce qui est du Suffren, nul doute que le nouveau SNA français et ses capacités intéressent beaucoup de monde, y compris chez les alliés puisqu’en matière de renseignement, il n’y a jamais vraiment d’amis. Les essais de la tête de série du programme Barracuda constituent donc une opportunité potentielle. Mais plutôt au moment de ses premières navigations en plongée. Celles-ci n’étant pas autorisées en Manche, les faibles fonds de cette mer rendant les immersions trop dangereuses, cette phase va se dérouler en Atlantique, le Suffren étant « soutenu » depuis Brest. Bien sûr, comme ce fut le cas devant Cherbourg pour sa première plongée statique, la Marine nationale va de nouveau assurer jalousement la surveillance et la protection de son nouveau fleuron, en particulier sous la surface de l’eau. A n’en pas douter, à l’instar du robuste dispositif mis en œuvre pour la sûreté des sous-marins nucléaires d’engins (SNLE) débutant ou achevant une patrouille, frégates et avions de surveillance maritime vont aller « blanchir » quelques carreaux pour dissuader tout intrus de venir fureter… Cela dans l’attente que le Suffren soit opérationnel et puisse à son tour aller traquer d’autres chasseurs étrangers et recueillir des renseignements.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

Marine nationale | Toute l’actualité de la marine française