Défense
Libye : Le point sur les opérations avec l'amiral Coindreau

Actualité

Libye : Le point sur les opérations avec l'amiral Coindreau

Défense

Après bientôt trois mois d'opérations au large de la Libye, le contre-amiral Philippe Coindreau, commandant du groupe aéronaval français (TF 473), fait le point sur la situation et les actions menées par la Marine nationale et l'Aviation Légère de l'Armée de Terre (ALAT) dans le cadre de l'opération Harmattan/Unified Protector. Pour mémoire, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté le 17 mars la résolution 1973 autorisant le recours à la force contre les troupes du colonel Kadhafi pour protéger les populations civiles. Deux jours plus tard, l'armée de l'Air française lançait ses premiers raids, alors que le porte-avions Charles de Gaulle appareillait de Toulon le 20 mars pour rejoindre la zone. 48 heures après, le groupe aérien embarqué entrait en action. « Il faut noter que le porte-avions était rentré de l'opération Agapanthe (plus de quatre mois de déploiement en océan Indien avec notamment un soutien aux troupes engagées en Afghanistan, ndlr) le 20 février. « Si le groupe aéronaval a pu lancer ses premières opérations dès le 22 mars, c'est bien grâce à Agapanthe. Car le porte-avions, le groupe aérien et l'état-major embarqué étaient parfaitement entrainés », souligne l'amiral Coindreau.

Le contre-amiral Philippe Coindreau  (© : MARINE NATIONALE)
Le contre-amiral Philippe Coindreau (© : MARINE NATIONALE)

1100 sorties en moins de trois mois

Le groupe aérien embarqué (GAE) du Charles de Gaulle compte toujours 10 avions de combat Rafale Marine et 6 Super Etendard Modernisés (SEM), 2 avions de guet aérien Hawkeye et des hélicoptères, avec notamment deux Caracal et un Puma. Ce « Plot Resco » est destiné à récupérer des pilotes en zone de combat au cas où leur appareil serait abattu ou serait accidentellement perdu. Le GAE intervient en même temps que les unités de l'armée de l'Air. Celle-ci mobilise actuellement, sur le théâtre libyen, 6 Rafale Air et 3 Mirage F1 CR sur la base corse de Solenzara, ainsi que 3 Mirage 2000-5, 6 Mirage 2000D et 6 Mirage 2000N qui interviennent depuis La Sude, en Crète. A cela s'ajoutent des avions radar E-3 F Awac et avions ravitailleurs C135 qui décollent des bases d'Avord et d'Istres. Depuis le début des opérations au large de la Libye, les avions du Charles de Gaulle totalisent 1100 sorties, ce qui donne une bonne idée du rythme très soutenu du GAE, bien qu'il ne soit composé que de 18 avions. Totalement polyvalents depuis la mise en service du standard F3 fin 2009 et l'introduction de nouveaux équipements l'an dernier, les Rafale de l'aéronautique navale mènent des missions d'attaque air-sol (bombes GBU 12, Armement Air-Sol Modulaire - AASM, missile de croisière Scalp EG), de défense aérienne (missiles air-air Mica), de reconnaissance grâce à l'emport de la nouvelle nacelle Reco NG, ainsi que de ravitaillement en vol au profit d'autres aéronefs. En tout, les avions de la marine réaliseraient, en moyenne, environ la moitié des sorties françaises d'attaque au sol.

SEM sur le Charles de Gaulle  (© : EMA)
SEM sur le Charles de Gaulle (© : EMA)

Pas de montée en puissance prévue du GAE

Si, mercredi soir, l'OTAN a appelé à un renforcement des moyens mis en oeuvre en Libye, le Charles de Gaulle, capable d'embarquer une trentaine d'avions, ne devrait pas voir son groupe aérien monter en puissance. « Nous nous inscrivons déjà dans un effort global qui est très important. Il n'est pas prévu d'augmenter le groupe aérien embarqué, qui est parfaitement taillé pour l'opération en cours », affirme l'amiral Coindreau. Le porte-avions n'étant pas engagé dans un conflit de haute intensité, l'utilisation au maximum de ses capacité n'est pas jugé nécessaire. Le recours à un GAE réduit permet, en outre, de faciliter le travail à bord et, surtout, de ménager le potentiel du parc aéronautique, en conservant des appareils en métropole pour effectuer des relèves, assurer l'entretien et poursuivre les missions d'entrainement et de formation.

