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Libye : une frégate grecque va rejoindre l’opération Irini, qui peine à trouver sa place
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Libye : une frégate grecque va rejoindre l’opération Irini, qui peine à trouver sa place

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Privée de bâtiment suite au départ fin mai de la frégate française Jean Bart, la nouvelle opération européenne Irini au large de la Libye va retrouver prochainement un moyen naval. Il s’agit d’une frégate grecque, dont l’intégration à l’EUNAVFOR Med a été annoncée hier par l’état-major de l’opération. Le Spetsai n’est cependant pas encore sur zone.

Seconde des quatre frégates du type Meko 200 HN de la flotte hellénique, ce bâtiment, mis en service en 1996, mesure 117.5 mètres de long pour 14.8 mètres de large et affiche un déplacement de 3350 tonnes en charge. Comptant un équipage de 190 marins et capable d’atteindre 32 nœuds, le Spetsai peut mettre en œuvre un système surface-air à lancement vertical Sea Sparrow (16 missiles), huit missiles antinavire Harpoon, une tourelle de 127mm, deux canons multitubes Phalanx, six tubes lance-torpilles et un hélicoptère Seahawk.

 

Le Spetsai  (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Spetsai  (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

La poudrière libyenne et l’embargo de l’ONU sur les armes

Officiellement lancée le 1er avril par l’Union européenne, Irini succède à la défunte opération Sophia et a comme première et délicate mission de faire respecter l’embargo sur les armes à destination du territoire libyen. Un embargo décrété par les Nations Unies en 2016, la résolution 2292 autorisant notamment les inspections de navires. Il s’agit aussi, pour l’Europe, de marquer son intérêt pour la zone et de disposer de moyens à proximité pour suivre l’évolution de la situation dans ce pays en proie à une guerre civile. Et où, à l’instar d’autres régions du monde, ce conflit local né de la chute du régime de Kadhafi en 2011, fait maintenant l’objet d’un jeu d’influences et même d’un affrontement indirect entre puissances étrangères. Avec d’un côté le gouvernement d’union nationale (GNA), installé à Tripoli, reconnu par la communauté internationale et militairement soutenu par la Turquie, qui déploie depuis février en Libye des troupes et du matériel. Et de l’autre le maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l’est du pays et est soutenu par les Emirats Arabes Unis, l'Egypte mais aussi la Russie, qui a envoyé en mai des avions de combat en Libye.

Lancement raté en pleine crise sanitaire

Alors que la situation demeure très compliquée sur place et que la problématique des migrants suscite des dissensions entre pays européens autour de cette nouvelle opération, qui peine à monter en puissance malgré l’intérêt stratégique évident de la zone pour l’UE, Irini a en plus eu la malchance d’être lancée en pleine crise du coronavirus. Ce qui n’a évidemment pas facilité la mobilisation de moyens de la part des pays participants, sachant que l’opération devait être lancée en avril avec le groupe aéronaval emmené par le porte-avions Charles de Gaulle. Ce qui aurait permis d’envoyer aux belligérants et à leurs soutiens un message politique fort. Mais le bâtiment amiral de la flotte française, victime d’une épidémie de Covid-19, a été contraint de rentrer prématurément à Toulon et donc d’annuler la dernière phase de son déploiement prévue en Méditerranée centrale.

 

Le Charles de Gaulle et son escorte européenne au mois de mars en Europe du nord  (© MARINE NATIONALE)

Le Charles de Gaulle et son escorte européenne au mois de mars en Europe du nord  (© MARINE NATIONALE)

 

C’est donc le Jean Bart qui a inauguré en mer Irini, ce bâtiment rentrant cependant au bout de trois semaines, dès le 28 mai, à sa base toulonnaise. Les fermetures de frontières et la réduction drastique des liaisons aériennes ont évidemment impacté le déploiement et les relèves de moyens navals comme du personnel civil et militaire disposant des compétences nécessaires à l’opération. L’arrivée normalement prochaine du Spetsai confirme néanmoins la poursuite des activités maritimes d’Irini, en plus des capacités aériennes dont l’EUNAVFOR Med a pu disposer ces dernières semaines, dont un avion de patrouille maritime P-3C Orion allemand et des avions de surveillance An-28BR1 Bryza et Merlin III respectivement mis à disposition par la Pologne et le Luxembourg. « Même si la mission a débuté récemment, elle a déjà produit des résultats dans la collecte de renseignements sur les trafics d’armes, partagée avec l’ONU, et a aussi eu un effet dissuasif sur la contrebande de pétrole », explique le contre-amiral italien Fabio Agostini, qui commande l’EUNAVFOR Med Irini, dont l’état-major est installé à Rome.

