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Livre Blanc : La marine y laisse des plumes, et pas qu’un peu…

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Contrairement à ce qui est dit ou écrit ici et là, la Marine nationale ne sortira pas indemne des coupes budgétaires, loin s’en faut. Certes, le nouveau Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, dont les conclusions ont été rendues hier, maintient l’ensemble de ses grandes capacités, comme c’est d’ailleurs le cas pour les autres armées. Mais la flotte va, une nouvelle fois, être réduite, avec de sérieux risques de ne plus pouvoir assurer certaines missions, notamment dans le domaine de l’action de l’Etat en mer.

A l’horizon 2019, le Livre Blanc fixe à 15 le nombre de frégates de premier rang, contre 18 précédemment. Cette force est constituée des frégates de défense aérienne (FDA) Forbin et Chevalier Paul, des nouvelles frégates multi-missions (FREMM) et des frégates du type La Fayette (FLF) modernisées, au nombre de 5. L’abandon de 3 des 11 FREMM commandées à DCNS parait logique. Dans ce cas, la France ne conserverait que 8 exemplaires du type Aquitaine, bâtiments polyvalents capables de mettre en œuvre des missiles de croisière et dotés de puissantes capacités anti-sous-marine. Le 9ème sistership de l’Aquitaine serait abandonné, de même que les deux unités de la version de défense aérienne (FREDA). Pour limiter les conséquences de la perte des FREDA, deux FREMM pourraient voir leurs capacités antiaériennes renforcées.

 

 

La FREMM Aquitaine (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Mais ce scénario n’est pas encore validé et une alternative existe : construire comme prévu les 11 FREMM et ne pas moderniser la totalité des La Fayette, opération coûteuse qui doit intervenir à partir de 2020, alors que la première « FLF » sera déjà âgée de 24 ans. Tout dépendra du rapport entre le surcoût lié à la réduction éventuelle du programme FREMM et la pertinence comme le budget nécessaire à la modernisation des La Fayette (qui comprendra à minima l’installation d’un sonar et l’évolution du système de combat pour la lutte anti-sous-marine).

 

 

Frégates (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Moitié moins de frégates de premier rang en une décennie

 

 

Toujours est-il que les frégates de premier rang, qui constituent l’épine dorsale de la force d’action navale, ont payé un lourd tribut aux restrictions budgétaires ces dernières années. Avant la publication du précédent Livre Blanc, en 2008, le format était fixé à 21 unités, sachant qu’à l’époque les cinq La Fayette étaient considérées comme des frégates de second rang. Elles ont été reclassées, ou plutôt surclassées, en 2008. Cette « pirouette » a permis de compenser partiellement, sur le papier, l’abandon de deux FDA (les Horizon 3 et 4, annulées au milieu des années 2000 car jugées trop chères) et de 8 FREMM sur un programme qui devait initialement comprendre 17 unités. En clair, si l’on s’en réfère aux standards d’avant 2008, la composante frégates de premier rang ne comptera peut être plus, vers 2020, que 10 bâtiments (2 FDA + 8 FREMM), soit une réduction de moitié en un peu plus d'une décennie. Et dans l'hypothèse la plus favorable 13 unités (2 FDA, 2 FREDA, 9 FREMM), ce qui n’est pas beaucoup mieux. Après ça, difficile de dire que la marine s’en sort magnifiquement bien.

 

 

Le BPC Mistral (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Réduction des capacités amphibies

 

 

D’autant qu’il n’y a pas que dans ce domaine où la décrue est sensible. Ainsi, le nouveau Livre Blanc n’évoque plus que trois bâtiments de projection et de commandement, contre quatre en 2008, ce qui signifie le non remplacement du dernier transport de chalands de débarquement français, le Siroco, qui date de 1998. Certes, les trois BPC aujourd’hui en service offrent des capacités et une disponibilité nettement supérieures à celles des TCD, tout comme les FREMM seront bien plus efficientes que leurs aînées. Cela permettra de compenser partiellement la contraction du format. Il n’empêche qu’à l’instar des frégates de premier rang, la flotte amphibie va perdre un quart de ses moyens en nombre de passerelles. Diminution accentuée par le fait que les capacités de débarquement des trois derniers bâtiments de transport léger (Batral), affectés outre-mer, ne seront pas remplacées (le programme des bâtiments multi-missions -B2M- va essentiellement servir à compenser une petite partie des nombreux patrouilleurs désarmés récemment ou dans les toutes prochaines années).

