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Défense

Rencontre

Les premières femmes de la sous-marinade française

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Elles sont quatre, quatre officiers féminins parmi plus de 100 hommes à avoir achevé fin juin une patrouille de dissuasion de deux mois et demi à bord du sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Vigilant. Une première pour les forces sous-marines françaises, dont les équipages étaient, depuis leur création il y a plus de 150 ans, exclusivement masculins.

C’est en 2014, 20 ans après le début de la féminisation de la flotte de surface, que la décision a été prise d’ouvrir aux femmes la coupée des sous-marins, en commençant par un unique bateau et quelques postes d’encadrement, plus faciles à intégrer. Sur la base du volontariat et à l’issue d’une sélection rigoureuse, quatre premiers officiers féminins ont été choisis pour participer à cette expérimentation, conduite au sein de l’équipage Rouge du Vigilant. Avec chacune des profils très différents : Karen, la quarantaine, venant du Charles de Gaulle et prenant les fonctions de chef du service chaufferie du SNLE. Harmonie, 27 ans, est quant à elle devenue adjointe au chef du service sécurité/plongée alors que Camille, 29 ans, a été nommée adjointe au chef du service lutte sous la mer et également chef de quart. Quant à Pauline, 31 ans, elle est maintenant la première femme médecin sur un SNLE français.

 

L'un des quatre SNLE du type Le Triomphant (© MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)

L'un des quatre SNLE du type Le Triomphant (© MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)

 

En cette superbe journée ensoleillée de juillet, Le Vigilant est amarré à l’abri des digues de sa base de l’Ile Longue. Après sa patrouille, le bâtiment est en maintenance en vue de préparer sa prochaine sortie. Elle sera conduite par son second équipage, le Bleu, qui vient de prendre la relève. Fortes de leur première mission au service de la permanence de la dissuasion nucléaire française, Harmonie, Camille et Pauline sont de retour à bord. Rassemblées dans le carré du sous-marin, avec plusieurs autres membres de l’équipage Rouge, elles racontent leur expérience. Seule Karen n’est pas là, retenue dans le cadre du défilé du 14 juillet à Paris, où elle a descendu samedi dernier les Champs Elysées avec d’autres marins du Vigilant.

 

L'enseigne de vaisseau Harmonie

L'enseigne de vaisseau Harmonie à bord du Vigilant (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Un rêve d’ingénieur »

Avant d’ouvrir cette nouvelle page de leur carrière, chacune avait déjà une solide expérience dans la marine, comme Harmonie, précédemment embarquée sur la frégate de défense aérienne Forbin mais qui a depuis longtemps l’ambition de travailler sous la surface de l’eau. « Je suis entrée à l’Ecole navale en 2011 dans le but d’être officier mécanicien, atomicien en particulier. Travailler sur un sous-marin, à la base c’était un rêve d’ingénieur, mais à l’époque seul le Charles de Gaulle était à ma portée dans le nucléaire. Quand les candidatures ont été ouvertes aux femmes en 2014 sur les sous-marins, j’ai donc immédiatement postulé car pour moi un SNLE c’est encore mieux, c’est un outil technologiquement extrêmement complexe que la France est l’une des très rares nations à être capable de construire. Travailler à bord d’un tel bateau est quelque chose de réellement passionnant ». Enseigne de vaisseau également et entrée à l’Ecole navale la même année que sa camarade, Camille a aussi les sous-marins dans son viseur depuis un moment, mais plutôt, à la base, dans la perspective les chasser : « J’ai fait deux ans et demi sur bâtiments de surface, en particulier sur FREMM. L’intérêt pour moi, avec ma spécialité dans la lutte sous la mer, est de mieux connaître les sous-marins, et pour cela j’ai la chance d’être passée de l’autre côté », explique la jeune femme, qui en a appris beaucoup sur le comportement et les tactiques des bateaux qu’elle cherche habituellement à débusquer depuis une frégate. D’autant qu’elle avait suivi avant son embarquement la formation de chef de quart, ce qui lui a permis de faire partie des officiers dirigeant le Central opération du SNLE durant la mission.