 

Le Jean Bart rentrant à Toulon le 28 mai  (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Jean Bart rentrant à Toulon le 28 mai  (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

 

Le Jean Bart et le Forbin débusquent des navires suspects

A ce titre, le Jean Bart a mené le 22 mai un contrôle auprès d’un pétrolier battant pavillon gabonais, le Jal Laxmi, en provenance des Emirats Arabes Unis et qui faisait route vers Tobrouk, dans le territoire contrôlé par le maréchal Haftar. Le tanker a été interrogé par la frégate française par radio, ce qui a semble-t-il suffi à le dissuader de poursuivre vers sa destination. Du moins temporairement puisqu’après le départ du Jean Bart, le Jal Laxmi se trouvait toujours au large des côtes libyennes où a priori rien ne l’empêchait de finaliser sa besogne. Dans le même ordre d’idée, une autre frégate de la Marine nationale, le Forbin, qui rentrait à Toulon après avoir participé à l’opération européenne Agenor dans le secteur d’Ormuz, a surpris le 27 mai un roulier turc, le Cirkin, faisant route vers Misrata. Un navire de commerce qui était escorté par deux frégates turques, les Gemlik et Oruçreis. Officiellement, il naviguait vers Gabès et a infléchi sa route vers ce port tunisien après avoir été survolé par l’hélicoptère Panther du Forbin. Puis, une fois la frégate française partie, le roulier a repris son chemin vers la Libye. Il est apparemment reparti le 29 mai de Misrata pour revenir le 2 juin en Turquie.

Impuissance face aux trafics

Alors que de nombreuses armes transitent impunément via la frontière entre l’Egypte et la Libye, ces deux évènements illustrent l’incapacité de la communauté internationale à empêcher les trafics dans cette zone, en particulier en mer. Le lancement de l’opération Irini a d’ailleurs été vue d’un très mauvais œil par les belligérants et leurs alliés, même si depuis deux mois l’opération européenne s’est révélée très limitée, tant dans ses moyens que ses capacités d’action (on se rappelle que Sophia, lancée en 2015, a compté jusqu’à 12 bâtiments militaires au large des côtes libyennes).

L’ONU doit se prononcer sur le prolongement de la résolution 2292

Malgré tout, cette présence européenne, si anecdotique soit-elle finalement pour le moment, irrite de nombreux acteurs engagés dans le conflit libyen. Le problème est d’autant plus sensible actuellement que le Conseil de sécurité de l’ONU doit prochainement se prononcer sur le renouvellement de la résolution 2292, qui arrive à échéance le 10 juin. Et l’Europe redoute évidemment que la Russie, dont l’engagement en Libye s’est donc accru ces dernières semaines, n’y mette son veto. Moscou pourrait évidemment s’en dispenser sans que cela perturbe son intervention, puisque les Russes, comme les Turcs et les autres pays engagés sur place, déroulent leurs opérations sans se préoccuper de ces contingences. En revanche, sans cette fameuse résolution, Irini ne pourrait plus s’appuyer sur un mandat international pour agir au large de la Libye.

Des moyens de renseignement très précieux

A défaut d’avoir, à ce stade, un dispositif dissuasif, mais aussi les coudées politiquement et militairement franches (on ne voit pas, par exemple, une frégate européenne se mettre en travers d’un convoi escorté par la marine turque), le maintien sur zone d’une présence navale européenne avec des bâtiments équipés de puissants senseurs demeure au moins, ici comme ailleurs, très précieuse en matière de recueil d’informations et d’appréciation de situation. C’est ainsi que la marine française a pu, grâce à ses frégates, confirmer le mois dernier l’envoi d’avions de combat russes depuis la Syrie jusqu’en Libye. La Provence, qui était alors en Méditerranée orientale, avait détecté le décollage de 14 appareils, seule une demi-douzaine revenant à sa base syrienne. Les autres ont été ensuite repérés vers la Libye par les moyens présents dans le secteur.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.