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L'Italie va construire la nouvelle flotte du Qatar

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L'Italie va construire la nouvelle flotte du Qatar

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Quatre corvettes fortement armées, deux patrouilleurs hauturiers et un bâtiment de projection... Après des mois d’une âpre bataille entre la France et l’Italie, le Qatar a finalement choisi cette dernière pour renouveler les moyens de sa marine. La signature d'un contrat d’une valeur de 4 milliards d’euros a été annoncée hier à Rome.

Une construction étalée entre 2018 et 2024

Ces sept navires seront entièrement réalisés par les chantiers Fincantieri, qui débuteront leur construction en 2018 en vue d’un achèvement du programme six ans plus tard. Cette commande est assortie d’un important volet d’assistance technique pour le maintien en condition opérationnelle de ces unités sur une période de 15 ans. « C’est une journée mémorable pour Fincantieri car gagner une compétition mondiale pour un tel programme est loin d’être évident. Nous avons obtenu un résultat remarquable qui permet à l’entreprise de devenir également un leader dans le secteur de la défense à l’international, tout comme nous le sommes déjà dans la croisière », se félicite Giuseppe Bono, directeur général de Fincantieri.

Fincantieri et DCNS en finale

Le groupe italien a, en effet, de quoi se féliciter, puisqu’il remporte l’un de ses plus gros contrats à l’export dans le domaine militaire. Et cela dans un contexte concurrentiel extrêmement fort. Initialement, de nombreux industriels étaient sur les rangs, notamment les Espagnols et les Allemands, avant que Français et Italiens soient retenus dans la « short list » finale.

En France, on misait beaucoup sur ce projet, qui aurait en particulier contribué à garnir les cales des chantiers bretons. Paris espérait capitaliser sur les récents succès de DCNS à l’export, mais aussi sur celui du Rafale. Il faut en effet se souvenir qu’en mai 2015, Doha a commandé, pour 6.3 milliards d’euros, 24 avions de combat à Dassault, le premier appareil devait sortir des chaînes de montage de Mérignac à partir de 2017.

Frégates contre corvettes

Toutefois, malgré des relations politiques privilégiées avec Doha, et le fort soutien apporté par l’Elysée et le ministère de la Défense, le scénario ne s’est pas déroulé comme prévu.  Que s’est-il passé ? Les Français, suite à ce revers, se montrent muets comme la tombe. On sait cependant que la gestation de ce programme, connu sous le nom de « Protector », fut une affaire complexe. Le plan de renouvellement de la marine qatarie a, en effet, évolué assez significativement au fil du temps. Il vise pour mémoire à renforcer les moyens navals du pays dans un contexte de tensions dans la région, et à disposer, d’ici la coupe du monde football en 2022, de solides moyens de défense aérienne. Avec en toile de fond la possibilité d’acquérir des capacités de défense anti-missile balistique (DAMB).

La FREMM ER française avec mâture intégrée (© : DCNS)

La FREMM ER française avec mâture intégrée (© : DCNS)

 

Pour cette raison, il a d’abord été question de frégates. Dans un premier temps, DCNS a proposé une évolution des Delta singapouriennes (poussées à 4000 tonnes), puis la nouvelle version « toutes options » et à mâture intégrée des frégates lourdes du type FREMM (6000 tonnes). L'émirat aurait dans ce cas disposé des plus puissants bâtiments de combat du Moyen-Orient. Malgré cette offre très tentante, les Qataris n'ont finalement pas voulu franchir cette ligne, qui leur aurait donné dans la région une toute autre dimension militaire. Peut-être ont-ils estimé que ce choix était trop ambitieux, allait au-delà de leurs besoins ou ont simplement considéré qu’entre le poids géostratégique que pouvaient apporter l'achat de frégates de premier rang high-tech et leur réalité opérationnelle, il y avait un fossé. Car ce petit pays du Golfe, qui ne compte que 2.2 millions d'habitants et dont la marine se résume aujourd'hui à une poignée de patrouilleurs, n’est pas forcément « dimensionné » pour pouvoir mettre en œuvre de telles unités.

Un changement de cap s’est donc opéré vers une solution plus « raisonnable », qui était d’ailleurs, peut-être, celle initialement envisagée, à savoir l’acquisition de corvettes. Une carte sur laquelle les Italiens ont pu jouer habilement, sachant que leur version de la FREMM est moins puissante que sa concurrente française, jugée par la majorité des experts comme plus évoluée.

La revanche de Roberta Pinotti après le camouflet de Doha

Au final, même si DCNS dispose dans le domaine des corvettes d’un excellent produit, la famille Gowind ayant déjà rencontré deux succès à l’export (6 vendues à la Malaisie et 4 à l’Egypte), la balance a penché de l’autre côté des Alpes. Un revirement apparu en mars dernier, à l’occasion du salon DIMDEX de Doha, lorsque la ministre italienne de la Défense avait fait le déplacement en vue de signer un accord. Ce dernier n’avait toutefois pas été conclu, les Italiens accusant alors la France d’avoir exercé un puissant lobbying sur l’émirat. Ce ne fut toutefois que partie remise et Roberta Pinotti, que l’on disait dans les coursives furieuse du camouflet subi fin mars, a pris sa revanche hier, à Rome, en assistant avec son homologue Khalid bin Mohammed Al Attiyah à la signature du contrat par Giuseppe Bono et le chef d’état-major de la marine qatarie, le major général Mohammed Nasser Al Mohannadi.

