Marine Marchande
Les armateurs très inquiets face au développement de la piraterie

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Les armateurs très inquiets face au développement de la piraterie

Marine Marchande

Dans une lettre commune, Bimco, la Chambre internationale du commerce maritime, Intercargo et Intertanko ont demandé aux autorités internationales de renforcer leurs actions contre la piraterie au large de la Somalie. Les entreprises du transport maritime jugent en effet très grave le développement des attaques de navires marchands, qui ont atteint un niveau record en 2010. La Somalie étant située à proximité immédiate de l'un des principaux axes d'échanges de l'économie mondiale, les pirates menacent directement les lignes reliant l'Asie à l'Europe via la mer Rouge, ou encore les flux pétroliers et gaziers sortant de la région du golfe Persique. Or, l'incapacité de la communauté internationale à éradiquer la piraterie fait peser sur le transport maritime des risques et des surcoûts de plus en plus importants. Car, au-delà des détournements et des rançons inhérentes, la menace, à elle-seule, impose des mesures de sécurité coûteuses (équipements de protection, vitesses rapides dans les zones dangereuses, équipes de protection embarquées...), sans compter les assurances et les primes de risque pour les équipages. Or, tous ces frais générés ne peuvent que renchérir le transport de marchandises ce qui, en bout de chaîne, peut se traduire par une hausse des prix sur les biens de consommation. « Si les actions nécessaires ne sont pas prises par la communauté internationale, l'industrie du transport maritime envisagera toutes les options possibles, dont celle d'utiliser des itinéraires différents, ce qui aurait un impact spectaculaire sur le commerce mondial, en particulier sur le transport pétrolier », expliquent les signataires de la lettre. Contourner l'Afrique, par exemple, aurait des répercutions très importantes si les déroutements se généralisaient. Les trajets, plus longs, se traduiraient pas des augmentations de prix (surtout que le pétrole est en forte hausse), sans compter certains bouleversements économiques régionaux. Par exemple en Egypte, où les droits de passage du canal de Suez sont l'une des principales recettes.

 Les marins du Faina, détourné en 2008   (© : US NAVY)
Les marins du Faina, détourné en 2008 (© : US NAVY)

700 marins retenus en otage

Au-delà des aspects purement économiques, les armateurs s'inquiètent également du traitement des otages. Actuellement, une trentaine de navires sont détenus le long de la côte somalienne avec, à leur bord, quelques 700 marins. A cela il convient d'ajouter les équipages des navires de pêche détournés par les pirates, qui s'en servent de bateaux-mères pour lancer des actions loin des côtes. « Au cours des semaines récentes, nous avons appris que la torture de marins par des pirates somaliens était devenue chose courante », s'indignent les armateurs.
La lettre des principaux acteurs du transport maritime mondial fait suite au bilan dressé la semaine dernière par l'Organisation Maritime Internationale. Selon celle-ci, 286 actes de piraterie ont été recensés en un an au large de la Somalie, 67 navires étant détournés et 1130 marins pris en otage. A l'issue d'une conférence, à Londres, l'OMI a dévoilé un nouveau plan d'action pour mieux lutter contre la piraterie. L'organisation souhaite que la pression politique soit accrue pour permettre une libération rapide des otages et préconise un développement des moyens de protection sur les navires de commerce. Elle appelle également à un renforcement de la coopération internationale, notamment avec les Etats riverains. Pour l'ONU, il y a urgence : « La piraterie semble progresser plus vite que les efforts de la communauté internationale pour l'enrayer », a reconnu ce week-end Ban Ki-Moon, le Secrétaire général des Nations Unies.

 Escorte par une frégate italienne   (© : MARINA MILITARE)
Escorte par une frégate italienne (© : MARINA MILITARE)

La contagion s'étend sur l'océan Indien

Sur place, la communauté internationale lutte de manière organisée depuis plus de deux ans contre la piraterie. Différentes forces aéronavales ont été déployées, dont l'EU-NAVFOR (opération européenne Atalante), une flottille otanienne (Ocean Shield) ou encore la Task Force 151 emmenée par les Américains. A ces forces s'ajoutent les participations de certains pays, comme la Russie, la Chine et le Japon, qui déploient des navires dans la région. L'ensemble de ces bâtiments militaires, qui forme une flotte imposante, est parvenu à faire reculer significativement les détournements dans certains secteurs stratégiques, comme le golfe d'Aden, tout en assurant la protection des cargos acheminemant l'aide humanitaire en Somalie.