 

Pauline avec le major Mathieu dans l'infirmerie du Vigilant

Pauline avec le major Mathieu dans l'infirmerie du Vigilant (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Il n’y a pas eu de barrière »

Quant à Pauline, c’est n’est pas un poste « opérationnel » qu’elle a assumé, mais une autre fonction cruciale, celui de médecin. « J’ai intégré le service de santé des armées à Bordeaux en 2005 et après six ans d’études de médecine, j’ai fait mon internat à Brest de 2011 à 2014 ». Mais comme ses camarades, ce n’était pas suffisant pour embarquer directement. « Il m’a fallu deux années supplémentaires de formation pour accéder aux sous-marins. A la base, je suis un médecin généraliste mais pour effectuer des missions de longue durée sous l’eau, il faut des compétences complémentaires. On peut en effet être amené à réaliser des opérations chirurgicales, par exemple des appendicites », précise-t-elle. Et de souligner d’ailleurs que l’histoire de l’ablation systématique de l’appendice chez les sous-mariniers depuis l’évacuation d’un médecin de SNLE qui avait fait une crise est « bel et bien une légende ! ». A bord d’un sous-marin, le médecin doit aussi « savoir réaliser une échographie, lire de l’imagerie, assurer l’hygiène nucléaire et pratiquer la surveillance radiologique, spécialité pour laquelle je suis passée à Paris et Cherbourg,  mais aussi être en mesure de traiter les pathologies dentaires ». Et servir à l’occasion de confident à l’équipage, habitué auparavant à se livrer à des hommes. « Sur un sous-marin nous fonctionnons en équipe, avec le médecin et deux infirmiers, un anesthésiste et un généraliste, qui peuvent aussi sonder l’équipage. A terre, dans le milieu médical, on voit aussi bien des hommes que des femmes et je n’ai pas eu l’impression que les hommes venaient plus ou moins, il n’y a pas eu de barrière ».

La vie si particulière d’une patrouille de SNLE

Après deux ans de formation, les quatre premiers sous-mariniers féminins de la flotte française ont intégré l’équipage Rouge du Vigilant en novembre 2017. Comme n’importe quel autre membre d’équipage, elles se sont entrainées et ont obtenu leurs qualifications. Ce fut alors le grand plongeon, celui d’une patrouille, mission si particulière pour laquelle les quatre SNLE de la Marine nationale se relaient, avec au moins un bâtiment toujours à la mer, afin d’assurer la permanence de la dissuasion. A bord, 16 missiles balistiques M51 pouvant embarquer chacun jusqu’à 6 têtes nucléaires d’une puissance unitaire équivalente à 10 fois la bombe d’Hiroshima. Des armes pouvant atteindre des cibles situées dit-on jusqu’à 9000 kilomètres de distance, des engins qu’en cas d’attaque ou de menace majeure sur la France, le président de la République peut décider de lancer à tout moment.

 

Image d'archives de l'intérieur d'un SNLE

Image d'archives de l'intérieur d'un SNLE (© LE TELEGRAMME)

Image d'archives du CO d'un SNLE

Image d'archives du CO d'un SNLE (© MARINE NATIONALE)

 

Pour ces patrouilles, les sous-marins, après avoir quitté sous bonne escorte leur tanière de l’Ile Longue, face à Brest, et laissé derrière eux le plateau continental, disparaissent pendant plus de 70 jours. Quelque part dans le vaste océan, ils doivent rester cachés, prêts à déclencher si besoin le feu nucléaire. Une mission solitaire pour laquelle les 110 membres d’équipage restent enfermés, sans voir le jour, durant plus de deux mois. Cela dans un espace restreint, même sur un SNLE, où les volumes demeurent comptés entre les compartiments dédiés aux missiles intercontinentaux, la chaufferie nucléaire, la salle des torpilles et les autres locaux opérationnels. Le bateau est pour ainsi dire plein comme un œuf et le fameux « gymnase » du bord, très prisé par les sous-mariniers pour se dépenser, ne consiste qu’à occuper un espace technique entre les deux compartiments des M51, avec une barre de traction soudée au plafond et quelques machines de sport rangées sur les côtés.

