Construction Navale
L'Europe autorise les Coréens à prendre la barre d'Aker Yards

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L'Europe autorise les Coréens à prendre la barre d'Aker Yards

Construction Navale

Sale temps sur Saint-Nazaire. Alors que les orages grondaient, en fin de journée, dans la région du dernier grand chantier naval français, STX Shipbuilding a obtenu hier l'aval de la Commission européenne pour prendre le contrôle de sa maison mère, Aker Yards. Cette décision a entrainé une véritable flambée du titre à Oslo, l'action faisant un bond de plus de 20%. S'interrogeant sur une éventuelle irrégularité, la bourse norvégienne a même suspendu la séance durant une heure et demie. Après cette interruption, le titre a finalement terminé la journée sur une progression de 5%. Attendu entre le 11 et le 15 mai, l'avis de la Commission européenne est donc tombé plus tôt que prévu. Fin décembre, Bruxelles avait ouvert une enquête approfondie sur le rachat, par le groupe sud-coréen, de 39.2% d'Aker Yards. Après le désengagement en juin 2007 d'Aker ASA, la holding de l'homme d'affaires norvégien Kjell Inge Røkke, le capital du constructeur restait très éclaté, détenu par une multitude de banques et autres fonds d'investissement. Les syndicats s'étaient d'ailleurs émus de cette situation, évoquant une fragilité qui faisait du constructeur une proie facile. La suite leur donnera raison puisque, profitant de l'éparpillement des actions, STX allait convaincre plusieurs banques de lui céder leurs titres, moyennant de juteuses plus values. Fin octobre 2007, le raid était lancé dans le plus grand secret à la bourse d'Oslo, où est cotée l'action Aker Yards. A la surprise générale, STX s'offrait le contrôle du géant européen de la construction navale, après avoir déboursé 800 millions de dollars (560 millions d'euros). Or, si le groupe naval est basé en Norvège, c'est-à-dire hors UE, une très grosse partie de son activité est réalisée en France, en Finlande et en Allemagne. La Commission européenne devait donc donner son avis mais, après six mois d'investigations, n'a rien trouver à redire sur l'opération, répondant aux critères européens de la concurrence.

Concurrence : Manque d'anticipation de Bruxelles ?

Pour Bruxelles, les Sud-Coréens ne construisent pas, à ce jour, de paquebots, ce qui signifie que l'arrivée de STX à la barre d'Aker Yards ne pose pas de problème de concurrence. Pourtant, ni le gouvernement de Séoul ni ses chantiers n'ont caché leurs ambitions sur ce segment très lucratif de la construction navale. « Non seulement les Coréens ont annoncé qu'ils se lanceraient sur les paquebots mais en plus on connaît leurs méthodes. Pour s'imposer sur des marchés, ils vendent à pertes en étant soutenus par des aides publiques que nous dénonçons en Europe depuis des années. C'est de cette manière, notamment, qu'ils se sont imposés sur le secteur des méthaniers », explique un observateur. « La vraie question était de savoir si, avec les Coréens, on se trouvait face à une concurrence loyale et non faussée », ajoute-t-on à la CFDT, où l'on ne semblait pas surpris par la décision de la Commission mais plus agacé par son manque de vision à moyen terme. Toujours prompte à sauvegarder la concurrence, l'Europe a sans doute, dans ce cas, manqué d'anticipation. Car, si elles ne sont pas infaillibles, certaines tendances industrielles sont tout de même plus fiables que les prévisions météorologiques à 8 jours.