Tigre et BPC  (© : MARINE NATIONALE)
Tigre et BPC (© : MARINE NATIONALE)

Les hélicoptères du Tonnerre interviennent et sont accrochés

En plus du Charles de Gaulle, la Marine nationale compte, sur place, le bâtiment de projection et de commandement Tonnerre, qui a quitté Toulon le 17 mai avec, à son bord, une petite vingtaine d'hélicoptères de l'ALAT. Il y a là des Tigre, des Gazelle et des Puma. Dans la nuit du 3 au 4 juin, ces machines sont intervenues pour la première fois contre les forces pro-Kadhafi. Pour m'amiral Coindreau, il s'agit d'une capacité complémentaire. « Nos avions ont une visibilité verticale. L'arme aérienne sait traiter un objectif dès lors qu'il est visible. Car, pour éviter les dommages collatéraux, le pilote doit avoir la cible en visuel et mesurer les risques de dommages. Or, nous avons un adversaire qui se cache désormais dans les zones urbaines ou sous la végétation. Il utilise tous les moyens pour s'imbriquer dans la population civile et e fondre dans la nature. Depuis un avion, il est très difficile de distinguer sous un bois ou une forêt des armes lourdes. C'est pourquoi l'hélicoptère est très intéressant, car il vole bas et offre une vue différente, horizontale ou oblique. Il peut donc mieux détecter l'adversaire ». Avions et hélicoptères peuvent, de plus, agir de concert, l'intervention de l'ALAT pouvant forcer l'ennemi à sortir de sa cachette et, ainsi, s'exposer aux coups de l'aviation.
Intervenant conjointement avec les Apache britannique embarqués sur le porte-hélicoptères HMS Ocean, les Tigre et Gazelle français ont, depuis le week-end dernier, lancé de nouvelles attaques contre les forces de Kadhafi. Pour des questions de sécurité et d'efficacité, les miliaires demeurent très discrets sur ces opérations. « Nous cherchons à recueillir le maximum de renseignements tactiques sur le théâtre pour engager nos hélicoptères de manière efficace et avec le maximum de sécurité. Il faut utiliser cet outil à bon escient et à coup sûr car nous sommes face à un adversaire dangereux ». Les troupes fidèles au régime de Tripoli ne restent en effet pas les bras croisés et l'amiral Coindreau nous a confirmé que les hélicoptères français avaient fait l'objet de tirs à l'arme légère et même au missile sol-air. Aucun dommage n'était cependant à signaler en date d'hier.

Le Jean Bart et le Jean de Vienne (© : EMA)
Le Jean Bart et le Jean de Vienne (© : EMA)

La force navale utilisée dans l'ensemble du spectre des missions

En plus du Charles de Gaulle et du groupe aéromobile, constitué du Tonnerre et de ses hélicoptères, la Marine nationale compte sur zone d'autres bâtiments. Le groupe aéronaval compte, en effet, un sous-marin nucléaire d'attaque, la frégate antiaérienne Jean Bart, la frégate anti-sous-marine Jean de Vienne, la frégate Guépratte, l'aviso Lieutenant de Vaisseau Le Hénaff, ainsi qu'un pétrolier-ravitailleur. Ce dernier, assurant le soutien logistique de la flotte (carburant, munitions, pièces détachées, vivres...) fait actuellement l'objet d'une relève. Après avoir été remplacée par la Marne, la Meuse a quitté Toulon mercredi pour relever sa cadette au large de la Libye. On notera aussi que le Guépratte a remplacé le Courbet, qui a mis le cap sur l'océan Indien. Enfin, la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, admise au service actif cette nuit, a quitté Toulon pour remplacer le Jean Bart.
Les frégates, dont l'action est souvent méconnue, jouent dans le cadre de l'opération Harmattan un rôle fondamental. D'abord, elles assurent l'escorte des bâtiments porte-aéronefs et le contrôle aérien de la zone, mais elles se chargent également de faire respecter l'embargo maritime et de protéger les convois d'aide humanitaire acheminée par bateaux. La flotte a même été confrontée à des attaques asymétriques, avec l'emploi de commandos et d'embarcations bourrées d'explosifs. Ainsi, les frégates ont repoussé, le mois dernier, des raids nautiques lancés par les forces libyennes contre le port de Misrata, où arrive l'aide humanitaire. A cette occasion, un semi-rigide transportant une tonne d'explosif a été intercepté. Il s'agissait, notamment, d'empêcher le minage du port, qui avait été entrepris. Et elles ont même utilisé leur artillerie principale pour faire taire des batteries côtières. « Avec la Libye, nous avons une force navale utilisée dans l'ensemble du spectre des missions. C'est la projection de puissance avec le groupe aéronaval et le groupe aéromobile, le soutien et l'appui contre terre par nos frégates, le déminage, l'interception de raids nautiques, le contrôle du trafic maritime ou encore le renseignement », souligne le pacha de la TF 473.

