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Le volet français du programme FREMM entre dans sa phase finale

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Le volet français du programme FREMM entre dans sa phase finale

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Une page commence à se tourner pour Naval Group avec l’aboutissement prochain d’un programme qui aura offert à la Marine nationale ce qui est aujourd’hui considéré comme l’une des frégates les plus performantes au monde et probablement la meilleure plateforme de lutte anti-sous-marine actuellement en service. Mais ce programme restera aussi entaché par des vicissitudes politiques et budgétaires qui au bout du compte auront réduit les capacités opérationnelles initialement prévues pour la flotte française, tout en augmentant sensiblement le coût pour le contribuable.  

Mené en coopération avec l’Italie, qui a pour sa part réalisé 10 bâtiments conformément à la cible initiale, le programme est mis sur les rails fin 2002 et notifié trois ans plus tard. Le 29 avril 2010, l’Aquitaine, première frégate multi-missions produite par Naval Group, qui avait lancé sa construction début 2007, était mise à l’eau à Lorient. Dix ans et demi plus tard, l’ultime unité française du programme FREMM, la Lorraine, est sortie vendredi 13 novembre 2020 de la forme de construction du chantier morbihannais. Ce bâtiment va clôturer une série de dix frégates réalisées en France, avec huit unités pour la Marine nationale et deux pour l’export.

- Voir notre article détaillé sur les FREMM DA Alsace et Lorraine

Mise à l'eau de la FREMM DA Lorraine le 13 novembre (© NAVAL GROUP)

 

Deux unités seulement vendues à l’export

Après l’Aquitaine, livrée en 2012 et admise au service actif en 2015, deux bâtiments ont été vendus à des marines étrangères. Deux frégates qui, initialement, étaient destinées à la flotte française et mises en chantier sous le nom de Normandie. Avec d’abord le Mohammed VI, livré au Maroc en 2014, puis la Tahya Misr, cédée à l’Egypte en 2015 au moment où elle réalisait ses essais avant d'être réceptionnée par la Marine nationale.

 

La FREMM égyptienne Tahya Misr (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La FREMM égyptienne Tahya Misr (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Les succès de la FREMM française à l’export n’iront pas plus loin, bien que ce modèle a été présenté dans différentes configurations à de nombreux pays, dont la Grèce, l’Arabie Saoudite, le Brésil ou encore le Canada et l’Australie. Une vraie déception pour Naval Group, qui avait anticipé un volume de commandes internationales bien supérieur. Au-delà des aspects politiques, qui sont toujours essentiels pour les contrats d’armement, la désaffection du marché pour ce bâtiment semble tenir au fait qu’il s’agit d’un bateau aux capacités certes exceptionnelles, mais qui est aussi complexe et très exigeant, notamment en matière de ressources humaines, avec des équipages extrêmement réduits et très « techniques ».

De 17 à seulement 8 frégates pour la Marine nationale

Quant à l’Hexagone, le programme fut considérablement réduit au fil des années, passant de 17 frégates à l’origine à seulement 11 en 2008 puis 8 en 2015. Au départ, la Marine nationale et l’ex-Direction des Constructions Navales parviennent à convaincre l’Etat de lancer une longue classe de frégates pour remplacer la quasi-totalité des unités de combat françaises. Une stratégie intelligente permettant de répondre, sur le long terme, aux enjeux opérationnels dans un espace maritime qui déjà, à l’époque, redevient stratégique, mais aussi sur le plan industriel et budgétaire. L’objectif est de bénéficier au maximum de l’effet de série, qui permettra de réduire sensiblement les coûts de production, tout en homogénéisant la flotte, avec ensuite des gains importants sur la maintenance, ainsi qu’une formation et un entrainement facilités des marins. S’y ajoute, grâce à une automatisation poussée à un point inédit, une réduction sensible de l’équipage, limité à seulement 94 marins (hors détachement aéronautique), contre 200 à 250 pour les frégates de la précédente génération. Le format est équivalent à celui de l’équipage d’un aviso. Du jamais vu pour des bâtiments militaires de ce tonnage, qui ouvre la voie à des économies substantielles, cette fois sur la « masse salariale ». Dans le même temps, FREMM doit offrir un programme structurant et sur le long terme, permettant aux anciens arsenaux (DCN devient une société de droit privé en 2003) de se mettre en ordre de bataille pour affronter la concurrence internationale. Alors que le site de Lorient va se moderniser profondément pour gagner en efficacité et pouvoir livrer un bâtiment tous les sept mois, les FREMM doivent être les frégates de premier rang les plus compétitives du marché, avec un coût unitaire fixé à seulement 380 millions d’euros.

