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L’Egypte rachète les ex-BPC russes et leur batellerie

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L’Egypte rachète les ex-BPC russes et leur batellerie

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C’était le scénario idéal pour la France après la décision du président de la République de geler la livraison des deux bâtiments de projection et de commandement réalisés pour la Russie en raison de la situation en Ukraine. Après avoir conclu cet été un compromis favorable avec Moscou pour annuler ce contrat, Paris a finalement trouvé très rapidement un repreneur pour les ex-Vladivostok et Sevastopol, en attente à Saint-Nazaire. Ce sera donc l’Egypte, qui prendra livraison des deux BPC dans moins de six mois. Alors que plusieurs pays s’étaient montrés intéressés par ces bateaux, l’affaire a été rondement menée.

Entretien décisif à Suez le 6 août

« L’accord avec les Russes pour l’annulation du contrat a été conclu le 5 août et, le lendemain, le président Hollande était en Egypte pour l’inauguration du nouveau canal de Suez. En marge de la cérémonie, son homologue égyptien est venu le voir pour lui affirmer qu’il voulait les BPC », confie-t-on au ministère de la Défense. Ce qui explique aujourd’hui l’extrême confiance affichée par le chef de l’Etat lorsqu’il a été interrogé ce jour-là par les journalistes présents au sujet des possibilités de revente des BPC. « Il n’y aura aucune difficulté pour la France à trouver preneur pour ces bateaux », avait alors lancé un François Hollande manifestement sûr de lui.

 

Le Vladivostok lors de ses essais en mer (© : MICHEL FLOCH)

Le Vladivostok lors de ses essais en mer (© : MICHEL FLOCH)

 

Au pas de charge comme pour les Rafale et la FREMM

Le président français savait alors tout l’intérêt de son homologue égyptien et sa forte volonté d’acquérir les bateaux. Comme il l’avait fait précédemment pour l’achat de Rafale et d’une frégate multi-missions (FREMM), le maréchal Abdel Fattah al-Sissi a fait en sorte que les choses aillent très vite, et c’est précisément ce qui s’est passé. Paris et Le Caire sont rentrés dans le dur des négociations dès la fin août et, le 19 septembre, le périmètre de l’accord était déjà fixé, ouvrant la voie trois jours plus tard à la finalisation de la décision d’achat suite à un entretien des deux chefs d’Etat.

Livraison prévue début mars 2016

Alors qu’une délégation égyptienne s’est rendue en France, et plus particulièrement à Saint-Nazaire, il y a deux semaines, il reste maintenant à finaliser le contrat et le signer, ce qui représente encore un important travail. L’affaire devrait, néanmoins, être rapidement bouclée puisque les Egyptiens doivent prendre livraison des deux BPC début mars 2016. Avant cela, il va falloir réaliser quelques adaptations sur les bâtiments, afin de les équiper de certains systèmes spécifiques aux Russes. Il n’y aura toutefois pas besoin d’entreprendre de gros travaux, comme si cela avait été le cas avec un repreneur souhaitant disposer de navires aux standards occidentaux et non aux normes russes. Des discussions vont également avoir lieu avec les industriels français pour ajouter des équipements supplémentaires, à commencer par de l’armement. On se souvient en effet que les moyens d’autodéfense des Vladivostok et Sevastopol devaient être installés en Russie. Aucune arme n’étant actuellement embarquée, il va donc falloir prévoir l’intégration de nouveaux matériels (artillerie et peut-être des systèmes surface-air à très courte portée) pour assurer la protection de ces grandes plateformes de 199 mètres de long et plus de 21.000 tonnes de déplacement en charge.

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Une formation de quatre mois pour 400 marins égyptiens

En dehors des aspects techniques, un important volet consacré à la formation des futurs équipages est par ailleurs prévue. A l’instar de ce qui s’était passé avec les Russes, quelques 400 marins égyptiens vont arriver en France pour apprendre à mettre en œuvre les BPC. Une formation qui sera assurée sur le plan technique par les industriels (DCNS et STX France) et sur le plan opérationnel par DCI Navfco, avec le concours de la Marine nationale. Ces derniers sont déjà bien rôdés en la matière puisqu’ils ont assuré en un temps record, cette année, le transfert de l’ex-FREMM Normandie et la formation de son équipage. Racheté en février, le bâtiment, qui s’apprêtait à rallier les rangs de la flotte française, a en effet été livré à la marine égyptienne dès le mois de juin.

