Offshore
Méditerranée orientale : les découvertes gazières au cœur des rivalités
ABONNÉS

Analyse

Méditerranée orientale : les découvertes gazières au cœur des rivalités

Offshore

Si les premières découvertes gazières en Méditerranée orientale remontent à la fin des années 1960 au large de l’Egypte, ce n’est qu’au passage du changement de siècle que le bassin du Levantin a connu un regain d’intérêt. Des petits champs découverts en 1999 et 2000, proches d’Israël, face à Ashkelon (Noa et Mari-B, estimés à 85 milliards de m3, exploités depuis 2004) et de la bande de Gaza (Gaza Marine, près de 30 milliards de m3, attribué à BG, mais non exploité), ont ravivé des appétits soutenus par l’évolution de la technologie dans l’offshore profond.

Israël, Chypre et l'Egypte découvrent des champs depuis 2009

Les recherches ont été relancées dans cette zone et ont conduit à d’importantes découvertes. En 2009, les explorations permettent de trouver, plus au nord des côtes israéliennes, mais aussi assez profond (1700 mètres), le gisement de Tamar (300 milliards de m3, exploité depuis 2013 et dont l’Américain Noble Energy est l’opérateur). Les grandes découvertes se poursuivent au large de Haifa (Israël) avec Leviathan en 2010, un champ estimé à plus de 600 milliards de m3, par 1500 mètres de fond. Très récemment, le 31 décembre 2019, Noble Energy a annoncé que la production de ce champ avait commencé. Israël est ainsi devenu indépendant énergétiquement.

En 2011, c’est au tour de Chypre de trouver un important champ : Aphrodite (Noble Energy, Delek Drilling et Shell, estimé à 129 milliards de m3).  Il se trouve dans la Zone économique exclusive de Chypre, par 1700 mètres de fond, en bordure des eaux israéliennes. C’est le prélude d’une série de découvertes chypriotes. Suivent Calypso, par 2000 mètres de profondeur, en 2018 (environ 180 milliards de m3, Eni et Total) et Glaucus, par 2000 mètres de fond, en 2019 (entre 140 et 225 milliards de m3, Exxon et QP). Et ça pourrait continuer : des explorations menées par Total et Eni se poursuivent dans les blocks 7, 8, 9 et 11.

Mais la plus grande découverte gazière du bassin du Levantin a eu lieu en 2015 en Egypte avec le champ de Zohr (850 milliards de m3, exploités par Eni, Rosneft, BP, Mubadala), par 1450 mètres de fond. C’est la plus grande découverte de gaz en Egypte et en Méditerranée et c’est également le plus grand champ gazier découvert dans le monde cette année là. Et il n’est pas seul, plusieurs autres champs ont été trouvés dans les eaux égyptiennes : West Nile Delta (plus de 140 milliards de m3, BP et DEA), Nour (55 milliards de m3, Eni, BP et Mubadala), Nooros (plus de 55 milliards de m3, Eni et BP), Atoll (plus de 40 milliards de m3, BP)…

Des explorations sont menées dans deux autres pays : le Liban (sur les blocks 4 et 9, par Total, Eni et Novatek) et la Turquie avec la partie turque de Chypre, par la Turkish Petroleum Company.

 

(

(©  VINCENT WISNIEWSKI)

 

Un gisement équvalent aux réserves de la mer du Nord

Toutes ces découvertes ont fait du Bassin du Levantin une région gazière de premier plan, où Eni et BP en Egypte, Noble Energy en Israël et Total à Chypre et au Liban sont particulièrement bien implantés. Elle pourrait contenir 3000 milliards de m3 de gaz, selon certaines estimations. A tel point que ces gisements souvent comparés à ceux exploités par la Norvège en mer du Nord, d’autant qu’ils pourraient aussi alimenter le marché européen.

Seulement plusieurs obstacles se dressent à leur exploitation. Tout d’abord, ils sont situés par de grandes profondeurs (« deep offshore », plus de 1500 mètres pour beaucoup d’entre-eux), qui induisent des contraintes fortes de pression et de températures. Si la technologie le permet, il faut d’importants investissements pour forer et développer ces projets risqués.

Mais pouvoir trouver et extraire le gaz n’est pas tout. Au-delà des problèmes physiques et technologiques, d’autres difficultés peuvent faire barrage à l’exploitation des ressources, allant du prix du gaz aux réalités politiques locales, en passant par les infrastructures existantes et moyens d’exportations.

Ainsi, les prix du gaz se sont effondrés ces dernières années en raison de multiples facteurs (hivers doux, gaz de schiste américain, baisse de la demande au Japon et en Corée du Sud…), rendant le gaz de la Méditerranée orientale moins attrayant. Néanmoins, la demande reste forte en Europe où il pourrait devenir la deuxième source d’énergie, devant le charbon et derrière pétrole dans les années à venir. Face aux enjeux climatiques, il présente l’intérêt d’émettre moins de CO2 que le pétrole et surtout que le charbon. Il est donc souvent présenté comme une possible énergie de transition. Pour l’Europe, mais surtout la Turquie, avoir accès au gaz méditerranéen permettrait aussi de limiter la dépendance au gaz russe.