La défunte version AVT pour succéder aux avisos

Dans cette perspective, 8 de ces 17 FREMM devaient être plus particulièrement dédiées à la lutte anti-sous-marine (ASM), avec notamment un sonar remorqué Captas-4, afin de remplacer les deux frégates des types F67 (Tourville) et les sept F70 ASM (Georges Leygues). Neuf autres devaient succéder aux anciens avisos du type A69 et être optimisées pour l’action vers la terre (AVT). Ce modèle ne devait pas embarquer de sonar remorqué mais, en lieu et place, une rampe arrière pour un semi-rigide de 9 mètres ECUME des commandos marine, avec possibilité de loger jusqu’à deux autres embarcations de ce type dans les niches latérales. Ces FREMM AVT devaient disposer de locaux et espaces pour dédiés aux forces spéciales et leur matériel, ainsi que l’emploi de drones. Quant à l’armement, il avait été imaginé de remplacer la tourelle de 76mm par une pièce de 127mm mieux adaptée au tir contre terre, alors que des réflexions étaient conduites pour une dotation plus importante que les FREMM ASM en missiles de croisière et même, éventuellement, l’intégration d’une version navalisée du système de lance-roquettes guidées GMLRS.

L’abandon des troisième et quatrième FDA du type Horizon

Dès le début du programme FREMM, la Marine nationale perd de facto deux frégates neuves suite à l’abandon pour raisons budgétaires des troisième et quatrième frégates de défense aérienne (FDA) du type Horizon. Ce programme franco-italien est en effet jugé à l’époque trop onéreux (2 milliards d’euros pour deux bâtiments), ce qui fait sourire 15 ans plus tard vu le coût final des FREMM. Toujours est-il qu’en 2005, il est décidé en lieu et place des troisième et quatrième FDA de convertir deux FREMM pour la défense aérienne, ce qui débouche sur le projet FREDA puis FREMM DA. Puis c'est l’abandon, en 2008, de la version AVT et la réduction de la cible à 11 FREMM, pour finir donc à seulement 8 en 2015, dont les FREMM DA optimisées pour la défense aérienne mais conservant les mêmes capacités ASM que les six premières unités de la série, les Aquitaine, Provence, languedoc, Auvergne, Bretagne et Normandie, livrées entre 2012 et 2019. Les Alsace et Lorraine suivront en 2021 et 2022.  

- Voir notre reportage sur la FDA Forbin

Moins de frégates pour une facture plus élevée

Quant au coût du programme, il n’a pas diminué avec la baisse drastique du nombre de frégates, bien au contraire. Car les effets de série furent moindres et la cadence de production réduite, passant à une unité par an contre une livraison tous les sept mois quand il s’agissait de produire 17 FREMM. En 2005, lorsque le programme est lancé, Michèle Alliot-Marie annonce que les 17 bâtiments coûteront 6.5 milliards d’euros. Mais le ministère de la Défense table alors sur un « financement innovant » avec un système d’achat en leasing auprès d’un pool bancaire permettant de repousser le gros de la charge budgétaire au-delà de la loi de programmation 2003-2008. Une solution finalement abandonnée au profit d’un retour à un financement traditionnel, ce qui pose de gros problèmes alors que le budget des armées est très contraint. La situation devient intenable après l’élection de Nicolas Sarkozy, bien moins « passionné » que son prédécesseur pour la chose militaire et avec lequel de nouvelles coupes sont imposées au ministère de la Défense. Bercy est à la fête alors qu’en coulisses, les armées se livrent entre elles à une âpre bataille interne pour protéger leurs programmes en pilonnant ceux des autres. A ce jeu, les FREMM mais aussi le projet de second porte-avions (PA2), mené en coopération avec les Britanniques, sont dans le collimateur. Concernant les frégates, les caciques du ministère de l’Economie visent en particulier les FREMM AVT, estimant que le remplacement des avisos (80 mètres, 1300 tonnes) par des bâtiments de 142 mètres et 6000 tonnes est une dépense somptuaire. Les marins et industriels ont beau expliquer que ce n’est pas le volume et le poids de la tôle qui coûtent cher, et qu’amputer le programme aura des répercussions budgétaires plus importantes à terme, rien n’y fait. La bataille est perdue et avec elle la superbe flotte qui devait naître du programme FREMM et dont la France aurait aujourd’hui bien besoin.    

