Marine Marchande
Le transport maritime face à la crise. Interview de Nicolas Sartini, de CMA CGM

Interview

Le transport maritime face à la crise. Interview de Nicolas Sartini, de CMA CGM

Marine Marchande

Après BOURBON et Louis Dreyfus Armateurs, nous interrogeons aujourd'hui CMA CGM sur les conséquences de la crise financière et économique. Première compagnie française et numéro 3 mondial du transport maritime conteneurisé, CMA CGM se situe aux premières loges pour constater les soubresauts de l'économie mondiale. Pour en parler, nous recevons Nicolas Sartini, directeur des lignes Asie - Europe de CMA CGM.
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Mer et Marine : Ressentez-vous, notamment sur le trafic, les effets de la crise ? Quelles zones semblent les plus touchées ?

Nicolas Sartini : La situation est contrastée selon les marchés que nous desservons. Si la croissance a effectivement ralenti entre l'Asie et l'Europe ou encore entre l'Asie et les Etats-Unis, dû à une contraction de la consommation et à un certain renchérissement des produits chinois, d'autres régions du monde affichent un réel dynamisme et des taux de croissance forts, comme le Moyen-Orient, l'Amérique du Sud ou encore l'Afrique de l'Ouest. Ainsi, globalement, le secteur continue de croître et le Groupe continue d'ailleurs à se déployer sur les marchés porteurs en ouvrant de nouvelles lignes maritimes, comme le service SAFRAN qui sera lancé fin novembre entre la côte Est de l'Amérique latine et le Nord Europe.

Ce ralentissement était-il prévisible ? Quelles mesures avez-vous déjà prises et quelle stratégie comptez-vous mettre en oeuvre pour y faire face?

Le groupe CMA CGM avait pressenti le ralentissement et a su s'adapter à la nouvelle donne. Il dispose en effet de nombreux atouts, comme celui d'être un opérateur global disposant d'un réseau de plus 200 lignes maritimes et de filiales expertes sur leur marché, comme DELMAS, sur l'Afrique, ou CNC dans la région intra-Asie. Ce réseau lui a permis notamment d'ajuster sa capacité à la demande du marché et de canaliser ses volumes sur ses flottes stratégiques, qui garantissent des prix de revient compétitifs. Des ajustements ont déjà été mis en oeuvre sur le marché Asie-Europe, par exemple, où les volumes des plus petites lignes, ouvertes en 2007 pour absorber la croissance exceptionnelle des trafics, ont été redistribués sur les grands navires afin de préserver les taux de remplissage et optimiser les coûts de revient, plus compétitifs sur les grandes unités.

Comme évoqué précédemment CMA CGM continue également à ouvrir de nouvelles lignes maritimes sur les marchés en croissance, comme l'Afrique de l'Ouest ou encore l'Amérique du Sud. Le Groupe s'est par ailleurs doté d'un outil naval moderne et performant, ce qui lui offre plus de flexibilité pour faire face aux évolutions du marché et lui permet d'accroître encore sa compétitivité.

Aujourd'hui nous sommes donc confiants dans l'avenir. L'industrie du transport par conteneurs est une industrie pérenne, et nous pensons qu'elle est amenée à se développer encore dans les années à venir car de plus en plus de marchandises, comme certains vracs ou les produits réfrigérés par exemple, ont recours à la conteneurisation. Le conteneur a en effet une dimension universelle qui lui permet d'être transporté sans rupture de charge, depuis le lieu de production au lieu de consommation. C'est ce que l'on appelle un service « porte-à-porte ».

Quelles conséquences sur le groupe de l'évolution des taux de fret?

Sur les marchés où il y a ralentissement des volumes et maintien de la capacité, les taux de fret sont bien sûr sous pression, mais cette pression n'est pas aussi forte que certains ont pu le laisser penser. Nous estimons que le taux de fret entre l'Asie et Europe était au début de l'année de l'ordre de 1400 dollars par evp. Il se situe aujourd'hui autour de 1100 / 1200 dollars.

A ce propos il est important de préciser qu'il y a deux éléments constitutifs dans nos tarifs :

- La surcharge combustible, qui est bien acceptée et comprise par nos clients et qui suit précisément le coût des soutes. Elle avait beaucoup augmenté lorsque le baril était très élevé, elle baisse actuellement pour accompagner la baisse des cours.

- Le fret maritime à proprement parler, pour lequel il y a en général deux types de contrats : Le marché spot qui lui évolue en fonction de la demande, et les contrats annuels, qui ne varient pas et garantissent une stabilité de nos taux.

En cas de crise, le fait de ne posséder qu'un quart de la flotte en propriété est-il un avantage ?

CMA CGM dispose en effet d'une flotte de 400 navires, dont un quart est en propriété. Ainsi, sur les lignes secondaires, nous déployons surtout des navires affrétés, et comme un grand nombre d'entre eux arrivent en fin de période d'affrètement, nous aurons un fort potentiel de restitution, si cela devient nécessaire.

Est-il vrai que CMA CGM a demandé un report - on parle de deux ans - du paiement de ses navires construits en Corée?

Nous avons en effet négocié un accord avec les chantiers sud-coréens afin de différer le paiement des acomptes de certains navires.

Combien de navires sont encore en commande? Combien sont prévues pour être livrés l'an prochain?

Le Groupe recevra entre 2008 et 2012 un total de 76 navires dont 54 en propriété. 32 de ces navires seront livrés en 2009.

Tous ces navires sont déjà intégrés dans notre plan de flotte qui prévoit une affectation des navires ligne par ligne : ils seront donc tous employés.

Le groupe compte-t-il faire retarder la livraison de certaines unités ?

Nous n'avons prévu aucun report. Le Groupe CMA CGM a investi dans une flotte performante, qui sera un outil majeur pour accroître sa compétitivité.

Va-t-on observer une pause dans la course au gigantisme des porte-conteneurs ?

Il est clair que dans la situation actuelle, toutes les lignes font une pause dans leurs investissements, notamment afin de digérer l'arrivée des grands navires. La logique de l'abaissement du prix de revient à l'unité avec l'accroissement de la taille des navires continue néanmoins d'être une réalité et, à terme, il paraît possible de continuer à accroître la capacité des navires au-delà des 14 000 evp actuels.

La baisse du prix du pétrole peut-elle vous aider à traverser cette crise ?

Le prix des soutes est un poste important de notre activité. Il représente plus de 50% des frais de voyage de nos navires. La baisse actuelle des cours du pétrole nous soulage naturellement.

Les mesures prises lorsque le prix du baril était au plus haut, qu'il s'agisse de la réduction de la vitesse ou de la suppression d'escales, seront-elles toujours d'actualité dans les prochaines semaines ?

Nous calculons en permanence nos coûts d'exploitation et pour le moment, il n'est pas approprié de revenir sur les mesures de ralentissement de la vitesse qui ont été prises. Ces mesures nous permettent non seulement de réduire notre consommation énergétique, mais elles offrent par ailleurs une marge de réserve dans les horaires de nos navires, garantissant la régularité et la qualité de service que nos clients réclament. Elles nous permettent en outre de réduire de manière significative les émissions de CO2 dans l'atmosphère, ce qui s'inscrit parfaitement dans la démarche environnementale du Groupe. Les nouveaux navires commandés par CMA CGM sont d'ailleurs équipés de moteurs électroniques qui permettent de réduire davantage la vitesse des navires et donc les émissions de CO2.

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