Défense
Livre Blanc : 3000 militaires face à des annonces qu'ils connaissaient déjà

Actualité

Livre Blanc : 3000 militaires face à des annonces qu'ils connaissaient déjà

Défense

Etrange ambiance, hier matin, Porte de Versailles, à Paris. C'est là, en fin de matinée, que le président de la République a dévoilé aux militaires et personnels civils du ministère de la Défense les grandes lignes du Livre Blanc. Où, plutôt, le président a confirmé ce que tous savaient déjà, les multiples fuites de ces dernières semaines n'ayant guère laissé de place à la surprise. De terre, de l'air ou de la marine, c'est donc dans ce contexte que 3000 militaires sont venus écouter durant trois quarts d'heure le chef des Armées détailler la « nouvelle stratégie de sécurité nationale » de la France. Dans un discours qu'il a lui-même qualifié de « fondateur », Nicolas Sarkozy est longuement revenu sur les différentes menaces pesant sur le pays dans le contexte de la mondialisation. « Le monde est confronté au terrorisme de masse, aux tensions qui naissent de la course aux matières premières, à des risques naturels et technologiques croissants. L'Asie a connu un développement économique sans précédent. Elle est devenue un nouveau centre de gravité stratégique. Des facteurs de risque y persistent (...) Aux portes de l'Europe, dans la zone qui va de l'ouest africain jusqu'à l'Asie, en passant par la Méditerranée et la région du Golfe, les facteurs d'instabilité et de violence sont nombreux : revendications identitaires, radicalisations, conflits ouverts ou latent, terrorisme et prolifération ». Pour le président : « Depuis 15 ans, la France n'est plus menacée d'invasion. Les menaces ont changé de nature. Elles sont diverses, mouvantes. Elles nous semblent lointaines, mais, ne nous y trompons pas, le territoire national comme le territoire européen peuvent être frappés demain (...) Nous ne pouvons exclure la réapparition d'une menace majeure, de quelque nature que ce soit, qui mettrait en péril la survie même de la nation ».

Cinq grandes fonctions stratégiques

Pour faire face aux nouveaux défis identifiés par le Livre Blanc, le chef de l'Etat a érigé comme « prioritaire » la connaissance et l'anticipation. « J'ai décidé un effort massif d'investissement sur le renseignement, notamment d'origine spatiale, qui bénéficiera aussi bien à la décision politique qu'aux chefs militaires ». Les crédits alloués aux satellites devraient êtres doublés.

Comme il l'avait indiqué à Cherbourg, fin mars, Nicolas Sarkozy a réaffirmé le rôle « essentiel » de la dissuasion dans la stratégie de défense. « Certains nous disent que la dissuasion nucléaire n'est pas adaptée au XXIème siècle. Je n'en crois rien. D'abord parce qu'elle reste l'assurance vie de la nation dans un monde incertain. Ensuite, parce qu'elle garantit notre indépendance et notre liberté d'action face à toute menace ou chantage contre nos intérêts vitaux. J'entends que la France dispose de telles capacités aussi longtemps que les armes nucléaires seront nécessaires à sa sécurité ».