En 2009, Hervé Morin, alors installé à l’Hôtel de Brienne, officialise l’abandon de la version AVT et la réduction du programme à seulement 11 FREMM, pour un coût total de 7 milliards d’euros (8.2 milliards selon un rapport publié par le Sénat en 2011). Comme l’avait expliqué aux sénateurs l’amiral Rogel en 2015,  « l'ordre de grandeur est qu'en passant de 17 à 11, nous renchérissons le coût de la commande d'environ deux FREMM ». En clair, la France va payer plus cher pour un nombre moins important de bateaux… un non-sens économique et opérationnel parfaitement aberrant. La Marine nationale, elle, avait cru que le sacrifice d’une partie de ses nouvelles frégates allait permettre de sauver le PA2. C’était sans compter avec les revirements politiques. Bien que Nicolas Sarkozy s’était dit favorable à ce projet pendant la campagne présidentielle, le second porte-avions est suspendu en 2009 puis définitivement abandonné. La flotte, qui perd aussi un porte-hélicoptères amphibie (PHA, ex-BPC) dans la bataille, parvient seulement à préserver le format de ses nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque du type Barracuda, soit six unités, alors que certains auraient bien voulu le réduire à cinq seulement.

Encore trois de moins pour placer les FDI

En 2013, sous le mandat de François Hollande, l’intégration de deux FREMM DA est entérinée. Mais, deux ans plus tard, la cible est de nouveau réduite, la construction des trois dernières FREMM étant abandonnée. En lieu et place, Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, pousse avec Naval Group le développement d’une nouvelle génération de bâtiments, les frégates de taille intermédiaire (FTI) qui deviendront les frégates de défense et d’intervention (FDI). Le ministre breton obtient la notification du programme quelques semaines seulement avant l’élection présidentielle de 2017. L’objectif est de donner du travail aux bureaux d’études de Lorient et de répondre à la volonté de Naval Group de disposer d’une frégate plus compacte (4000 tonnes au lieu de 6000), mais aussi moins complexe et automatisée, répondant mieux que la FREMM, selon l’industriel, aux besoins du marché international. Ce qui n’est pour l’heure pas encore démontré.

- Voir notre article détaillé sur les FDI

Des programmes supplémentaires pour compenser la réduction de cible

Officiellement, les cinq FDI, d’un coût estimé à 3.8 milliards d’euros, doivent remplacer nombre pour nombre les cinq actuelles frégates du type La Fayette (FLF). Mais en fait, il s’agit surtout de compenser l’abandon d’une grande partie des FREMM pour atteindre réellement un format de 15 frégates de premier rang, titre auquel les FLF ne peuvent décemment prétendre. Elles étaient d’ailleurs considérées comme des unités de second rang jusqu’en 2008 et n’avaient été à l’époque propulsées en première classe que pour masquer la réduction du programme FREMM décidée en même temps que la contraction du format, qui était alors de 19 frégates de premier rang.

Dans le même temps, faute de FREMM AVT, il faut pourvoir au remplacement des ex-avisos du type A69, dont les neuf derniers exemplaires sont reclassés patrouilleurs de haute mer (PHM) en 2009 suite au débarquement du gros de leur armement (dont les missiles antinavire et torpilles). Cela conduit au développement d’un nouveau programme, celui des patrouilleurs océaniques (PO), qui vont non seulement succéder aux PHM (six encore en service à ce jour) mais aussi aux trois patrouilleurs de service public (PSP) basés à Cherbourg. Cela, par 10 nouveaux PO d’environ 90 mètres et 2000 tonnes livrables entre 2025 et 2030, pour un coût d’au moins un milliard d’euros.

Au final, la majeure partie du renouvellement de la flotte française de surface devrait coûter aux alentours de 13 milliards d’euros pour 13 frégates et 10 patrouilleurs, au lieu des 6.5 milliards initialement prévus pour 17 frégates. Selon la DGA, le coût final des FREMM pour l'acquisition de huit bâtiments, dont deux optimisés pour la défense aérienne, ainsi qu'un volet sur le soutien, s'élève aujourd'hui à 8.8 milliards d'euros. 