 Bateau-mère pirate   (© : US NAVY)
Bateau-mère pirate (© : US NAVY)

 Destruction d'esquifs pirates   (© : US NAVY)
Destruction d'esquifs pirates (© : US NAVY)

Toutefois, les marines ne font, au mieux, que contenir le phénomène. Car le nombre d'attaque n'a jamais été aussi important et, surtout, les pirates agissent de plus en plus loin des côtes. En fait, en voulant éradiquer les détournements devant la corne d'Afrique, la communauté internationale a obligé les pirates à aller traquer leurs proies plus au large. Et l'on assiste malheureusement, avec une certaine impuissance (situation que certains hauts gradés avaient prévue depuis le début), à une véritable contagion sur une grande partie de l'océan Indien. Ainsi, ces dernières semaines, plusieurs groupes de pirates somaliens ont été surpris au large des côtes indiennes !

 Le Ponant devant les côtes somaliennes en 2008   (© : EMA)
Le Ponant devant les côtes somaliennes en 2008 (© : EMA)

L'impérieuse nécessité de stabiliser la Somalie

Cette présence à des milliers de kilomètres des côtes somaliennes est particulièrement inquiétante, d'autant que les attaques contre les bâtiments de commerce ont débuté au sud-ouest de la province indienne du Kerala. Et la piraterie tend également à se développer plus au sud, vers la Tanzanie, le Kenya, le canal du Mozambique et les Seychelles. Pour les forces navales chargées de protéger le trafic maritime, surveiller une telle immensité relève, purement et simplement, de la mission impossible. Les armateurs en sont d'ailleurs parfaitement conscients, d'où une inquiétude grandissante fasse à un fléau qu'ils craignent de voir de moins en moins maîtrisable malgré les imposants moyens mis en oeuvre.
Dans ces conditions, faut il déployer des bâtiments supplémentaires ? Les marines présentent sur zone ne seraient sans doute pas contre quelques renforts mais, chacun le sait, la véritable solution ne sera pas militaire. La clé du problème demeure, plus que jamais, en Somalie. Tant qu'un Etat de droit n'est pas restauré dans ce pays, tant que la misère y est aussi importante, tant que la piraterie constitue un moyen de survie ou qu'elle se révèle plus lucrative qu'un travail normal... Aussi longtemps que la Somalie ne sera pas stabilisée, la piraterie perdurera, et même progressera sans doute, les candidats à cette activité étant manifestement de plus en plus nombreux. Car, aujourd'hui, faute de juridiction et de pays acceptant de les accueillir, la grande majorité des individus interceptés est relâchée. Et, comme dirait un amiral français, sur place, « cela fini par se savoir »...
Déchirée par la guerre civile de 1991, en proie à la plus grande misère et aux clivages entre chefs de clans, divisée avec ses provinces autonomistes... La Somalie fait figure de casse-tête insoluble. Certes, la communauté internationale, et notamment l'Europe et l'Union africaine, tentent d'aider le pays à se redresser, par exemple au travers de programmes de formation de forces de sécurité. Mais les progrès sont lents et on ne sait pas toujours très bien s'ils sont durables. Il est, en tous cas, fort probable qu'il faudra très longtemps, si tant est que cela arrive, avant qu'un véritable Etat reprenne le contrôle de ces terres. Peut être faudrait il que l'implication étrangère, sous bannière de l'ONU, soit plus importante. Mais il faut toujours garder à l'esprit que les occidentaux craignent la Somalie depuis le fiasco de l'intervention militaire américaine, symbolisé par la bataille de Mogadiscio, en 1993. Et, à vrai dire, personne ne semble vouloir prendre le risque d'y retourner...

 Interception de pirates par une frégate britannique (© : ROYAL NAVY)
Interception de pirates par une frégate britannique (© : ROYAL NAVY)

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