La troisième grande fonction prioritaire est la protection des populations et du territoire. Le Livre Blanc met en avant la nécessité d'accroître la « résilience » du pays, c'est-à-dire sa capacité à retrouver rapidement un fonctionnement acceptable, sinon normal, face à une crise majeure. « Nous devons nous prémunir contre toute crise majeure sur le territoire national, qu'elle soit intentionnelle ou non. C'est la raison pour laquelle nous devons nous doter d'un système d'alerte et d'information des populations », a expliqué Nicolas Sarkozy. Evoquant la nécessité de renforcer les moyens de protection contre les risques nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques, le président a annoncé la création d'un système de « détection et d'alerte avancée des tirs de missiles balistiques ». S'appuyant sur des moyens radars et spatiaux, ce dispositif interopérable avec les moyens alliés, qui devrait être opérationnel dans une dizaine d'année. Il permettra de suivre l'évolution des menaces balistiques, de déterminer l'origine des tirs afin d'identifier l'auteur de l'attaque et de favoriser l'alerte des populations. On notera toutefois que le délai de réaction serait très court, de l'ordre d'une quinzaine de minutes pour un missile ayant une portée de 3000 kilomètres. Il nécessitera donc une modernisation profonde des moyens d'information de la population, en utilisant tous les supports possibles : sirènes, SMS, mails, panneaux d'affichage publics, Internet... Le système d'alerte est un premier pas vers le fameux « bouclier antimissiles », qui ne pourrait toutefois voir le jour, en raison de son coût, qu'à l'échelle de « l'Union européenne et de l'Alliance atlantique » (Livre Blanc, chapitre 11).
Le danger représenté par les attaques informatiques est également pris en compte. « Le risque d'attaques informatiques qui pourraient paralyser la Nation n'est déjà plus une simple hypothèse : la France et plusieurs pays européens en ont été des victimes récentes (...) J'ai décidé de doter, pour la première fois, la France de capacités défensives et offensives, qui concerneront aussi bien toutes les administrations que les services spécialisés et les armées ». Pour mettre en oeuvre cette stratégie de protection, le président veut une réorganisation des moyens, le renforcement de la coordination entre les forces, entre les administrations civiles et militaires, entre l'Etat, les collectivités locales et les entreprises... L'organisation de la planification et de la gestion de crise sur le territoire sera également revue, un chantier qui a été confié à Michèle Alliot-Marie, ministre de l'Intérieur. En ce qui concerne les moyens humains, en renfort du dispositif de sécurité publique et de sécurité civile, les forces militaires terrestres devront pouvoir mobiliser jusqu'à 10.000 hommes en quelques jours.

En ce qui concerne les capacités d'intervention, sans surprise, le chiffre de 30.000 hommes a été retenu comme force capable d'être projetée à une distance de 7 à 8000 kilomètres. S'y ajouteront 70 avions de combat, un groupe aéronaval et deux groupes maritimes (un groupe amphibie et un groupe de protection du trafic maritime). « Ce n'est pas rien. Qui, aujourd'hui, a l'ambition d'avoir une capacité à ce niveau, d'être capable d'entrer en premier sur un théâtre d'opération, d'y assumer la responsabilité d'être nation-cadre, c'est-à-dire de fédérer une coalition autour de ses capacités de commandement ? Je crois qu'il faut ouvrir les yeux, ces pays ne sont pas nombreux », a fait remarquer hier matin le président Sarkozy. « Et puis je crois qu'il faut regarder le monde tel qu'il est : sans paranoïa, ni excès d'angélisme. Projeter 30.000 hommes, c'est déjà accepter le principe que notre pays pourrait s'engager dans une guerre, car avec 30.000 hommes, c'est bien de guerre dont il s'agit. Ces capacités devront être adaptées, de façon à pouvoir agir sur l'arc stratégique prioritaire pour la défense des intérêts de la France, c'est-à-dire de l'Atlantique à l'océan Indien ». S'il prône la modernisation des matériels, le président a en revanche confirmé le report de la décision de construire, ou non, le second porte-avions à la fin de son mandat, en 2011 ou 2012.

La cinquième et dernière fonction présentée par le chef de l'Etat est l'adaptation des moyens prépositionnés et leur recentrage vers les zones d'intérêts stratégiques. « C'est le sens de l'accord que nous avons passé avec les Emirats Arabes Unis », l'implantation de la première base interarmées française dans un pays du Golfe ayant été annoncée cet hiver (Abu Dhabi). Le président, qui a annoncé vouloir rendre public tous les accords de défense avec d'autres pays, souhaite « rénover » les accords existants en Afrique et « rééquilibrer » les bases militaires.
Enfin, Nicolas Sarkozy a réaffirmé la volonté française de lutter contre la prolifération des armes nucléaires, biologiques, chimiques, et des missiles balistiques. « Parce que nous voulons la paix, parce que nous voulons l'accès de tous au nucléaire civil, j'en fais une priorité de la France. Nous défendrons les normes internationales, nous mettront en oeuvre des contrôles stricts, nous coopérerons contre les trafics et leur financement ». Et le président d'achever cette partie de son discours avec l'Iran et son programme nucléaire. « Avec nos partenaires, nous ferons tout pour résoudre la crise iranienne, qui est la première menace qui pèse aujourd'hui sur le monde ».