 

Un EDAR, ici de la Marine nationale (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Un EDAR, ici de la Marine nationale (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

 

Deux EDAR et quatre CTM NG

En dehors des deux BPC, la marine égyptienne va également reprendre la batellerie qui avait été commandée par la Russie pour équiper les bâtiments. Il s’agit de deux engins de débarquement amphibie rapides (EDAR), des catamarans de 30 mètres conçus par CNIM et réalisés par Socarenam. Les coques en aluminium, fabriquées à Saint-Malo, ont été remorquées ensuite pour achèvement à Boulogne, où ils se trouvent toujours. La batellerie réalisée pour les ex-Vladivostok et Sevastopol comprend également quatre chalands de transport de matériel de nouvelle génération (CTM NG), des engins de 26.5 mètres vendus par DCNS et construits en sous-traitance par le chantier STX France de Lorient. Achevés à l’été 2014, ils avaient rejoint Saint-Nazaire après leurs essais et sont actuellement à l’abri dans le radier du Vladivostok.

 

CTM NG (© : STX FRANCE)

CTM NG (© : STX FRANCE)

 

Pas de surcoût selon l’Etat

Sur le plan financier, François Hollande, qui s’est félicité hier de la conclusion de l’accord avec Le Caire, a affirmé que la France n’allait « rien perdre » dans cette affaire. Alors que Paris a accepté de rembourser 945 millions d’euros à Moscou (qui réclamait initialement 1.16 milliard), les BPC ont été vendus 950 millions à l’Egypte. Le différentiel par rapport au montant annoncé du contrat signé en 2011 avec la Russie (1.2 milliard d’euros) serait en fait constitué en très grande partie des marges, auxquelles les industriels français vont devoir renoncer. Ces derniers espèrent bien, toutefois, se faire rembourser par l’Etat certains frais, comme le gardiennage et le maintien en condition opérationnelle des BPC, dont la facture s’élève pour les deux bateaux entre 2 et 3 millions d’euros par mois. Il conviendra évidemment de voir, une fois le contrat entériné, les bâtiments livrés et des commandes d’équipements annexes éventuellement signées, sans oublier un très probable contrat de maintenance pluriannuel à engranger, quelle sera pour l’Etat la balance finale entre dépenses et recettes. L’Elysée et le ministère de la Défense tablent en tous cas clairement sur une « opération blanche ». Ce qui, après un an d’incertitudes et de soubresauts, constitue quand même une performance aussi inattendue que remarquable dans le contexte qui était celui des BPC russes.

 

La FREMM égyptienne Tahya Misr, ex-Normandie (© : MICHEL FLOCH)

La FREMM égyptienne Tahya Misr, ex-Normandie (© : MICHEL FLOCH)

 

Près de 7 milliards de commandes en un an

En un an, l’Egypte est en tous cas devenue l’un des principaux clients de la France et de son industrie de défense. Aux 5.2 milliards d’euros dépensés par Le Caire pour l’achat de 24 Rafale à Dassault et d’une FREMM de 6000 tonnes à DCNS, il faut en effet ajouter le contrat d’un milliard d’euros engrangé à l’été 2014 par le groupe naval français pour la livraison de quatre corvettes de 2500 tonnes du type Gowind. Le premier de ces bâtiments fortement armés, en cours de construction sur le site DCNS de Lorient, sera livré en 2017, ses sisterships étant construits en transfert de technologie à Alexandrie.

 

Vue des futures Gowind égyptiennes (© : MICHEL FLOCH)

Vue des futures Gowind égyptiennes (© : MICHEL FLOCH)

 

La commande comprend également une option pour deux corvettes supplémentaires, qui n’a pas, contrairement à certaines rumeurs ayant circulé hier, été affermie en marge de la conclusion de l’accord sur les BPC. Avec ces derniers, ce sont donc près de 7 milliards d’euros que l’Egypte va injecter dans l’industrie de défense tricolore. Avec un possible soutien financier étranger, comme celui de l’Arabie Saoudite (Ryad et Le Caire sont de puissants alliés, notamment en cette période de lutte contre le terrorisme).

 

Kamov Ka-52 (© : MARINE NATIONALE)

Kamov Ka-52 (© : MARINE NATIONALE)

 

Des hélicoptères russes pour les BPC égyptiens

Alors que la France soutient le régime du maréchal al-Sissi pour les mêmes raisons et a noué un véritable partenariat stratégique avec l’Egypte, l’alliance entre celle-ci et Moscou est toujours très vive. L’armée égyptienne viendrait d’ailleurs d’acheter 50 hélicoptères de combat russes Kamov Ka-52. Cette flotte comprendrait 20 Alligator et, surtout, les 30 Katran (version navalisée de l’Alligator) que la Russie destinait justement, au départ, à équiper les Vladivistok et Sevastopol (l’embarquement de ces hélicoptères à double rotor, plus hauts que leurs homologues occidentaux, avait nécessité d’adapter les installations aéronautiques des BPC, avec notamment une hauteur de hangar plus importantes que sur les Mistral français).

Comme quoi, dans cette affaire, tout le monde semble s’y retrouver, même la Russie... 

Naval Group (ex-DCNS)