Bien qu’extérieurement les SNLE en imposent, avec leurs 138 mètres de long pour 12.5 mètres de diamètre, qui les rendent bien plus vaste que les petits sous-marins nucléaires d’attaque du type Rubis, la vie à bord est donc faite de confinement et de promiscuité. Et ces missions imposent une coupure complète avec l’extérieur, le bâtiment se contentant durant sa mission, pour éviter toute indiscrétion qui pourrait le faire repérer, de recevoir de courts messages de l’extérieur. Parmi eux, ceux, hebdomadaires, des familles, dûment relus par l’état-major et éventuellement caviardés, puisqu’ils ne doivent contenir aucune mauvaise nouvelle susceptible de saper le moral des marins.

 

L'EV Camille dans le poste double qu'elle partageait avec l'EV Harmony

L'EV Camille dans le poste double qu'elle partageait avec l'EV Harmony (© MER ET MARINE - VG)

Coursive du SNLE

Coursive du SNLE (© MER ET MARINE - VG)

 

Une préparation qui permet de surmonter l’éloignement

C’est à ces conditions que les quatre premiers officiers féminins de la sous-marinade française, dont une mère de famille, se sont confrontés pendant la patrouille. Avec manifestement, au bout la mission, un ressenti similaire à celui de n’importe quel homme passant par le même apprentissage d’une vie recluse dans les profondeurs. « On a été très bien formé lors du cours initial de sous-marinier sur ce qui nous attendait et il n’y a donc pas eu de surprise. Nous avions déjà fait des missions opérationnelles, la nouveauté étant le lien avec les familles, qui est à sens unique, c’est ce que j’ai trouvé le plus difficile mais on le surmonte très bien grâce à la préparation », explique Harmonie. « Partir aussi longtemps sous l’eau sans partager avec les familles, c’est quelque chose de particulier. Mais on est bien préparé et on s’adapte très vite. Il n’y a pas les proches mais on a un lien fort au sein de l’équipage qui permet de relativiser cet éloignement. Et puis on n’a en réalité pas le temps de penser à cela. Il y a les collègues, le travail quotidien et les journées qui s’enchainement », note Pauline, qui sourit en expliquant qu’elle n’a pas ouvert la plupart des livres qu’elle avait amenés avec elle pour cette mission, tant la vie à bord est dense et laisse peu de place à la détente. « L’enfermement à plusieurs centaines de mètres sous l’eau est une contrainte mais on s’y fait vite et cela se passe très bien, surtout que l’on a désormais une certaine expérience avec les bâtiments de surface modernes, où il n’y a plus de hublots et sur lesquels on peut rester des jours sans voir l’extérieur. Et puis le métier est suffisamment passionnant pour ne pas s’ennuyer ou se poser de question », renchérit Camille, qui pense non seulement à l’éloignement et la coupure avec son foyer, mais fait aussi allusion à cette grande question qui taraudait beaucoup de monde avant cette mission :

La féminisation de l’équipage d’un SNLE allait poser des problèmes au niveau des relations entre hommes et femmes ?

Traitées comme des hommes et « naturellement » intégrées

Alors comment se sont-elles intégrées dans un univers historiquement exclusivement masculin ? « Très naturellement », assure Harmonie. « Nous nous sommes senties bien accueillies et intégrées à bord. Comme tout nouvel embarquant, il y a une dynamique de compagnonnage, on est un membre à part entière de l’équipage. Comme les autres, nous avons suivi l’entrainement, obtenu nos certificats, réalisé une mission de dissuasion ». Et comme les hommes, elles ont eu le droit à leur baptême de sous-marinier, cérémonie traditionnelle où le nouveau venu intègre la confrérie lors d’une cérémonie au cours de laquelle il boit devant ses camarades un bol d’eau de mer puisée dans les profondeurs.

