Construction Navale

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Le torchon brûle entre STX et le gouvernement finlandais

Construction Navale

Voir l’un des deux, ou même les deux paquebots de TUI commandés en Finlande annulés et, éventuellement, construits en France ? Ce serait à peine croyable, et pourtant, cette hypothèse, bien qu’à prendre avec la plus grande précaution tant l’affaire est complexe, ne serait pas totalement à exclure… Car en Finlande, la position du chantier de Turku, le plus grand du pays, semble se dégrader rapidement. Tout a commencé le mois dernier avec la crise née de la perte par STX Finland de la commande du troisième paquebot géant de la classe Oasis of the Seas, un mastodonte de 361 mètres de long, 227.000 GT de jauge et 2700 cabines qui sera finalement réalisé en France pour le compte de l’armateur américain Royal Caribbean. Depuis, le gouvernement finlandais est engagé dans un âpre bras de fer avec le constructeur STX Europe, filiale du groupe sud-coréen STX Corporation (via STX Shipbuilding), propriétaire depuis 2008 de STX Finland (Turku et Rauma) et actionnaire majoritaire de STX France (Saint-Nazaire). Alors que STX a publiquement réclamé un soutien plus important des pouvoirs publics finlandais en faveur de la construction navale, le torchon brûle désormais avec le gouvernement d’Helsinki.

 

 

L’agence de crédit à l’exportation refuserait de couvrir la commande de TUI

 

 

Cette fois, c’est la commande des deux paquebots destinés à TUI Cruises, filiale de Royal Caribbean et du voyagiste allemand TUI, qui serait sur la sellette. Ce contrat porte sur la livraison, par Turku, des futurs Mein Schiffe 3 et Mein Schiffe 4 (294 mètres, 99.300 GT, 1250 cabines) en 2014 et 2016. Or, Finnvera, l’agence de crédit à l’exportation finlandaise, aurait selon certains media locaux refusé de couvrir le financement de ces navires. Si tel est le cas, ce serait une catastrophe pour Turku. Certaines sources évoquent le fait que le chantier finlandais aurait deux semaines pour trouver une solution. Faute de quoi STX menacerait d’interrompre la construction des bateaux de TUI et de transférer cette commande en France, ce qui provoquerait évidemment un séisme majeur en Finlande puisqu’une telle décision signifierait la mort de l’un des plus grands fleurons industriels du pays. Pour justifier la position de Finnvera, la presse économique avance le fait que la situation financière de STX Finland serait critique. Alors que quatre des cinq derniers exercices auraient été déficitaires (les pertes cumulées depuis 2007 dépasseraient 200 millions d’euros, avec 2011 comme seule année légèrement bénéficiaire), selon des media finlandais, l’entreprise aurait vu sa trésorerie significativement baisser depuis l’automne, laissant craindre une banqueroute. C’est pourquoi l’agence de crédit refuserait de couvrir le dernier projet du chantier, arguant que, compte tenu de sa situation et de ses perspectives, le risque serait trop important.

 

 

Le design des futurs paquebots de TUI Cruises (© : STX EUROPE)

 

 

Difficultés à obtenir des prêts pour avancer le coût des travaux

 

 

La perte de la commande de l’Oasis 3, d’autant plus improbable que Turku avait signé un très beau succès avec la livraison des deux premiers paquebots de cette série, en 2009 et 2010, serait d’ailleurs en partie liée à la mauvaise situation financière du chantier finlandais, qui a dans ce contexte bien plus de mal à trouver des banques acceptant de lui prêter de l’argent (contrairement à Saint-Nazaire dont les comptes sont positifs). Or, dans la navale, en plus des questions liées au montage financier d’un projet, le chantier doit impérativement trouver de l’argent car c’est lui qui avance une bonne partie des sommes engagées durant de la construction, les acomptes de l’armateur étant loin de couvrir les coûts, qui ne sont soldés qu’à la livraison des navires. Or, un paquebot comme ceux de TUI est estimé à environ 360 millions d’euros et un géant comme l’Oasis 3 à environ 1 milliard d’euros. D’ailleurs, cela explique peut-être le fameux prêt de 50 millions d’euros que STX, selon la presse finlandaise, aurait demandé sans succès à l’Etat dans le cadre du projet Oasis 3. Or, compte tenu de la situation financière de Turku, une telle aide pourrait, selon certains, entrer en conflit avec la règlementation européenne, puisqu’elle reviendrait à perfuser une entreprise qui, sans aide de l’Etat, ne serait plus viable ou, du moins, à court de liquidités et par voie de conséquence en situation potentielle de cessation de paiement.

 

 

Les Sud-coréens font pression sur Helsinki

 

 

Depuis plusieurs semaines, STX Corporation fait en tous cas pression sur le gouvernement d’Helsinki pour que celui-ci intervienne de manière plus musclée en faveur de ses chantiers navals. Le ton est même monté d’un cran après l’annonce, le 27 décembre, de la signature du contrat Oasis 3 avec la France. « L’investissement public est toujours pertinent et même essentiel pour STX Finland. Il assurerait la poursuite de la construction navale sur le chantier de Turku » a, ainsi, récemment déclaré au quotidien économique Kauppalheti le vice-président de STX Corporation, Jeff Roh en ajoutant que : « L’Alternative à Turku est la France, qui contribue beaucoup plus à la construction du nouveau paquebot de la classe Oasis que la Finlande était prête à le faire (…) Nous nous attendions à ce que l’Etat finlandais investisse de la même manière que l’Etat français ». Les Sud-coréens ont, à cette occasion, joué la carte de la concurrence entre la France et La Finlande. Mais ils ont aussi brandit une menace, en laissant habilement entendre qu’ils pourraient être amenés à faire un choix si la situation ne devenait pas plus favorable sur les bords de la Baltique.