Si le programme FREMM avait été maintenu, il est vrai qu'il aurait sans doute fallu rajouter quelques centaines de millions pour une petite série de patrouilleurs en complément. Mais alors la marine aurait pu faire l’impasse sur le remplacement des FLF, potentiellement vendables d’occasion à une flotte étrangère. 

En définitive, faute d'avoir respecté le programme FREMM, le renouvellement de la flotte s'est transformé en gabegie financière pour l’Etat, et par la faute de l’Etat, devenant un nouveau cas d’école en matière de mauvaise gestion des finances publiques sur le long terme. Du côté de DCN, devenu DCNS puis Naval Group, on s’est adapté à chaque coup de boutoir subi par ce programme (en participant toutefois activement à celui de 2015 pour placer les FDI), en respectant globalement les nouvelles conditions et coûts fixés pour chaque négociation avec l’Etat.

Une réussite technique et opérationnelle

Derrière cet incroyable gâchis, il reste cependant une vraie réussite technique. Avec des frégates particulièrement réussies qui sont aujourd’hui reconnues pour leurs capacités opérationnelles dans le monde entier, en particulier en matière de furtivité, de discrétion acoustique et de lutte ASM. Dans ce domaine, elles ont été primées à plusieurs reprises par les Américains notamment. Ce à quoi s’ajoute la capacité, pour le moment unique en Europe, de mettre en œuvre depuis des bâtiments de surface des missiles de croisière, le MdCN ayant été employé pour la première fois en opération de combat contre des objectifs en Syrie, au printemps 2018.

- Voir notre reportage sur la FREMM Auvergne

- Voir notre reportage : Une chasse au sous-marin sur FREMM

De ce que l'on en sait, les FREMM n’eurent finalement à souffrir que de peu de défauts de jeunesse. On notera notamment le système de stabilisation « innovant » par deux safrans inclinés à 9 degrés (les FREMM n’ont pas d’ailerons stabilisateurs) qui s’est révélé bien moins performant que prévu. Ainsi, si elles demeurent des plateformes stables, ces frégates bougent un peu plus que ce qu’on pourrait attendre de bateaux de 142 mètres de long et 6000 tonnes de déplacement en charge. Ce qui a imposé l’intégration d’un système de manutention Samahé adapté pour lever des limitations dans la mise en œuvre par gros temps de leur hélicoptère embarqué. La réduction de l’équipage à 94 marins seulement s’est aussi révélée trop ambitieuse et, après un retour d’expérience négatif sur les premières années, il fut décidé d’augmenter les effectifs à 109 membres d’équipage, soit 15 de plus (pour une capacité totale de 145 couchages), ce qui demeure un niveau extrêmement bas. A titre de comparaison, les FREMM italiennes peuvent loger jusqu’à 200 personnes.

- Voir notre article : FREMM, comment les marins ont fini par les apprivoiser et surtout les apprécier

Evolutions

Différentes évolutions et améliorations ont également été intégrées au fil des modèles, par exemple en matière de guerre électronique et de communications, ou encore le remplacement des leurres anti-torpilles initiaux par les nouveaux Canto-V de Naval Group. Les lanceurs verticaux pour missiles Aster ont également évolué à partir de la cinquième unité (Bretagne), passant du Sylver A43 au Sylver A50 permettant de loger non seulement des Aster 15, mais aussi des Aster 30 à la portée plus importante.

D’autres évolutions interviendront au cours de la vie de ces bâtiments, dont probablement le remplacement au cours des années 2030 du radar tournant Herakles par un radar à panneaux fixes, afin d’optimiser les capacités de détection et réduire les délais de réaction face aux menaces futures, en particulier les missiles supersoniques. Des travaux sont également en cours pour l’intégration d’un drone aérien, la marine française allant se doter du VSR700 d’Airbus dans le cadre du programme SDAM. La Lorraine sera également la première unité de la série à être équipée du nouveau système de communication par satellite Syracuse IV.

Ayant débuté en octobre ses essais en mer, l’Alsace, première des deux FREMM DA, doit être livrée en avril 2021 à la Marine nationale. Quant à la Lorraine, désormais en achèvement à flot, elle doit prendre la mer dans un an et être réceptionnée par la flotte française en novembre 2022.

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