L'Etat dans le mur européen

Quelques heures après l'annonce de la décision des autorités européennes, les syndicats des ex-Chantiers de l'Atlantique étaient reçus à Matignon, puis à l'Elysée. Leur sentiment après cette double rencontre ? Pour la CFDT, la journée tient en trois mots : « Déçus, amers et zéro solution ». Depuis octobre, l'ensemble des syndicats, unanime sur cette question, n'a cessé d'alerter les politiques sur le danger que représente l'arrivée d'un groupe sud-coréen. Pour les représentants du personnel, en laissant STX opérer, on s'achemine vers un « pillage progressif du savoir-faire en matière de navires de croisière ». Ces derniers mois, le gouvernement français a donc tenté d'élaborer une solution européenne pour repousser l'assaut de la Corée du Sud, leader mondial de la construction navale mais confrontée à la concurrence de plus en plus vive de la Chine sur le marché des navires de charge. La piste de Fincantieri a notamment été explorée. Le groupe public italien, premier fabriquant de paquebots, s'était dit intéressé pour entrer au capital d'Aker. « Ca a capoté en raison des problèmes de concurrence. Un tel projet n'aurait jamais eu le feu vert de Bruxelles car Fincantieri et Aker auraient concentré 75% du marché des paquebots, ne laissant comme seul concurrent que l'Allemand Meyer Werft », explique un responsable syndical. « Un mariage avec les Italiens serait une catastrophe car elle deviendrait monopolistique sur les paquebots et ce serait un très violent encouragement pour les Coréens de rentrer sur le marché par eux-mêmes », estime pour sa part un observateur avisé du secteur de la construction navale.
A défaut de pouvoir imaginer un montage à l'échelle du groupe Aker Yards, une solution franco-finlandaise aurait ensuite été étudiée afin de sauver l'activité Cruise & Ferries, concentrée en France (Saint-Nazaire, Lorient) et en Finlande (Turku, Rauma, Helsinki). Mais, à ce niveau, c'est la volonté finlandaise qui a semble-t-il fait défaut. « Les Finlandais sont restés frileux, peut être parceque c'est un petit pays qui n'a pas la même tradition de défense de ses intérêts. Leur gouvernement n'a pas voulu s'engager et les syndicats n'ont pas vraiment bougé. Au final, la France s'est retrouvée seule ».

Sauver le soldat Saint-Nazaire

« On est passé à côté d'un grand projet européen de construction navale et on n'a pas pu, ou su, empêcher STX de prendre le contrôle », déplore-t-on à la CFE-CGC, où l'on regrette que l'Europe ne soit pas capable d'élaborer une véritable politique industrielle. Faute de pouvoir trouver une porte de sortie européenne, le gouvernement français s'est donc rabattu sur ses terres. Cet hiver, les syndicats avaient proposé, comme piste possible, que l'Etat prenne lui-même une participation dans Aker Yards via la Caisse des Dépôts et Consignations. La prise de contrôle du groupe aurait coûté aux alentours de 600 millions d'euros, soit une somme équivalente à celle versée par la CDC pour racheter les actions de Lagardère dans EADS. Mais, politiquement, voir la France se lancer seule dans un tel investissement paraissait délicat. En outre, certains observateurs estimaient comme une mauvaise idée la perspective de voir un investisseur public prendre les commandes. « L'Etat en tant qu'actionnaire est nul et non-avenu », lâche sévèrement un ancien membre du management des Chantiers de l'Atlantique.
Les conseillers de Nicolas Sarkozy et François Fillon ont confirmé aux responsables syndicaux que la piste d'industriels nationaux avait été testée. Bien qu'aucun nom n'ait semble-t-il été cité lors des entretiens, on pense notamment à DCNS. A plusieurs reprises, déjà, le mariage des anciens arsenaux avec Saint-Nazaire avait été envisagé. Mais la direction de DCNS refuse d'y souscrire, tout comme son actionnaire industriel, Thales, qui détient 25% de son capital (et pourra monter à 35% suivant l'accord de juin 2007). Ce dernier a pu mesurer au cours du processus de rapprochement avec l'ex-Direction des Constructions Navales combien la notion de « chantiers navals » faisait office d'épouvantail auprès de ses propres actionnaires. Autant dire que convaincre l'électronicien de se lancer dans l'aventure des paquebots était quasiment mission impossible. Pour autant, comme l'avait déjà affirmé en décembre la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, l'Elysée et Matignon ont réaffirmé hier aux syndicats qu'il n'était pas question d'abandonner Saint-Nazaire. « L'Etat ne veut pas se séparer de cet outil de production qui est, notamment, le seul site français encore capable de sortir un porte-avions ».

