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Les EPE de la Marine nationale toujours sollicitées par les armateurs

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Malgré l’entrée en vigueur, à l’été 2015, de la loi autorisant les armateurs à recourir à des sociétés privées pour protéger leurs navires sous pavillon français, la Marine nationale continue de fournir des équipes de protection embarquée (EPE). Ainsi, une soixantaine de militaires est toujours mobilisée sur les bateaux civils transitant ou travaillant dans des zones à risques, en particulier là où peuvent se produire des actes de piraterie.

L’an dernier, cette mission a mobilisé jusqu’à une centaine de marins pour une grosse quinzaine de navires, dont des unités sismiques (Geo Caribbean et Geo Coral de CGG au large de l’Afrique) mais surtout les thoniers qui opèrent en océan Indien sur des campagnes durant généralement 7 à 8 semaines. En 2015, 13 navires de ce type disposaient d’une EPE militaire. Un chiffre qui est tombé aujourd’hui à 7 suite au dépavillonnement du Torre Guilia de CFTO (ré-immatriculé en Italie) et de la décision du Réunionnais SAPMER d’opter pour une société de protection privée (Aspida) pour ses 5 thoniers armés sous pavillon français (sur une flotte de 9 navires, les 4 autres étant immatriculés à Maurice et aux Seychelles).

 

Thonier en opération de pêche (© SAPMER)

 

« Une très grande confiance dans les équipes de la marine »

Saupiquet ayant repositionné l’ensemble de sa flotte en Atlantique, ne reste donc actuellement en océan Indien que les 7 autres thoniers de CFTO, sur lesquels continuent d’embarquer les hommes de la Marine nationale. Et l’armement concarnois ne manifeste aucun désir de cesser cette collaboration, bien au contraire. « Nous travaillons depuis juin 2009 avec la marine et nos relations avec la force des fusiliers-marins et commandos a toujours été très bonne. Les thoniers français ont été attaqués 17 fois en océan Indien et, lorsque ce fut le cas, les marins ont toujours su réagir avec mesure et efficacité. Il y a donc une très grande confiance des armateurs, des équipages mais aussi de leurs familles dans les équipes de la Marine nationale », explique Yvon Riva, président de l’Organisation des producteurs de thon tropical congelé et surgelé (Horthongel), qui regroupe CFTO, SAPMER et Saupiquet.

 

Thonier en opération de pêche (© CFTO)

 

Les relations nouées au fil des années entre pêcheurs et militaires sont devenues la base de cette « fidélité » car, dans le rude milieu des thoniers, on ne donne pas facilement sa confiance et on n’aime guère l’inconnu. L’an dernier, lorsque la loi autorisant le recours aux sociétés privées a été adoptée et que, suite à la parution des décrets d’application, les premiers agréments ont été délivrés, les syndicats de marins se sont d’ailleurs inquiétés. « Ils soupçonnaient les armateurs de vouloir faire des économies sur le dos de leur sécurité et ont expliqué que les équipages avaient plus confiance dans la Marine nationale que dans les sociétés privées ». Même si celles-ci emploient un certain nombre d'anciens militaires, rôdés et connaissant parfaitement les règles d'engagement, la marine, en tant qu'institution d'Etat, représente en fait une garantie supplémentaire aux yeux de nombreux pêcheurs. 

 

(© MARINE NATIONALE)

 

Quand deux mondes très différents parviennent à cohabiter

Pourtant, au départ, certains doutaient sérieusement que la mayonnaise puisse prendre entre pêcheurs et militaires. « Il y avait de gros doutes quant à la cohabitation. D’abord parce que sur les thoniers l’habitabilité est restreinte et qu’ensuite, s’ils sont tous marins, ce sont deux mondes très différents. D’un côté des militaires par essence extrêmement ordonnés et très à cheval sur la rigueur et le règlement, et de l’autre des pêcheurs, très professionnels mais qui font plutôt, comment dire, dans la créativité… » sourit Yvon Riva. Les premiers embarquements ont donc été suivis avec une certaine appréhension par les armateurs et l’état-major de la marine. Mais les pêcheurs, conscients que les militaires étaient là pour les protéger, ont rapidement accepté ce complément d’équipage, qui a aussi su s’adapter aux contraintes des thoniers. « Honnêtement, nous pensions qu’il y aurait des problèmes mais, depuis 2009, nous n’avons jamais eu à intervenir. Ce fut une excellente surprise et, aujourd’hui, tout le monde est heureux de cette collaboration ».

 

Thonier en opération de pêche (© CFTO)

 

La marine veut garder le lien avec la pêche et « des yeux sur l’eau »

Un constat que l’on partage également au sein de la Marine nationale, malgré le fait que cette mission mobilise des dizaines d’hommes à un moment où la flotte française et ses différentes composantes fonctionnent à flux tendu en matière d’effectifs. « Même si les armateurs peuvent désormais avoir recours à des sociétés privées, nous n'avons pas souhaité nous retirer de cette mission, même si cela bloque un certain nombre de marins. Les EPE nous permettent en effet de conserver un lien direct avec le monde de la pêche et c’est aussi une manière de garder des yeux supplémentaires sur l’eau », explique un amiral. En clair, la présence des militaires sur les thoniers offre, en complément des moyens traditionnels, une surveillance complémentaire des vastes étendues de l’océan Indien.