Si ces jeunes femmes ont ouvert une page nouvelle de l’histoire de la sous-marinade française, elles n’en restent pas moins très humbles et sereines. Pour elles, il n’y a guère d’exploit dans ce qu’elles viennent d’accomplir, rien qu’un défi personnel et une aventure humaine et collective que bien peu de gens connaissent. Ainsi, à la question de savoir si elle est fière d’être l’une des premières femmes à avoir embarqué sur un bateau noir, Harmonie répond qu’elle retient surtout « la fierté d’avoir accompli une patrouille et intégré la famille des sous-mariniers ».

 

Pauline, Harmonie et Camille avec le commandant Matthieu

Pauline, Harmonie et Camille avec le commandant Matthieu (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Des inquiétudes surtout d’ordre pratique

Et du côté des hommes ? Les officiers-mariniers rencontrés abordent la chose comme s’il s’agissait d’un non-évènement. C’est le cas du major Mathieu. Avec 8 patrouilles et 11 ans de sous-marinade à son actif, c’est l’un des deux infirmiers ayant travaillé avec Pauline. Pour lui, « il n’y a pas eu de retenue particulière, cela s’est passé normalement ».  Même son de cloche de la part du commandant en second de l’équipage Rouge du Vigilant, qui explique que toutes les conditions étaient réunies pour que l’arrivée des femmes à bord d’un sous-marin se déroule sans anicroche. « D’abord, la féminisation dans la marine n’est pas une nouveauté, cela fait plus de 20 ans que cela existe sur les bâtiments de surface. Nous n’avons donc pas eu à adapter nos façons de faire, puisque les règles de comportement des marins sont clairement prescrites et suffisamment précises ».

Finalement, s’amuse le capitaine de frégate Matthieu, les interrogations des hommes quant à l’arrivée de ces premières femmes à bord ont surtout été d’ordre pratique : « Il n’y avait pas vraiment de rétifs à l’idée d’accueillir des femmes, mais certains étaient dubitatifs, se demandant en quoi cela pourrait bouleverser la vie quotidienne. Les questions étaient très pratiques : comment on allait faire pour les logements, pour l’utilisation des douches, est-ce qu’on pourrait faire du sport de la même manière, est-ce qu’elles bénéficieraient d’un traitement particulier… Ces questions ont été réglées rapidement car les SNLE offrent une habitabilité suffisante pour lever ce type de contraintes ». Alors que le médecin et le chef du service chaufferie disposent d’une cabine individuelle, un poste double d’officiers a été tout simplement attribué à Camille et Harmonie, et une douche réservée à l’usage des femmes. « Une fois expliqué que ça ne changerait rien à la vie à bord, les réticences ont très vite été levées et ce qui paraissait pour certains être un bouleversement culturel n’en fut finalement pas un ».

 

Le capitaine de frégate Matthieu (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le capitaine de frégate Matthieu (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Une évolution donc plutôt qu’une révolution. A l’arrivée, explique le second, « leur intégration s’est faite de manière très fluide et naturelle, je n’ai noté aucune gêne ou difficulté à bord. Elles avaient déjà les codes communs à toute la marine et ont acquis, comme les autres, les compétences requises grâce à la formation puis la qualification lors des entrainements qui précèdent les patrouilles. Il n’y a pas eu de traitement de faveur, elles ont subi les mêmes contraintes et le même niveau d’exigence que les hommes ». En somme, elles ont fait leurs preuves comme n’importe quel autre sous-marinier et par là même gagné le respect de leurs collègues.