Mirage de l'armée de l'Air  (© : EMA)
Mirage de l'armée de l'Air (© : EMA)

Opération interarmées et interalliés

Première contributrice de l'opération Unified Protector, qui est passée le 30 mars sous le commandement de l'OTAN, la France agit actuellement dans un contexte totalement interarmées. Depuis le début, la Marine nationale et l'armée de l'Air coordonne leurs actions et, avec l'ALAT sur le Tonnerre, l'armé de Terre est aussi engagée. L'ensemble est, de plus, déployé dans un environnement interalliés, une petite dizaine de membres de l'Alliance (qui regroupe 28 pays) participant à l'opération. Aux côtés des groupes aéronavals français et britannique (la Royal Navy a 8 bâtiments sur zone), il y a également la force navale de l'OTAN (une quinzaine de bâtiments), conduite par un amiral italien à bord du porte-aéronefs Garibaldi. L'action de cette armada doit être coordonnée avec les différentes forces aériennes intervenant depuis des bases européennes et réalisant la majorité des 100 à 150 sorties de combat menées chaque jour par l'Alliance. « La coopération entre les forces est quotidienne et, chaque jour, je suis en contact avec le commodore embarqué sur le HMS Ocean et la force de l'OTAN dans le golfe de Syrte », précise Philippe Coindreau.

Apache sur le HMS Ocean  (© : ROYAL NAVY)
Apache sur le HMS Ocean (© : ROYAL NAVY)

« Un adversaire professionnel, tenace, réactif et agressif »

Sur le terrain, les forces de la coalition portent indéniablement des coups sévères au régime de Tripoli. Mais, pour le moment, l'action de l'OTAN n'a pas permis aux insurgés, qu'il convient désormais d'appeler « forces de l'opposition », de prendre l'ascendant sur le colonel Kadhafi dont les troupes semblent néanmoins avoir perdu l'initiative. Selon Philippe Coindreau : « Toutes les initiatives des forces de Kadhafi ont cessé, dont les opératiosn commando pour bloquer le port de Misrata. L'avancée vers Bengazi a été stoppée et le front est stabilisé entre Brega et Ajdabya. A Misrata, les forces de l'opposition n'ont cessé de regagner du terrain et je rappelle que Misrata serait tombée si la coalition n'était pas intervenue ». Toutefois, même si les troupes pro-Kadhafi ont subi de lourdes pertes (70 objectifs, dont une quarantaine de véhicules, ont encore été neutralisés cette semaine par les seuls appareils français), le régime résiste. « Nous sommes face à un adversaire excessivement professionnel, tenace, réactif et agressif. Ce sont des militaires expérimentés et entrainés qui n'hésitent pas à être violents et ne se soucient pas de la population. Ils n'hésitent pas, non plus, à tirer sur les appareils de l'OTAN ».
Dans quelle proportion l'ordre de bataille libyen a-t-il été amoindri ? Difficile à dire. Reste que, de semaine en semaine, le potentiel militaire du régime de Tripoli s'amenuise, la coalition menant une véritable campagne d'usure de l'adversaire. « Nous ne constatons pas de reconstitution des forces. A Brega, les forces de Kadhafi sont en position défensive. Elles ont une capacité de résistance certaine mais pas excessivement puissante. Chaque jour, nous constatons l'attrition des moyens de Kadhafi et la composante hélicoptère apporte une plus value et une accélération dans ce domaine ».

Sur le Charles de Gaulle  (© : EMA)
Sur le Charles de Gaulle (© : EMA)

« Bluffé par le comportement de nos équipages »

Hier, l'amiral a également tenu à rendre hommage à ses hommes. Car ce sont plus de 2000 marins français qui sont engagés depuis près de trois mois en Libye, une opération qui s'ajoutent, pour l'équipage du Charles de Gaulle et du groupe aérien embarqué, à un long déploiement déjà mené en début d'année. « Je suis bluffé par le comportement de nos équipages, que nous devons à la qualité des hommes, de l'entrainement et de la formation. Depuis que je suis ici, je n'ai pas vu l'ombre d'une erreur. Nous avons vraiment des personnels motivés et compétents ». Le pacha de la TF 473 se dit également très satisfait des performances militaires tricolores. « Je constate l'efficacité de nos moyens sur zone, qu'il s'agisse des forces maritimes, de l'ALAT et de l'armée de l'Air. Et je suis extrêmement fier de ce que fait la France sur le territoire libyen ».

Marine nationale | Toute l’actualité de la marine française