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Histoire Navale

Focus

L’épopée du croiseur de bataille Goeben

Histoire Navale

Jumeau du Moltke, qui s’illustra comme les autres croiseurs de bataille allemands contre la Royal Navy au large du Jutland, en 1916, le Goeben sort un an après son aîné des chantiers Blohm + Voss de Hambourg. Il est baptisé en hommage à un général, héros de la guerre de 1870 contre la France. Mis en service en 1912, ce redoutable bâtiment mesure 186 mètres de long pour 29.5 mètres de large et affiche un déplacement de quelque 25.000 tonnes en charge. Les Moltke et Goeben sont une amélioration du Van der Tann (1910), premier croiseur de bataille de la Kaiserliche Marine, qui fera ensuite construire le Seydlitz (1913), ce concept de bâtiments trouvant son aboutissement avec le Derflinger (1914) et ses deux sisterships, les Lützow (1915) et Hindenburg (1917), encore plus grands et puissants.

 

Le croiseur de bataille Von der Tann

Le croiseur de bataille Von der Tann

Le croiseur de bataille Seydlitz

Le croiseur de bataille Seydlitz

Puissance de feu et rapidité

Les croiseurs de bataille sont inspirés des cuirassés issus de la révolution provoquée en 1906 par le Dreadnought de la Royal Navy (avec calibre unique pour l’artillerie principale), mais sont conçus pour être plus rapides. Ils peuvent, ainsi, servir de corsaires et éclairer les escadres de ligne tout en leur fournissant lors des engagements un appui souple et très mobile. Les Britanniques choisissent de garder le même calibre que celui employé par les cuirassés (305mm), mais sont contraints de sacrifier la protection des bâtiments pour gagner du poids et donc de la vitesse. Soucieux de la résistance de ses bateaux aux coups de l’adversaire, approche dont la pertinence sera couronnée au Jutland, l’état-major de la Kaiserliche Marine opte pour une autre voie. Il décide de maintenir un blindage très épais avec, en contrepartie, une artillerie limitée à 280mm. Les canons allemands sont toutefois excellents et tirent à des distances équivalentes, alors que l’industrie germanique est aussi très réputée pour ses machines. Le Goeben, avec 24 chaudières et une puissance totale pouvant atteindre 86.000 cv, atteint aux essais la vitesse de 28 nœuds, allure remarquable pour l’époque et supérieure à celle des croiseurs de bataille britanniques.

 

 

La flotte française démunie

Avec ses cinq tourelles doubles de 280mm capables de tirer sur les deux bords à une portée de 17.000 mètres, douze canons latéraux de 150mm en casemates ainsi qu’une douzaine de pièces de 88mm, le Goeben constitue donc une sérieuse menace pour la Royal Navy, mais aussi et surtout pour la Marine nationale. Car le Goeben est déployé depuis sa mise en service en Méditerranée où il constitue, avec le croiseur léger Breslau, une petite escadre évoluant dans cette zone en profitant de différents ports de pays amis, notamment en Italie et en Adriatique. Or, la flotte française, si ses effectifs paraissent écrasants sur le papier, ne dispose pour l’essentiel que de bâtiments à la conception périmée. A l’été 1914, seul le Courbet, son premier Dreadnought, est opérationnel. Avec ses 12 canons de 305mm, il est plus puissant que le Goeben, mais reste beaucoup plus lent. Quant aux autres cuirassés tricolores, ils sont complètement surclassés. Seuls les trois croiseurs de bataille britanniques présents en Méditerranée, les Indomitable, Inflexible et Indefatigable, peuvent rivaliser.

 

Le croiseur de bataille Inflexible

Le croiseur de bataille Inflexible

L’escadre allemande de la Méditerranée

Dans les premiers jours d’août 1914, alors que l’Europe s’apprête vivre un nouveau conflit majeur, l’Italie, jusque-là proche de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, opte pour la neutralité, ce qui va priver l’escadre allemande de ses précieux points d’appui en Méditerranée centrale et occidentale. Avec la flotte française stationnée à Toulon et en Afrique du Nord, ainsi que les forces navales britanniques opérant depuis Gibraltar, Malte et Alexandrie, le Goeben et le Breslau, sitôt la guerre déclarée, ne semblent avoir d’autre choix que de tenter de forcer le passage vers l’Atlantique ou, option plus raisonnable, se replier vers l’Est et rallier la flotte austro-hongroise. Celle-ci sera de facto enfermée en Adriatique suite à la décision de Rome de ne pas s’engager auprès de Berlin et Vienne malgré les accords ayant donné naissance en 1887 à la Triple Alliance, aussi connue sous le nom de Triplice et à laquelle fait face la Triple Entente constituée de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.

