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L’Elysée suspend la livraison du Vladivostok « jusqu’à nouvel ordre »

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L’Elysée suspend la livraison du Vladivostok « jusqu’à nouvel ordre »

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La présidence de la République a coupé court, hier, aux rumeurs faisant état d’un départ imminent du premier bâtiment de projection et de commandement russe. Le Vladivostok va rester à quai, à Saint-Nazaire, et probablement pour un bon moment. « Le Président de la République considère que la situation actuelle dans l’est de l’Ukraine ne permet toujours pas la livraison du premier BPC. Il a donc estimé qu’il convenait de surseoir, jusqu’à nouvel ordre, à l’examen de la demande d’autorisation nécessaire à l’exportation du premier BPC à la Fédération de Russie », a indiqué hier l’Elysée.

Côté russe, on a finalement temporisé. Exit les menaces de compensations financières évoquées ces dernières semaines si le bateau n’était pas livré avant la fin du mois. Le vice-ministre de la Défense a indiqué que la Russie ne lancerait pas, « pour l’instant », une action en justice contre la France. « Tout est spécifié dans le contrat et nous allons agir en conformité avec ce contrat (…) Nous allons attendre avec patience », a expliqué Yuri Borislov. Une position qui tend à prouver que la Russie ne peut rien faire, pour le moment, contre la France. « Nous avons encore du temps avant que les Russes puissent nous inquiéter », fait valoir une source. Combien de temps exactement ? Personne ne le dit officiellement mais il semble que le contrat laisse, dans certaines conditions, un délai de plusieurs mois, trois apparemment, après la date de livraison, initialement prévue fin octobre. Paris aurait donc jusqu’à la fin janvier pour se sortir du bourbier des BPC russes. Deux mois de répit qui vont passer très rapidement alors que la situation dans l’Est de l’Ukraine ne semble pas devoir s’arranger à court terme, sauf bonne surprise. Si le contexte demeure inchangé lorsqu’arrivera la date butoir, François Hollande aura un choix très difficile à faire.

 

Le Vladivostok en forme Joubert hier après-midi (© MER ET MARINE)

Le Vladivostok en forme Joubert hier après-midi (© MER ET MARINE)

Le Vladivostok en forme Joubert (© MER ET MARINE)

Le Vladivostok en forme Joubert (© MER ET MARINE)

 

Les risques en cas de non livraison

 

Soit la France refuse de livrer le Vladivostok et se met en défaut par rapport au contrat signé en 2011. La Russie pourra alors lui réclamer de fortes compensations financières, sans compter le remboursement éventuel du BPC, voire des deux unités de ce type au cas où l’ensemble de la commande, estimée à 1.2 milliard d’euros, tomberait à l’eau. La facture globale pourrait alors s’élever à plusieurs milliards. Elle devrait néanmoins être actée par une juridiction d’arbitrage indépendante des deux pays, celle de Stockholm étant apparemment prévue si l’on en croit les Russes. Il y aurait ensuite la question des bateaux. Qu’en faire ? A la rigueur, la Marine nationale, qui possède trois unités de ce type, pourrait en récupérer un, ce qui ne ferait d’ailleurs que ramener à quatre BPC le format de la flotte amphibie française, tel que prévu avant les coupes budgétaires de la dernière loi de programmation militaire. En pareille situation, on pourrait néanmoins redouter qu’il faille sacrifier autre chose, par exemple une frégate, pour compenser cette dépense imprévue. Avec, de là, des conséquences opérationnelles mais aussi sur le plan de charge des industriels. Quant au second BPC, le Sevastopol (Sébastopol), dont la livraison est prévue à l’automne 2015, il faudrait lui trouver un repreneur, ce qui ne serait pas simple. Certains ont bien évoqué l’OTAN mais l’organisation ne s’est pas jusqu’ici montrée très enthousiaste. Un pays allié ? Peu de perspectives de ce côté, hormis peut être le Canada, pour lequel un BPC conçu pour évoluer dans les zones très froides aurait potentiellement son utilité. Simple hypothèse néanmoins puisqu’Ottawa n’a, au moins officiellement, montré aucun signe d’intérêt pour le moment.

 

Maintenir la crédibilité française sur le marché de l’armement

 

Au-delà des aspects financiers liés au contrat et du devenir des BPC s’ils ne sont pas livrés, le danger majeur, pour la France, serait de voir sur le marché de l’armement la confiance qui est placée en elle s’effriter. Or, le respect des engagements est aujourd’hui une impérieuse nécessité pour permettre aux industriels de remporter des contrats majeurs et à long terme, dont un certain nombre sont d’ailleurs en cours de négociations avec différents pays. Cette donnée pèsera lourd dans l’équation que doit résoudre François Hollande puisque le président a la responsabilité d’éviter par ses choix de pénaliser l’industrie de défense, qui emploie 400.000 personnes dans le pays et est l’une des rares à plutôt bien fonctionner en ce moment.

On notera qu’un renforcement par l’Europe des sanctions économiques à l’encontre de la Russie, avec un embargo sur les ventes d’armes, permettrait de couvrir la France et, éventuellement, d’espérer que les conséquences financières d’une non-livraison des BPC soient au moins partiellement supportées à l’échelle de l’UE. Mais il ne faut cependant pas trop y compter.  