L'Europe...

Bien que réaffirmant que « nos forces armées sont et resteront nationales », Nicolas Sarkozy estime que les « défis actuels appellent des réponses collectives et coordonnées », à commencer par l'échelon européen. « Agir ensemble, c'est d'abord construire l'Europe de la Défense. Le constat est simple. Les Européens n'ont pas aujourd'hui les moyens militaires correspondant à leur poids dans le monde et qui garantiront notre prospérité dans la durée ». Le président, qui souhaite faire de cette question une priorité, considère que les Européens doivent pouvoir déployer 60.000 hommes, simultanément, dans des opérations lointaines. « Ces capacités, nous ne les construirons pas sans des efforts de défense suffisants dans la durée. Mais ces efforts ne doivent plus être dispersés, concurrents, déséquilibrés ». La problématique de l'industrie de la Défense, très éclatée par rapport à celle des Etats-Unis, est pointée du doigt : « Qui peut croire qu'une industrie européenne, fragmentée et concurrente sur des marchés étroits, répondra à nos besoins et survivra à la concurrence internationale ? Qui peut croire que nous resterons longtemps compétitifs avec un effort de recherche cumulé six fois inférieur à celui de nos alliés américains ? » Le président appelle à encourager la coopération et les rapprochements, pour « former des groupes européens de taille suffisante au niveau mondial. Il n'y a pas d'autre choix. On ne va pas tous construire de chars, des avions, des sous-marins, et être tous concurrents ».

... Et l'OTAN

Pour Nicolas Sarkozy, la construction de l'Europe de la Défense passe aussi par l'OTAN. Hier, le chef de l'Etat a clairement, marqué ce que beaucoup considèrent comme un tournant dans les relations entre la France et l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord, certains estimant que le pays pourrait revenir dès l'an prochain dans le commandement intégré de l'OTAN. « Depuis 1949, la France est membre de l'Alliance atlantique. Elle en est même un des membres fondateurs et, aujourd'hui, l'un des principaux contributeurs de troupes. Cette alliance, notre alliance, est le symbole d'une communauté de valeurs et d'intérêts transatlantiques. C'est l'alliance entre les Européens et les Etats-Unis. Mais c'est aussi, on ne le dit pas assez, un traité d'alliance entre les nations européennes elles-mêmes. (...) Et n'européanisant pas assez l'OTAN, on ne fait pas l'Europe de la Défense (...) En Europe, nos partenaires sont presque tous membres de l'Alliance. Ils ne comprennent pas pourquoi nous persistons à nous tenir à part. Notre position, hors du commandement militaire, entretien une méfiance sur l'objet de notre ambition européenne. Aujourd'hui, la Commission du Livre Blanc conclut que rien ne s'oppose à ce que nous participions aux structures militaires de l'OTAN », explique-t-il, en prenant toutefois garde de préciser que « la France est un allié indépendant, un partenaire libre ». Et de rappeler les principes posés en son temps par le Général de Gaulle, qui retira en 1966 les forces françaises de l'organisation militaire intégrée de l'OTAN. Parallèlement à la volonté de rapprochement, les grands principes gaulliens sont donc repris : garder en toute circonstance une liberté d'appréciation totale sur l'envoi de troupes en opération, ne placer aucun contingent militaire de façon permanente sous le commandement de l'OTAN, et conserver la dissuasion nucléaire comme un outil strictement national. « Sur la base de ces principes, nous pourrons rénover nos relations avec l'OTAN sans crainte pour notre indépendance et sans risque d'être entrainés dans une guerre, malgré nous. Une France qui reprendrait toute sa place dans l'OTAN, ce serait une Alliance qui ferait plus de place à l'Europe », affirme le chef de l'Etat.