 

La corvette Abu Dhabi, livrée aux EAU en 2013 (© : FINCANTIERI)

La corvette Abu Dhabi, livrée aux EAU en 2013 (© : FINCANTIERI)

 

Des corvettes lourdement armées

Le Qatar a donc opté pour quatre corvettes, dont on sait seulement qu’elles mesureront plus de 100 mètres. Aucune image ou détail n’a été communiqué. Par conséquent, on ne sait pas s’il s’agit d’une version musclée de la corvette Abu Dhabi (88 mètres, 1600 tonnes), livrée en janvier 2013 par Fincantieri aux Emirats Arabes Unis et qui a été conçue sur la base des OPV italiens du type Cigala Fulgosi. Ou bien un nouveau design, peut être inspiré des sept futurs PPA (Pattugliatore Polivalente d’Altura) de 132 mètres et 4500 tonnes commandés par la marine italienne. Il s’agira dans tous les cas d’une véritable plateforme de combat, compacte mais fortement armée, avec en particulier des systèmes fournis par MBDA.

Futur PPA italien (© : FINCANTIERI)

Futur PPA italien (© : FINCANTIERI)

 

Exocet et Aster

On peut facilement imaginer qu’il y aura à bord des missiles antinavire Exocet MM40 Block3. En effet, le Qatar dispose déjà de cette arme sur ses patrouilleurs du type Vita et a commandé en mars des batteries côtières capables de mettre en oeuvre le missile français ainsi que le Marte ER italien. Les futures corvettes disposeront également d’un système surface-air basé très probablement sur la famille Aster. Cette dernière solution laisse la possibilité de doter ces corvettes d’importantes capacités antiaériennes avec des Aster 15 ou 30, mais aussi de les gréer pour la défense anti-missile balistique.

La question de la DAMB

Car la marine italienne, ce qui n’est pas le cas pour le moment de son homologue française, souhaite se doter d’une version navalisée de l’Aster Block 1 NT (à capacité DAMB), qui pourrait équiper ses frégates de défense aérienne du type Horizon et certains PPA. Et côté détection, poursuite et engagement, un nouveau radar multifonctions à faces planes et antenne active sera justement développé par Selex pour les futurs bâtiments italiens, dont la tête de série doit être livrée en 2021. Un calendrier du programme PPA qui correspond plutôt bien à celui des corvettes qataries.

 

Le BDSL algérien Kalaat Beni Abbes (© : OSN)

Le BDSL algérien Kalaat Beni Abbes (© : OSN)

 

Pas de détail sur les autres navires

Concernant les patrouilleurs hauturiers et le bâtiment de projection, aucun détail n’a été donné. Pour ce dernier, il ne s'agira probablement pas d’un grand porte-hélicoptères d’assaut comme celui commandé par la marine italienne (un LHD de 200 mètres et 20.000 tonnes). Présenté comme un LPD (Landing Platform Dock), ce sera plus vraisemblablement une unité moins grande, à l’image du bâtiment de débarquement et de soutien logistique (BDSL) Kalaat Beni Abbes (143 mètres, 9000 tonnes), que Fincantieri a livré en 2015 à l’Algérie.

 

Patrouilleur qatari du type Vita (© : COLLECTION FLOTTES DE COMBAT - M. NITZ)

Patrouilleur qatari du type Vita (© : COLLECTION FLOTTES DE COMBAT - M. NITZ)

 

Un bon capacitaire énorme pour la marine qatarie

Avec ces nouveaux bâtiments, les forces navales du Qatar vont être significativement renforcées. En unités notoires, elles n’alignent en effet, actuellement, que quatre patrouilleurs lance-missiles du type britannique Vita (56 mètres, 530 tonnes), mis en service en 1996 et 1997, ainsi que trois PLM du type français La Combattante III (56 mètres, 430 tonnes) datant du début des années 80. La construction de six nouveaux patrouilleurs de 45 mètres avait également été annoncée en 2014 au chantier Nakilat-Damen Shipyards Qatar (NDSQ).

 

Patrouilleur qatari du type La Combattante III (© : COLLECTION FLOTTES DE COMBAT - M. NITZ)

Patrouilleur qatari du type La Combattante III (© : COLLECTION FLOTTES DE COMBAT - M. NITZ)

 

C’est là que l’on comprend que, même en renonçant à des frégates de premier rang, rien qu’avec les bâtiments que lui livrera Fincantieri, la marine qatarie va connaître un bond capacitaire énorme. Ce qui constitue d’ailleurs, pour elle, un challenge majeur, tant en matière de doctrine qu’au niveau de la mise en œuvre de ses nouveaux matériels, sans oublier les aspects cruciaux liés aux équipages. Et puis il y a l’effet que peut avoir cette nouvelle puissance navale dans la région. Ainsi, il conviendra de voir si le renforcement de cette marine peut être de nature à pousser certains pays riverains à muscler à leur tour leurs flottes.  

 

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