Retranché derrière le décret de 2005 sur les investissements étrangers

Ceci étant, STX a bel et bien reçu le feu vert européen pour acheter 39.2% du capital d'Aker Yards et prendra très officiellement le pouvoir le 21 mai, lors de l'assemblée générale du groupe à Oslo. Est-ce à dire que, malgré la volonté politique française, les carottes sont cuites pour Saint-Nazaire ? « Pour protéger le chantier, l'Etat mise tout sur le décret régissant les investissements étrangers », explique-t-on à la CFTC. Le texte peut, en effet, constituer une arme efficace, permettant, selon la CFE-CGC, « d'empêcher STX d'exercer son contrôle au-delà d'une certaine limite ». Instauré en 2005, le décret impose que la prise de contrôle d'une société nationale exerçant des activités stratégiques par des intérêts étrangers soit soumise à l'accord des autorités françaises. C'est le cas des ex-Chantiers de l'Atlantique qui, des cuirassés Liberté (1905) ou Jean Bart (1940) au porte-avions Foch (1963) puis aux frégates de surveillance dans les années 90 et peut être bientôt au nouveau porte-avions de la Marine nationale, ont toujours exercé une activité militaire. Or, si STX va prendre le contrôle du groupe Aker Yards avec ses 39.2%, il n'aura pas la minorité de blocage dans sa filiale française, constituée des sites de Saint-Nazaire et Lorient. Au moment de la vente par Alstom de sa branche marine, en 2006, le groupe de Patrick Kron a, en effet, conservé 25% du capital d'Aker Yards France. Cette nouvelle société, de droit français, a été créée à partir des actifs des Chantiers de l'Atlantique. Avec 39.2% d'une participation n'atteignant que 75%, STX n'obtient pas les 33% nécessaires à la minorité de blocage. Si le sud-coréen souhaite prendre la barre de Saint-Nazaire, il lui faudra donc impérativement l'autorisation du gouvernement. Et cette protection va même plus loin puisque toute montée au capital du groupe Aker aura, mécaniquement, une influence sur la participation dans la filiale française - et retombera donc sous le coup du décret de 2005. Le rempart parait donc assez solide mais n'est pas sans faille. Tout d'abord, STX peut très bien s'allier à actionnaire européen d'Aker pour renforcer son contrôle, sans que les protections légales puissent y faire grand chose. Par ailleurs, la sauvegarde des seuls chantiers de Saint-Nazaire ne solutionne pas le danger du transfert de technologie vers l'Asie.

« Le loup est entré dans la bergerie »

Pour la CGT, un retranchement derrière le décret de 2005 n'est pas suffisant. A sa sortie de l'Elysée, hier soir, la confédération a estimé qu'avec la prise contrôle d'Aker Yards par STX, « le loup est entré dans la bergerie ». Les craintes sont partagées par les autres organisations ; « Nous sommes inquiets car le décret de 2005 n'est pas suffisant pour protéger le savoir-faire européen en matière de construction de paquebots », fait-on valoir à la CFTC. « La protection franco-française n'empêchera pas STX d'accéder à ce marché. Il pourra y entrer par la Finlande, qui dispose des mêmes compétences qu'en France sur les paquebots et où ils auront beaucoup plus de latitudes », explique quant à lui un cadre de la CFE-CGC. Après avoir achevé une série de trois paquebots géants pour la compagnie Royal Carribean Cruise Line (RCCL), les chantiers finlandais ont en effet attaqué fin 2007 la réalisation du Genesis, le plus gros navire de croisière jamais imaginé. Bourrés de technologies dernier cri et d'innovations, ces bateaux se hissent aux plus hauts standards de l'industrie de la croisière. D'où l'inquiétude des syndicats français. Ces derniers ne sont pas plus rassurés par le rempart constitué par la sous-traitance nécessaire à la réalisation de tels bateaux. Certes, la construction d'un paquebot requière un réseau de fournisseurs spécialisés et très compétents, tissu industriel que la France, la Finlande, l'Allemagne et l'Italie ont mis très longtemps à constituer. Mais combien de temps la non possession d'un tel réseau peut-elle dissuader les Coréens de se lancer eux mêmes dans l'aventure ? Sans doute peu de temps si l'on considère l'exemple du Japonais Mitsubishi, qui est parvenu à réaliser par ses propres moyens trois paquebots apparemment très réussis.