 

Le Sevastopol, mis à flot la semaine dernière (© MER ET MARINE)

Le Sevastopol, mis à flot la semaine dernière (© MER ET MARINE)

 

Le casse-tête diplomatique si le Vladivostok s’en va

 

L’autre option du chef de l’Etat consiste donc à autoriser la livraison du Vladivostok. Si la situation s’améliore en Ukraine dans les deux prochains mois, cette décision est envisageable. Mais rien ne garantirait une absence de remous diplomatiques. En effet, même en cas d’évolution positive entre Kiev et les régions ukrainiennes séparatistes, l’attitude de Moscou ces dernières semaines, qui ne s’est en rien voulue apaisante, restera durablement perçue comme une menace pour la sécurité de l’Europe. D’où une probable opposition à attendre, quand  bien même l’heure serait plutôt à l’apaisement en Ukraine.

Une opposition qui serait évidemment d’autant plus forte si la situation n’évolue pas d’ici le mois de février. Dans ce cas de figure, qui parait aujourd’hui le plus probable, il serait diplomatiquement extrêmement compliqué pour François Hollande de donner son feu vert au départ du premier BPC russe. Car le président français a trop lié cette livraison à la résolution du conflit ukrainien. S’il se dédit, ce revirement serait sans doute perçu comme une lourde défaite politique et laisserait l’amer sentiment que Paris a plié face à Moscou. Un scénario au demeurant presque aussi lourd de conséquences, en termes d’image, que si la France n’honore pas le contrat des BPC.

 

Expliquer le contexte et les enjeux

 

Le président français dispose toutefois d’un certain nombre d’arguments pour justifier une éventuelle livraison et desserrer l’étau qui le contraint. Pour cela, il faudrait jouer la carte de la pédagogie et de la transparence, en expliquant aux Français tout le contexte et les enjeux liés à ce dossier. D’abord, comment la France s’est retrouvée prisonnière d’un contrat entériné en 2010 par Nicolas Sarkozy. Même s’il s’agissait à l’époque de trouver à tout prix du travail aux chantiers de Saint-Nazaire, cette décision de l’ancien président n’en demeure pas moins très contestable puisqu’elle est intervenue deux ans seulement après la crise en Géorgie, à l’issue de laquelle l’état-major russe avait publiquement affirmé que l’invasion aurait été encore plus rapide avec des BPC ! François Hollande peut aussi mettre en avant la nécessité pour la France de respecter sa parole afin de préserver ses fleurons industriels et les innombrables emplois qui en dépendent. Quitte à expliquer que certains pays, y compris parmi les alliés, n’hésitent pas, déjà, à utiliser l’argument de la confiance pour torpiller les offres françaises auprès de clients potentiels. Quant aux BPC en eux-mêmes, le chef de l’Etat peut aussi redire, ce que beaucoup de monde a manifestement oublié, que ces bâtiments ne sont pas de vrais bateaux de guerre mais des plateformes réalisées aux normes civiles et dépourvues d’armement. Sans oublier que, dans le cas de l’Ukraine, le Vladivostok et le Sevastopol n’ont aucune utilité opérationnelle pour l’armée russe.

Rassurer les alliés

En attendant, la France, via sa décision de sursoir à la livraison du Vladivostok, espère rassurer ses alliés, à commencer par les pays d’Europe de l’Est, proches de l’Ukraine et inquiets de la poussée russe. C’est le cas de la Pologne, où le ministre français de la Défense a effectué hier un nouveau déplacement, à l’occasion duquel il a rencontré son homologue. «  J’ai informé Tomasz Siemoniak de la détermination de la France à continuer à être aux côtés de la Pologne et de nos alliés face aux menaces qui pèsent sur leur sécurité. A ce titre, j’ai annoncé que la France continuera à s’investir dans les mesures de réassurance au bénéfice de nos alliés. Nous déploierons ainsi dans les semaines à venir une unité de blindés qui effectuera des exercices sur le territoire polonais. Cette contribution s’inscrit dans la continuité de l’effort, déjà substantiel, que nous avons produit dans le cadre de l’OTAN, notamment dans le domaine de la police du ciel », a déclaré Jean-Yves Le Drian. Une position française très ferme donc et un soutien appuyé à Varsovie, alors que l’affaire des BPC russes ne facilite pas l’éventuelle conclusion de gros contrats d’armement avec l’armée polonaise.

 

Le Smolniy et en arrière plan de Sevastopol (© MER ET MARINE)

Le Smolniy et en arrière plan de Sevastopol (© MER ET MARINE)

 

Le Smolniy va-t-il rester à Saint-Nazaire ?

 

C’est donc dans ce contexte effroyablement compliqué que le contrat des BPC russes va continuer d’évoluer dans les prochains mois, avec normalement une période un peu plus calme jusqu’en janvier au moins. Il reste seulement à savoir si, d’ici là, le bâtiment école russe Smolniy sera toujours à Saint-Nazaire. Arrivé en juin dernier dans l’estuaire de la Loire pour servir de caserne flottante aux futurs équipages des Vladivostok et Sevastopol, soit environ 400 marins, le Smolniy devait repartir vers la Russie fin octobre en compagnie du premier BPC. Alors que les essais du BPC et la formation des marins russes s’est achevée, la question du maintien sur place du bâtiment école commence à se poser. Surtout avec le nouveau report de livraison du Vladivostok annoncé hier par l’Elysée.  

 

Marins russes hier soir, devant le Smolniy (© MER ET MARINE)

Marins russes hier soir, devant le Smolniy (© MER ET MARINE)

Le Smolniy dans la brume, hier soir (© MER ET MARINE)

Le Smolniy dans la brume, hier soir (© MER ET MARINE)

Marine russe