« Un métier passionnant et épanouissant »

Toutes ressortent enthousiastes de cette expérience. « Sous-marinier est un métier passionnant et épanouissant, c’est vraiment génial », dit Camille. Pour Harmonie, qui rêvait depuis longtemps de naviguer dans les profondeurs, la fin de mission a pris la forme d’un aboutissement, où plutôt de la confirmation d’un nouveau départ : « Quand nous sommes rentrés à Brest, j’ai passé le panneau en second, derrière le responsable de pont, j’étais alors l’une des premières à prendre l’air frais et le soleil. Cela a été un très beau moment, j’étais heureuse d’avoir tenu la patrouille et de faire partie d’un super équipage sur un magnifique bateau ».

Pour l’enseigne de vaisseau, pas de doute : c’est une carrière longue sur les sous-marins qu’elle veut embrasser. Dans quelques mois, elle rembarquera d’ailleurs pour une seconde patrouille avec Camille et Pauline. En attendant, l'équipage Rouge soutient le Bleu, qui vient d'arriver et conduit la maintenance avec les industriels concernés avant de s'entrainer en mer et de partir en patrouille. Les Rouges s'entraineront alors six semaines sur simulateur et, au retour des Bleus, retrouveront Le Vigilant pour reprendre le même cycle. Et d'ici là il y aura évidemment les permissions, de 45 jours par an, comme tous les militaires. 

A l’image de nombreux sous-mariniers masculins, les camarades féminines d'Harmonie n’ambitionnent pas, contrairement à elle, la vie dans les profondeurs sur le long terme. Après plusieurs patrouilles sur SNLE, Camille compte repartir sur une frégate de lutte anti-sous-marine. Il s’agit pour elle comme pour Karen et Pauline d’une expérience supplémentaire et complémentaire, qui vient enrichir leur carrière et leurs compétences comme peuvent le faire d’autres affectations, aussi divers que variées, au sein de la Marine nationale. « On a là un panel très représentatif de ce que l’on trouve habituellement chez les hommes, avec des femmes de 28 à 40 ans aux expériences différentes qui pour certaines ont envie de faire une carrière longue dans les sous-marins et pour d’autres poursuivront leur vie professionnelle dans d’autres unités », souligne le capitaine de vaisseau Bertrand Dumoulin, patron du SIRPA Marine. Ancien pacha de SNLE, il se rappelle d’ailleurs que sur sa promotion de 12 officiers, seuls 5 ont achevé leur carrière embarquée sur un sous-marin.

Un bilan positif pour l’Etat-major

A l’Etat-major, on se dit en tous cas satisfait de l’expérimentation. « Le bilan pour nous est positif. Il n’y avait aucun doute sur le fait que ces femmes officiers seraient aussi professionnelles que les hommes, mais cela représente un changement qu’il faut appréhender dans toutes ses dimensions et conduire progressivement », souligne le commandant de l’escadrille des SNLE. Pour le capitaine de vaisseau Christian Houette, « le premier enseignement est qu’elles ont toutes réussi, et remarquablement réussi leur parcours. Elles savaient qu’elles seraient traitées comme des hommes et leur intégration à bord s’est passée sans difficulté, même si ce n’est jamais simple de vivre ensemble, dans la promiscuité, pendant deux mois et demi ».

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Rassurer les familles

Finalement, l’un des points les plus délicats de cette évolution n’est pas apparu à bord, mais au sein des épouses de sous-mariniers. « Au départ, ce que nous avons senti, c’est que c’était plus les familles qui étaient inquiètes car cela constituait un changement pour les conjoints. Aujourd’hui, l’essentiel des milieux professionnels sont mixtes mais on ne peut pas prendre à la légère cette inquiétude car dans les sous-marins, le soutien des familles est primordial et cela demeure une vie très particulière. Quand on part on met entre parenthèses sa vie privée, les familles ne reçoivent aucun message de leurs proches ». De quoi donc faire mariner certaines craintes. Alors il a fallu beaucoup d’explications pour rassurer celles qui en avaient besoin, en rappelant notamment ce que signifiait la vie sur un tel bâtiment : « Un sous-marin, cela travaille 24h/24, on n’a pas de vie privée à bord, même si les relations humaines sont riches et fortes, ce qui est primordial puisque cela constitue l’esprit d’équipage ».