Bombardement des ports algériens

Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à France. La veille, prévenue de l’imminence du conflit, l’escadre allemande a quitté Messines. Bien que l’Italie fasse défection et impose le départ, le contre-amiral Wilhelm Souchon, qui commande la division, décide, avant de se replier vers la Méditerranée orientale, de tenter un coup de force contre les Français au Maghreb, selon les plans établis avant-guerre. Il s’agissait alors pour le Goeben et le Breslau d’opérer à partir de la Sicile pour intervenir notamment contre les convois entre l’Afrique du Nord et la France.

 

Le croiseur léger Breslau

Le croiseur léger Breslau

 

C’est ainsi que, le 4 août au petit matin, les deux croiseurs allemands bombardent les ports algériens d’Annaba et Skikda, ce qui a pour effet de retarder le départ de plus de 30.000 soldats des colonies françaises vers la métropole. La Marine nationale masse deux escadres de ligne au large d’Alger, l’état-major français étant persuadé que Souchon va tenter de forcer le passage à Gibraltar. C’est précisément ce que l’amiral allemand veut faire croire à ses adversaires et, après le bombardement, change de cap et fait route au nord-ouest. Les Français échouent par conséquent à intercepter le Goeben et du Breslau, qui de toute façon auraient pu facilement s’échapper grâce à leur vitesse. La Royal Navy, en revanche, est à l’affut. 

La Royal Navy manque sa chance

Des bâtiments sont envoyés en patrouille à l’ouvert de l’Adriatique et au large de Malte pour couper une éventuelle retraite, alors que l’Indomitable et l’Indefatigable, sous les ordres de l’amiral Archibald Berkeley Milne, reçoivent l’ordre de se positionner vers Gibraltar. Chemin faisant, ils tombent par hasard sur les croiseurs allemands, qui viennent de mener leur opération contre les ports algériens.

Une rencontre qui aurait pu se révéler catastrophique pour Souchon. Sauf qu’en cette fin de matinée du 4 août, si la France est officiellement en guerre contre l’Allemagne, le Royaume-Uni ne l’est pas encore. Churchill, qui occupe alors le poste de premier lord de l’Amirauté, donne l’ordre de ne pas lâcher d’une semelle les bâtiments allemands. Pour lui, l’occasion est trop belle mais à Londres, le gouvernement  refuse d’entreprendre toute action avant la déclaration de guerre. Il s’en faudra de très peu, quelques heures seulement, qui ont fait la différence.

 

 

Cela, alors que les Allemands sont dans une situation critique puisque le Goeben ne peut, au mieux, que légèrement dépasser les 24 nœuds, bien loin des 28 nœuds atteints aux essais. Ses chaudières sont en effet fatiguées et n’ont pu être que partiellement remises en état juste avant le conflit. Mais par chance, les croiseurs de bataille anglais ne sont pas non plus au mieux de leur forme. Tant et si bien qu’ils finissent par se faire distancer, le Goeben passant progressivement hors de portée des canons de 305mm. Il est impossible à rattraper lorsque les Britanniques entrent officiellement en guerre.

Mais les machines ont été poussées à leur maximum et, s’ils parviennent à s’échapper, les bâtiments allemands doivent rallier Messines pour ravitailler. Le charbonnage se fera dans des conditions épiques, les Italiens étant forcément peu coopératifs pour cause de neutralité et exigeant que le Goeben et le Breslau s’en aillent sous 24 heures. Souchon n’obtiendra son charbon qu’en puisant dans les réserves des cargos allemands présents sur place.