STX aurait déjà discuté avec RCCL pour réaliser un paquebot en Corée

La concurrence de plus en plus forte de la Chine les a déjà fait sortir du bois. Premier à ne pas cacher ses ambitions sur ce secteur, le géant Samsung avait estimé l'an passé être en mesure de construire son premier paquebot après 2015. C'était avant le raid de STX sur Aker. En décembre dernier, le président de Fincantieri, numéro 1 mondial du secteur, tirait la sonnette d'alarme sur le dossier STX. « Alors que l'entrée de Samsung sur ce marché nous paraissait impossible avant 2017, le premier paquebot sud-coréen pourrait naître dès 2012 », affirmait Giuseppe Bono. Cette crainte était alors relayée par un cadre d'Aker Yards, qui estimait possible que les chantiers asiatiques « réalisent leur premier navire dans un délai de 3 à 5 ans ». Selon lui, « les Européens ont une avance grâce à leur réseau spécialisé de fournisseurs mais une forte volonté politique, des aides publiques et la possibilité d'observer Aker Yards de l'intérieur tout en s'imprégnant de son organisation pourrait accélérer les choses ». La faiblesse du dollar par rapport à l'Euro, si elle persiste, pourrait en outre inciter les armateurs à tenter l'expérience en Asie. Enfin, outre ses projets de ferries, on sait aujourd'hui que STX a approché RCCL en vue de réaliser en Corée un premier paquebot. Ces discussions se sont tenues, selon nos sources, avant le raid boursier d'octobre 2007.

« Plus on dressera de protections, mieux cela vaudra »

Tout le problème consiste donc à contenir les appétits coréens sur le marché de la croisière et parvenir à garder le contrôle de la situation, ce qui semble loin d'être évident. Toutefois, la présence dans le capital d'Aker Yards de STX, qui a tout de même déboursé 800 millions de dollars dans l'affaire, pourrait aussi constituer une arme à double tranchant pour la Corée du sud. C'est en tous cas l'avis d'un expert du secteur : « Si STX est piégé avec ses 800 millions de dollars investis dans Aker on calme bien les velléités coréennes et on protège leur nationalisme exacerbé en les obligeant s'ils veulent rentrer directement sur les paquebots à une concurrence Coréano-Coréenne ». Reste malgré tout la possibilité que, sous la pression des chantiers chinois, qui ont engrangé l'an passé plus de commandes que leurs voisins coréens, Séoul laisse ses industriels se regrouper. STX Shipbuilding, beaucoup moins gros que Samsung, Hyundai et Daewoo pourrait-il se faire croquer ? Incités par le succès de l'opération sur Aker, les autres constructeurs coréens ne seraient-ils pas tentés, par ailleurs, de s'engouffrer dans cette brèche en rachetant, par exemple, une partie du capital de Fincantieri, dont la privatisation est programmée ? En tout état de cause, selon un responsable syndical nazairien, « plus on dressera de protections, mieux cela vaudra ».

Dans l'attente du conseil d'administration du 21 mai

Du côté de la CFDT, on souhaite toujours qu'un groupe industriel européen puisse jouer un rôle dans Aker et, en dehors de DCNS, on pensait aussi, hier, à Alstom. Toujours actionnaire d'Aker Yards France à hauteur de 25%, le groupe français pourrait finalement ne pas céder ses parts en 2010, comme prévu initialement. Au terme des accords signés en 2006 entre Français et Norvégiens, Alstom pourrait même, selon certaines sources, porter sa participation autour de 40% par l'intermédiaire d'actions remboursables. Mais, comme se demande un syndicaliste, après avoir tout fait pour se débarrasser de ses chantiers navals, « Kron aura-t-il le cran ? » C'est la question, tout comme de savoir quelle sera la stratégie de STX et les éventuelles alliances que le groupe peut nouer avec d'autres actionnaires. Après la vente des chantiers allemands et ukrainiens de la division Navires Marchands à un groupe russe, on craint en France que la Norvège ne sauve ses meubles, en l'occurrence la division Offshore et Navires Spécialisés, qui concentre les chantiers norvégiens. Il ne resterait alors plus que Cruise & Ferries, ce pour quoi, justement, STX a déboursé tant d'argent.
Un Coréen aux manettes d'un géant européen de la construction navale, cela paraissait il y a peu encore comme impensable. C'est pourtant aujourd'hui le cas, où plutôt cela devrait l'être le 21 mai, lors de l'assemblée générale des actionnaires d'Aker Yards. Et si à cette date, le groupe européen change de pavillon, les syndicats sont quant à eux bien décidés à ne pas baisser le leur.

Chantiers de l'Atlantique (ex-STX France)