54.000 postes supprimés

Comme dévoilé ces dernières semaines, le Livre Blanc préconise donc une réduction des effectifs de 54.000 civils et militaires dans les six à sept ans. L'Armée de terre comprendra 131.000 personnes (-17%) et constituera une force opérationnelle de 88.000 hommes. A terme, elle alignera notamment 8 brigades interarmes disposant d'environ 250 chars Leclerc, 650 véhicules blindés du type VBCI, 80 hélicoptères de combat Tigre, 130 hélicoptères de manoeuvre et 25.000 équipements individuels Félin.
La plus durement touchée par les réductions d'effectifs (-24%), l'armée de l'Air, avec in fine 50.000 personnels, semble toutefois bien partie pour sauver ses avions. Le Livre Blanc prévoit, en effet, un parc de 300 avions de combat polyvalents Rafale et Mirage 2000D, y compris les appareils de l'aéronautique navale. Ces chiffres sont donc en ligne avec les 294 Rafale prévus à terme, soit 234 pour l'armée de l'Air et 60 pour la marine. On notera d'ailleurs à ce titre que le Livre Blanc prévoit que « les avions de combat de l'armée de l'Air et de l'aéronautique navale seront regroupés, sous le commandement opérationnel du chef d'état-major des armées, en un parc unique, dont la gestion sera assurée par l'armée de l'Air ». La composante aérienne devra, en outre, disposer de 4 avions du type Awacs, environ 14 avions ravitailleurs du type MRTT et 70 avions de transport (A400 M).
La Marine nationale, de son côté, devra réduire la voilure de 11%. Elle passera à 44.000 civils et militaires, contre 49.500 actuellement. Le chiffre de 53.000 souvent donné comprend, en plus des effectifs marine, ceux des marins pompiers et de la Gendarmerie maritime. Ces moyens en matière de sous-marins resteront inchangés, avec 4 SNLE et 6 SNA. Elle disposera d'un porte-avions, le Charles de Gaulle, de 18 frégates de premier rang et de 4 bâtiments de projection et de commandement. Le Livre Blanc érige au rang de « priorité stratégique » le renouvellement des sous-marins nucléaires d'attaque actuels par les nouveaux Barracuda. « Les efforts de modernisation porteront en priorité sur les capacités de maitrise du milieu sous-marin (SNA et frégates ASM), sur les capacités de frappe de précision dans la profondeur par missile de croisière naval, et sur le renforcement de la capacité de commandement et de projection à partir de la mer ».
Les grandes lignes dévoilées, ou officialisées pour être plus exact, les personnels de la Défense attendent désormais les conséquences exactes et pratiques du Livre Blanc. La carte militaire, qui déterminera les bases amenées à être fermées, sera notamment présentée début juillet par Hervé Morin. Viendra ensuite le temps de la loi de programmation militaire, en octobre. D'ici là, les négociations vont se poursuivre avec les industriels pour limiter au maximum les conséquences économiques et sociales des choix qui viennent d'être opérés.
Hier, après l'intervention du chef de l'Etat, les avis étaient en tous cas mitigés, peut être parce que l'histoire a appris aux militaires à se méfier des grands discours. Beaucoup attendent de juger sur pièce et l'assistance a, peut être involontairement, montré par sa retenue une certaine méfiance. En effet, malgré un enthousiasme et un volontarisme affiché, le président n'a suscité, à la fin de sa prestation, qu'une salve très mesurée d'applaudissements. Quant à la Marseillaise entonnée dans la foulée, on a connu le choeur de l'armée plus vibrant...
______________________________________________________________

- Télécharger le Livre Blanc sur le site du Premier Ministre