 

 

Patrouilleur du type P400 aujourd'hui désarmé (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Situation bientôt critique pour les patrouilleurs

 

 

Le constat est le même pour les patrouilleurs. Le Livre Blanc évoque « une quinzaine » de bâtiments de ce type. A comparer aux 23 navires en service aujourd’hui et aux 29 que la marine possédait en 2008, soit une perte en ligne de 50%. Mais il y a plus grave que le chiffre, il y a le calendrier. Car cette quinzaine de patrouilleurs constitue un objectif à atteindre en 2025 et non en 2019. Or, en dehors des trois B2M devant être commandés cette année pour une livraison en 2015, l’essentiel des futurs patrouilleurs dépend du programme BATSIMAR (bâtiment de surveillance et d’intervention maritime). Un projet de 12 bâtiments qui, faute de crédits, ne verra le jour que sur la LMP suivante (2020 – 2025) avec une livraison de la tête de série espérée en 2024. Cela, alors que les derniers patrouilleurs du type P400 (opérationnels depuis 1987), ainsi que l’Arago (1991), l’Albatros (1967) et les 9 avisos (1980 – 1984) doivent être désarmés entre 2014 et 2019.

 

 

Aviso (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

 

 

Il en découle un énorme trou de cinq ans durant lequel la marine ne pourra compter que sur les B2M et ses 6 frégates de surveillance du type Floréal, tous basés outre-mer. La tentation va donc être grande de prolonger une nouvelle fois certaines unités. Sauf que cette flotte de patrouilleurs est à bout de souffle, les avisos ayant déjà dépassé le cap des 30 ans. Les maintenir encore plus longtemps risque au final de coûter une petite fortune, si tant est que cela soit techniquement possible, aboutissant à une véritable aberration dans un contexte budgétaire contraint. Il y a donc fort à parier qu’en attendant leurs successeurs, la marine soit pour une période plus ou moins longue dans l’incapacité d’assurer une surveillance efficace de la Zone Economique Exclusive française. Un territoire maritime immense qui, faut il encore le rappeler, est le second du monde par sa surface (11 millions de km²).

 

 

Le groupe aéronaval (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Groupe aéronaval, patrouille maritime et guerre des mines maintenus

 

 

Concernant le groupe aéronaval, le porte-avions est sans surprise maintenu. Apanage des grandes puissances, cet outil majeur, aussi bien sur le plan militaire que diplomatique, est le seul à pouvoir projeter une force aérienne conventionnelle ou dotée de l’arme nucléaire partout dans le monde et rapidement, en profitant de la liberté de navigation dans les eaux internationales. Si le Charles de Gaulle est conservé et sera modernisé à la fin de la décennie, l’aéronautique navale paiera probablement son éco à l'effort budgétaire en voyant le nombre de ses Rafale Marine (58 prévus) réduit.

 

 

Rafale Marine sur le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Pour ce qui est de la permanence du groupe aéronaval, qui n’est pas assurée lorsque le Charles de Gaulle est en arrêt technique, le Livre Blanc préconise, à défaut de pouvoir construire un second porte-avions, de s’appuyer sur la coopération franco-britannique et la création d’une force expéditionnaire commune, un projet lancé suite aux accords de Lancaster House, signés en 2010. Quant aux bâtiments logistiques, indispensables au ravitaillement d’une force navale pour lui permettre d’opérer loin de ses bases et dans la durée, il n’en est pas fait mention dans le Livre Blanc. Pour mémoire, un programme de quatre nouvelles unités doit être lancé au cours de la prochaine loi de programmation militaire afin de remplacer les quatre ravitailleurs arrivant en fin de vie (1980 – 1990).

 

 

SNA du type Barracuda (© : DCNS)

 

 

Les forces sous-marines confortées par la dissuasion nucléaire

 

 

Quoiqu’attendue, la principale bonne nouvelle pour les marins est le maintien des forces sous-marines au niveau actuel. Le futur format comprend toujours quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et six sous-marins nucléaires d’attaques (SNA). Un temps, la réduction du nombre de nouveaux SNA du type Barracuda avait été redoutée mais la marine a su faire comprendre à l’exécutif que ces bâtiments étaient essentiels pour la crédibilité de la dissuasion nucléaire, tant pour protéger les SNLE que pour leur fournir les équipages nécessaires. Un argument atomique également valable pour d’autres composantes, comme la guerre des mines, la patrouille maritime ou encore les frégates et les hélicoptères. En effet, la dissuasion navale repose sur un vaste édifice englobant, en réalité, une grande partie des forces navales et aéronavales françaises. C’est pourquoi le Livre Blanc prévoit notamment le maintient de la capacité d’avions de patrouille maritime, indispensables pour la protection des SNLE et la lutte anti-sous-marine (le nombre d’Atlantique 2 devant être modernisés sera, toutefois, probablement réduit à une quinzaine d’appareils, contre 22 aujourd’hui). Idem pour la force de guerre des mines, cruciale pour assurer la sécurité et le libre accès des ports et bases, comme des détroits et routes maritimes stratégiques dont dépendent les approvisionnements du pays.