Course poursuite à travers la Méditerranée

Il donne le signal de l’appareillage au matin du 5 août, s’attendant à devoir affronter les Britanniques au large de Messines. Mais ceux-ci sont comme les Français toujours convaincus que l’escadre allemande va tenter de quitter la Méditerranée par Gibraltar. En conséquence, Milne et ses croiseurs de bataille se positionnent entre la Sardaigne et la Tunisie, ce qui leur permet au passage de couvrir les convois de troupes venant d’Afrique du Nord. Souchon a donc la voie libre pour partir vers la Méditerranée orientale, aucune unité de la Royal Navy, notamment celles basées à Malte, n’étant en mesure de s’y opposer, même si quelques croiseurs tentent sans succès d’intercepter les Allemands. Sitôt prévenu de leur route, Milne se lance néanmoins à leur poursuite, ce qui lui fera traverser toute la Méditerranée.

 

 

Cap vers la Turquie

Initialement, Souchon souhaitait rejoindre l’Adriatique mais cette option lui est refusée, une nouvelle fois à cause du timing des entrées en guerre, l’Autriche-Hongrie n’étant pas encore engagée dans le conflit (elle ne le sera que le 13 août). L’amiral allemand décide alors, de son propre chef, de mettre le cap sur la Turquie. Or, l’Empire ottoman n’a pas encore basculé dans la guerre, ce qui ne sera pas le cas avant le 3 novembre, et demeure pour le moment indécis. C’est donc avec incertitude que le Goeben et le Breslau, après avoir ravitaillé la veille dans les îles grecques, se présentent le 10 août devant des Dardanelles. Les Turcs acceptent de laisser passer les bâtiments allemands, de nouveau talonnés par Milne, qui se voit quant à lui refuser l’entrée du détroit. On craint alors que la situation dégénère entre Londres et Constantinople, qui hésite encore à entrer en guerre et, si tel est le cas, s’interroge aussi sur le camp à rallier. C’est là que les Allemands vont jouer un coup diplomatique magistral.

Berlin offre les bâtiments à Constantinople

Puisque leurs bateaux sont piégés, ils décident de les offrir à l’Empire ottoman. Un cadeau vivement apprécié et qui aura un impact décisif sur le basculement des Turcs vers Berlin. D’autant que les Britanniques, concomitamment, saisissent les deux cuirassés neufs qu’ils devaient leur livrer, les Sultan Osman I et Reshadieh, finalement incorporés dans le Royal Navy sous les noms d’Agincourt et Erin.

 

Le cuirassé britannique Agincourt

Le cuirassé britannique Agincourt

 

Renommés Yavuz Sultan Selim et Midilli, les ex-Goeben et Breslau battent désormais pavillon turc, mais conservent leurs équipages allemands et Souchon est nommé le 27 septembre 1914 commandant de la flotte ottomane, poste qu’il occupera pendant trois ans. Le croiseur de bataille et le croiseur léger servent dès le 29 octobre au raid mené contre les ports russes de Sébastopol et Novorossiysk, en mer Noire, provoquant la déclaration de guerre successive de la France, du Royaume-Uni puis de la Russie à l’Empire Ottoman. 

La fin de la guerre et la refonte par les Français

Les anciens bâtiments allemands mènent différentes opérations contre la marine russe mais n’interviennent pas lors du coup de force allié dans les Dardanelles, en 1916. Les batteries côtières et les troupes terrestres turques suffisent à repousser avec de très lourdes pertes le corps expéditionnaire franco-britannique. En 1917, suite à la révolution russe, Constantinople n’a plus d’ennemi en mer Noire. En janvier 1918, les Yavuz Sultan Selim et Midilli reviennent en Méditerranée pour la première fois depuis trois ans et demi. Ils sont engagés dans les îles grecques. L’opération débute par un succès, deux bâtiments britanniques étant coulés. Mais l’escadre pénètre ensuite dans un champ de mines. L’ex-Breslau sombre alors que l’ancien Goeben, bien que gravement endommagé, parvient à rejoindre les côtes turques, prouvant une nouvelle fois la capacité de survivabilité des croiseurs de bataille allemands. La guerre est, néanmoins, terminée pour lui et sa remise en état n’interviendra qu’en 1929, à l’issue d’un vaste programme de réparation et de modernisation réalisé en Turquie par les équipes des chantiers de Saint-Nazaire (voir notre article sur le sujet)

 

Le Yavuz

Le Yavuz

 

Ultime représentant des cuirassés et croiseurs de bataille réalisés, dans la foulée du Dreadnought, au cours des années ayant précédé la Première Guerre mondiale, le Yavuz, ex-Goeben, restera officiellement en service jusqu’en 1948 et ne sera ferraillé que dans les années 1970.