Un facteur de déstabilisation diplomatique

Par ailleurs, selon les pays concernés, ces importantes découvertes ont eu des implications diverses dans une région déjà très instable. Hier dépendant énergétiquement, Israël s’est soudain trouvé en position de pouvoir exporter du gaz et d’assurer sa sécurité énergétique. Chypre, qui a rencontré une grave crise en 2012-2013, dans la foulée de la crise grecque, y a vu l’opportunité de se sortir de ce mauvais pas. Mais la Turquie, qui contrôle le tiers nord de l’île depuis 1974, refuse de reconnaître sa Zone économique exclusive (ZEE) et mène des explorations dans ses eaux tandis que la marine turque harasse les navires d’exploration au sud de l’île. Ankara conteste à Nicosie le droit de mener toute exploration et exploitation des ressources énergétique, estimant que les droits des chypriotes turcs sur les ressources naturelles sont spoliés.

Quant à l’Egypte, contrairement aux autres pays, elle a déjà produit du pétrole et du gaz qu’elle exportait et dispose de deux terminaux de liquéfaction (à Damiette et Edkou datant de 2004 et 2005) ainsi que d’un gazoduc vers lsraël et la Jordanie. La baisse de sa production l’avait obligée en 2015 à importer du gaz du Qatar, d’Arabie saoudite et d’Algérie, mais avec la découverte de ces nouveaux champs, rapidement exploités (à partir de décembre 2017) elle peut à nouveau exporter.

Pour tous ces pays, la manne gazière garanti indépendance énergétique et développement économique. Mais les Zones économiques exclusives sont mal définies. Si l’Egypte, la Grèce, le Liban et Chypre on signé la convention de Montego Bay, ce n’est pas le cas d’Israël, de la Turquie et de la Syrie. La frontière entre le Liban et Israël est aussi disputée et Gaza ne peut exploiter son champ.

La question des infrastructures

Du côté des infrastructures, les pays sont aussi dans des situations différentes. Chypre, où la demande domestique est faible, manque cruellement d’infrastructures pour exporter son gaz, en plus des difficultés causées par la Turquie. Il a été envisagé de construire une installation GNL à Vassilikos sur la côte sud, mais les coûts sont très élevés et le prix du gaz trop faible. Pour sa part, Israël se tourne vers l’Egypte pour utiliser le gazoduc dans l’autre sens et exporter son gaz vers ses usines de liquéfaction. L’Egypte compte ainsi tirer partie de ses infrastructures pour devenir un hub gazier dans la sous-région.

Israël se tourne aussi directement vers l’Europe et une autre solution est envisagée pour exporter le gaz : créer un gazoduc pour un coût estimé à 6.2 milliards d’euros reliant directement les champs du bassin via Chypre vers la Grèce et l’Europe. Le projet de gazoduc EastMed (EMGP), long de plus de 1872 kilomètres, dont la majorité est sous la mer et passant par des profondeurs proches de 3000 mètres, est soutenu par l’Union européenne pour limiter sa dépendance au gaz russe et réduire son impact climatique. Il permettrait de transporter entre 9 et 11 milliards de m3 par an et ferait de la Grèce un autre hub du gaz vers l’Europe.

La Turquie, qui espérait jouer ce rôle de hub, ne voit pas ce projet d’un bon œil. Une seconde option, moins coûteuse, consistait à exporter le gaz israélien via un pipeline vers son territoire. Mais ses mauvaises relations avec l’Etat hébreu ne plaident pas pour cette option.

Ayant des vues sur d’autres possibles gisements, la Turquie a signé en décembre 2019 un accord avec le gouvernement libyen d’accord national (GAN) de Faïez Sarraj qui tient Tripoli. Ankara a permis au GAN de résister aux troupes du général Khalifa Haftar. En contrepartie, la Turquie revendique un plateau continental étendu, s’arrogeant des droits de forage en Méditerranée orientale sur une vaste zone entre la Crète et Chypre. La Grèce, Chypre, l’Egypte, les Emirats arabes unis et la France ont jugé que cet accord était illégal. Ce qui n’a pas empêché la Turquie d’y mener des recherches.

En réaction, la Grèce a expulsé l’ambassadeur turc à Athènes. Dans la foulée, un accord a été signé en janvier de cette année entre les dirigeants israélien, chypriote et grec pour le futur gazoduc. Une manière de montrer qu’ils font front commun face à la Turquie car ce gazoduc reste encore hypothétique. Au même moment, la Turquie déployait des navires d’exploration vers ce qu’elle considère être sa nouvelle frontière avec la Libye.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

- Voir notre analyse sur le conflit gréco-turc