Quant aux femmes du Vigilant, elles aussi ont dû gérer pour la première fois cette appréhension des conjoints, avec peut-être encore plus d’acuité puisqu’elles n’étaient que quatre pour une centaine de collègues masculins. Mais au-delà de la question des relations hommes/femmes, c’est bien la problématique générale de l’éloignement qui fut d'après elles la plus sensible : « On en a discuté énormément avant le départ, ce n’est globalement pas facile pour les familles de nous voir partir si longtemps sans avoir la moindre nouvelle, il faut le vivre pour s’en rendre compte. Elles sont heureuses pour nous et fières, mais appréhendent cette coupure à leur manière et l’on peut parfois avoir besoin de rassurer », explique Pauline.

Le dîner des épouses devient le dîner des conjoints

Les compagnons et maris ont donc eux aussi bénéficié de toutes les initiatives mises en place par la marine pour épauler les familles de sous-mariniers. « Ce soutien est très important », note Harmonie, qui relève que le « dîner des épouses » est devenu le « dîner des conjoints », ce rendez-vous traditionnel étant par voie de conséquence masculinisé, une autre évolution historique. « Nous avons beaucoup échangé tous ensemble et pris l’expérience des épouses de sous-mariniers pour préparer notre absence avec nos familles et conjoints ».

Se pose aussi la question des enfants : être maman et sous-marinier, c’était le cas de Karen, qui n’était pas là pour évoquer cette expérience mais, selon ses collègues féminines, a « bien géré » cette coupure. Harmonie, qui envisage une carrière longue et souhaite avoir des enfants, ne voit pas le fait de devenir mère de famille comme « un frein ». Idem à l’état-major, où l’on a étudié cet aspect personnel et où l’on assure que cela peut être géré « au cas par cas ».

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Un second équipage féminisé cette année

Considérant l’expérimentation comme concluante, la Marine nationale a décidé de poursuivre la féminisation de ses forces sous-marines, sachant que celles-ci comptent actuellement pas moins de 3800 personnels, dont 2000 sous-mariniers. « D’autres femmes sont en cours de formation et intègreront dans les prochaines semaines un second équipage de SNLE, avec le même format, c’est-à-dire quelques officiers féminins de spécialités différentes », confirme le commandant de l’escadrille. Et le mouvement devrait se poursuivre dans les années qui viennent, d’autant qu’en plus des quatre SNLE, les six nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque du type Barracuda, qui intègreront la flotte entre 2020 et 2029, sont conçus pour être mis en œuvre par un équipage mixte d’une soixantaine de marins. « L’habitabilité réduite des actuels SNA du type Rubis ne permet pas leur féminisation mais sur leur successeurs, la féminisation a été pensée dès la phase de conception ».

Elargir le recrutement à toute la société

Au-delà de la symbolique d’ouvrir aux femmes ce qui constituait le dernier métier de l’armée réservé aux hommes (les commandos ont déjà été ouverts mais il n’y a pas encore de femme brevetée), cette initiative devrait permettre à la Marine nationale d’élargir ses recrutements à l’ensemble de la société. Un atout à une époque où trouver des jeunes acceptant de s’engager dans des carrières si particulières n’est pas toujours chose aisée. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui avaient poussé les marines américaine et britannique à permettre aux femmes d’intégrer les sous-marins, ce qu’elles font respectivement depuis 2012 et 2014.

Près de 15% de personnels féminins dans la marine

Pour mémoire, c’est au milieu des années 90 que la marine française a commencé à se féminiser. Aujourd’hui, 14.7% des effectifs (9% embarqués) sont des femmes, 67 bâtiments, soit plus de la moitié de la flotte, ayant un équipage mixte. 36 officiers féminins ont à ce jour commandé une unité à la mer et plusieurs ont déjà accédé au rang d’amiral.

 

L'un des quatre SNLE du type Le Triomphant (© MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)

L'un des quatre SNLE du type Le Triomphant (© MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)

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