 

Thonier en opération de pêche (© CFTO)

 

La question des coûts

A l’Etat-major, on s’est néanmoins inquiété de savoir si le maintien des EPE militaires, après l’entrée en vigueur de la loi, n’engendrerait pas des problématiques de « concurrence déloyale » vis-à-vis des sociétés privées. Car les services rendus par la marine sont supposés être moins onéreux puisque les salaires, en l’occurrence les soldes, restent payés par l’Etat. Une idée que l’on réfute chez Orthongel : « Les armateurs ne prennent pas en charge la solde de base, que les militaires toucheraient s’ils restaient dans leur base, mais ils payent à la marine les suppléments de soldes, les munitions, des équipements comme les jumelles de vision nocturne et les déplacements des militaires. En plus des équipes embarquées, nous prenons également en charge le coût du petit état-major installé à Mahé, aux Seychelles. Au final, il y a très peu d’écart de prix entre le dispositif militaire et celui des sociétés civiles. Ces dernières ont même tendance à devenir moins chères ».

 

Stage EPE à Lorient (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Des commandos, des fusiliers et des marins de la flotte

Traditionnellement, les EPE de la marine comptent six hommes. Initialement, chaque équipe comprenait au moins un commando et des fusiliers-marins. Mais au fil des années et des demandes, afin de préserver les ressources humaines de la FORFUSCO, cette mission a été ouverte à tous les marins de la flotte. Sur la base du volontariat, les candidats subissent différentes sélections pour prétendre faire partie d’une EPE et reçoivent une formation spécifique à Lorient. Un processus où interviennent d’ailleurs les professionnels de la pêche thonière, qui viennent expliquer aux marins appelés à embarquer sur leurs navires les spécificités de cette activité et des bateaux.  Au final, les EPE sont aujourd’hui essentiellement composées de fusiliers et de marins de la flotte ayant réussi la sélection, quelques commandos complétant les effectifs. Cela permet à la marine de faire rouler les personnels, sachant que les équipes sont composées pour environ un tiers de militaires ayant déjà effectué cette mission et qui peuvent ainsi partager leur expérience avec les « novices ». Quant à l’état-major de Mahé, il compte une demi-douzaine de marins et est en contact permanent avec les EPE déployées sur les thoniers.

 

Des besoins aujourd'hui très réduits pour la marine marchande

Concernant la Marine marchande française, le recours aux militaires est aujourd’hui très réduit, du fait de l’évolution de la menace. Au large de la Somalie, la présence des forces navales ainsi que la mise en œuvre des « bonnes pratiques » sur les navires civils, pour déjouer les attaques et empêcher les pirates de prendre le contrôle des bateaux, a payé. Le dernier détournement date de 2012 et aucune attaque n’a été enregistrée l’an dernier. Bien moins vulnérables que les thoniers en opération de pêche, les navires de commerce ont donc moins recours aux systèmes de protection « physiques ». Très peu de bateaux sous pavillon français transitent de plus dans le secteur. Il s’agit essentiellement de grands porte-conteneurs, rapides et dotés d’un important franc bord qui les rend difficilement abordables. Quant à la flotte scientifique, elle s’est considérablement réduite avec le récent désarmement fin 2015 de tous les navires sismiques de CGG sous pavillon tricolore.

 

Le navire sismique Geo Coral (© CFTO)

 

Situation plus tendue en Afrique de l’ouest

Si la situation s’est améliorée en océan Indien, où les marines comme les armements restent néanmoins très prudents, les attaques ont en revanche redoublé ces dernières années en Afrique de l’ouest, là où travaillent aussi les thoniers français. Cependant, il n’y a pas d’EPE à bord de ces bateaux puisqu’ils opèrent ici dans les zones économiques exclusives des pays riverains, qui refusent la présence à bord de militaires étrangers.  Les armateurs français cherchent donc au maximum à éviter les espaces à risques. S’ils ne travaillent pas dans le secteur le plus dangereux, c’est-à-dire les eaux du Nigéria, quelques incidents, encore limités, ont été signalés dans le nord de la ZEE angolaise. Et des craintes concernent aussi l’Est du Ghana, au cas où les pirates sortiraient de leur zone de prédilection nigériane. Alors que les pêcheurs contournent autant que possible les zones considérées comme sensibles, le manque de moyens ou d’efficacité des marines et forces de sécurité locales constitue un vrai problème.

 

Bâtiments français s'entrainant avec les marines africaines (© MARINE NATIONALE)

 

Certes, il y a depuis trois ans une prise de conscience et les pays riverains, afin de faire respecter leur souveraineté dans leurs ZEE et protéger les activités économiques qui s’y développent, commencent à s’organiser et à s'équiper. Un embryon de coopération régionale sur la sécurité en mer a également été mis en place, avec le soutien de la France. Il y a donc du mieux mais les progrès sont lents, estiment les professionnels du secteur maritime travaillant en Afrique de l’ouest. Pour ceux qui ont des bateaux en mer, la présence permanente de la Marine nationale dans le golfe de Guinée, via la mission Corymbe, demeure donc rassurante, à défaut d'avoir les militaires français directement à bord.     

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