 

 

Le chantier de Turku, en Finlande (© : STX EUROPE)

 

 

Un gouvernement finlandais qui ne peut politiquement rester inactif

 

 

Des pressions très politiques qui, d’un coup, semblent prendre une tournure bien plus grave. En effet, s’il s’avère que Finnvera (qui ne s’a pas fait de déclaration officielle sur le sujet) ne couvre effectivement pas la commande des TUI et que STX Finland ne parvient pas à renflouer sa trésorerie via des prêts auprès des banques ou de l’Etat, la faillite de Turku est quasi-assurée. Toutefois, on imagine difficilement comment le gouvernement finlandais, qui essuie depuis la perte de l’Oasis 3 de vives critiques, pourrait laisser mourir pour les raisons évoquées l’un de ses fleurons industriels. Une vitrine comme Saint-Nazaire de l’industrie nationale, avec un savoir-faire mondialement reconnu et de magnifiques réalisations, une entreprise qui, malgré ses difficultés, a encore deux paquebots dans son carnet de commandes... Alors que des confrères finlandais nous assuraient la semaine dernière que, depuis plusieurs semaines, c’était « de la folie » en Finlande autour de l’affaire Oasis 3, on entrevoit à peine le cataclysme que provoqueraient la perte des TUI et, de facto, la mort du chantier dans les prochains mois.

 

 

Saint-Nazaire ne raflerait pas forcément la mise

 

 

Maintenant, si le pire des scénarios devenait réalité, Saint-Nazaire pourrait-il bénéficier de l’effondrement de son concurrent en récupérant les derniers navires de son carnet de commandes ? C’est loin d’être évident. D’abord, il faut rappeler que le premier TUI, Mein Schiffe 3, a vu sa construction débuter à Turku le 5 novembre dernier avec la découpe de sa première tôle. La production est donc enclenchée depuis plus de deux mois et les gros équipements, nécessitant un long délai d’approvisionnement, ont déjà été commandés par les Finlandais, qui ont en outre signé des contrats avec leurs différents sous-traitants. Arrêter la construction de ce bateau serait très difficile et aboutirait probablement à une très mauvaise opération économique pour STX Finland (et donc mécaniquement pour son actionnaire). Cette hypothèse ne semble envisageable que si Turku se retrouve en cessation de paiement et ne peut honorer ses fournisseurs. Le cas du second paquebot, dont la construction a été confirmée à l’occasion de la cérémonie marquant le lancement de la phase de réalisation de son aîné, semble moins problématique. Du moins à priori. Encore à l’état de projet virtuel, il peut théoriquement être transféré à un autre chantier, même s’il conviendrait là aussi de voir comment les contrats ont été négociés avec les fournisseurs (des rabais ont sans doute été consentis pour une commande groupée sur deux navires).

 

 

Casser la commande serait extrêmement complexe

 

 

Mais, quoiqu’il en soit, un contrat comme celui-ci, qui dépasse le milliard de dollars pour les deux paquebots, ne se casse pas si facilement. Au cas où cela adviendrait, il faudrait très probablement renégocier la commande et, de là même, la rouvrir éventuellement à d’autre compétiteurs, avec la possibilité de voir l’Allemand Meyer Werft et l’Italien Fincantieri, principaux concurrents de STX Finland et STX France, revenir dans le jeu. D’autant qu’il faudrait sans doute compter avec la mauvaise humeur de l’armateur, qui n’apprécierait guère la perspective de remettre à plat et sans doute retarder l’un de ses projets phares. Car il faudrait non seulement trouver de la place dans les cales de construction avec un planning convenant à l’armateur, mais aussi élaborer, au pied levé, le montage industriel entre un nouveau chantier et ses sous-traitants. Enfin, la question du coût des navires pourrait avoir son importance. Les futurs paquebots de TUI ont, en effet, été vendus à 360 millions d’euros, ce qui constitue un prix particulièrement bas (à titre d’exemple, les paquebots de la classe Musica de MSC, à peu près comparables en termes de taille et de capacité, ont coûté entre 400 et 450 millions d’euros chacun). Or, on se rappelle qu’à l’époque où différents chantiers étaient en concurrence sur ce projet, il se murmurait chez certains qu’avec un tel prix réclamé par l’armateur, le lauréat du contrat, qui fut signé en septembre 2011, risquait de travailler à perte… On ne sait pas si les Finlandais ont trouvé la solution pour réduire suffisamment leurs coûts afin de rester bénéficiaires sur le projet, mais il est certain que les marges de manœuvre paraissent extrêmement limitées. De quoi, éventuellement, refroidir l'ardeur d'autres chantiers pour reprendre un tel projet.

 

 

La plus grande prudence s’impose

 

 

Toujours est-il qu’à cette heure, les rumeurs foisonnent mais rien n’est officiellement confirmé. Il convient, par conséquent, de demeurer très attentif mais aussi extrêmement prudent. Surtout qu’à Saint-Nazaire, on ne travaille apparemment pas encore sur un éventuel projet de reprise des paquebots finlandais. Preuve que Turku et la commande de TUI ne sont pas encore perdus pour la Finlande. Or, on peut facilement imaginer que l’affaire va très rapidement faire grand bruit à Helsinki et que le gouvernement devra se justifier. Un exercice très périlleux face à une opinion publique déjà très remontée après la perte de l’Oasis 3. Dans ces conditions, la logique voudrait que les politiques actuellement aux affaires évitent à tout prix un crash industriel majeur pour le pays. L’épilogue de cette histoire un peu surréaliste interviendra probablement dans les prochaines semaines.

Meyer Turku (ex-STX FINLAND) STX FRANCE (Chantiers de Saint-Nazaire)