 

 

Développement des forces spéciales

 

 

On notera, par ailleurs, que les commandos marine vont bénéficier, comme les autres unités d’élite de l’armée française, du développement des moyens alloués aux forces spéciales, comme annoncé par le Livre Blanc, qui précise que la dimension interarmées du Commandement des Opérations Spéciales (COS) sera confortée.

 

 

Lutte contre le narcotrafic (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Baisse du « contrat opérationnel »

 

 

Au final, la marine a sans doute évité le pire, mais contribue comme les autres aux efforts, et ce de manière importante, compte tenu de ses effectifs déjà réduits dans un monde où, pourtant, on constate la montée en puissance des enjeux maritimes (sécurisation des approvisionnements, protection des ressources naturelles contre le pillage et la convoitise d’états riverains, conflits régionaux, crises impliquant une projection maritime…) Déjà optimisé, au point que, lors des opérations en Libye, la quasi-totalité des bâtiments opérationnels étaient à la mer, l’outil naval français ne peut, qu’on le veuille ou non, être encore diminué sans conséquence sur le contrat opérationnel. Certes, l’essentiel est sauvegardé et, avec le format qui lui est fixé, la Marine nationale va pouvoir honorer ses principales missions, qu’il s’agisse de la dissuasion nucléaire et de la projection de puissance. En revanche, il faut en avoir conscience, ses moyens ne lui permettront plus d’assurer un certain nombre d’opérations liées à l’action de l’Etat en mer.

 

 

Police des pêches (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Désengagement des missions de service public ?

 

 

Le déficit en patrouilleurs se traduira, probablement, par une implication moindre dans la lutte contre les trafics illicites, l’immigration clandestine et éventuellement la piraterie. Car, même avec des bâtiments optimisés, pour assurer une surveillance et un contrôle efficaces de vastes étendues maritimes, il faut un minimum de bateaux. Et il y a bien d’autres exemples. On peut citer le transport de forces de l’ordre sur une île outre-mer quelque soient les circonstances, en pouvant les débarquer sur une plage si un port est bloqué par une grève, comme cela s’est déjà vu aux Antilles. Le désarmement prochain des bâtiments de transport léger (Batral) va mettre fin à cette capacité, qui était également très précieuse pour les interventions humanitaires suite à une catastrophe naturelle. Toujours dans les zones ultramarines, le soutien logistique apporté historiquement par les moyens navals va diminuer, au risque d’isoler certaines zones. Et sur l’ensemble du territoire, on peut se demander si, à ce rythme là, la marine pourra, encore longtemps, consacrer d’importants moyens au sauvetage en mer, à l’assistance des navires en difficulté, à la lutte contre la pollution...

 

 

Sauvetage d'un navire par un remorqueur affrété de la marine (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Les conséquences de la révision du contrat opérationnel vont être multiples et sans doute palpables pour de nombreux Français. Mais ce désengagement forcé répond aussi à une certaine logique. Après tout, les militaires sont d'abord là pour des assurer des missions de défense. L’heure est peut être venue pour les autres ministères (Intérieur, Economie, Pêche, Transports, Ecologie, Outre-mer…) d’assumer pleinement leur rôle et leurs responsabilités en finançant les moyens maritimes nécessaires aux missions qui ne relèvent pas à proprement parler de l’armée.

 

 

Exercice entre frégates (© : MARINE NATIONALE)

 

 

Réduction des jours de mer et des effectifs

 

 

D’autant qu’en plus de la réduction du format, le temps passé en mer par les bâtiments a fortement diminué. En 2012, il était de moins de 100 jours par an pour les unités de premier rang, contre un objectif de 110 jour fixé par le précédent Livre Blanc. Or, compte tenu des contraintes budgétaires, il est à craindre que cette tendance se maintienne, voire s’accentue. Avec pour résultat non seulement une présence moindre à la mer, mais aussi une possible baisse de la qualité de l’entrainement des forces et, par la même, un impact sur des savoir-faire très pointus. Il faudra aussi compter sur une nouvelle diminution des effectifs, 24.000 suppressions de postes (entre 2014 et 2019) ayant été annoncées hier pour l’ensemble du ministère de la Défense, un chiffre qui s’ajoute aux 54.900 postes à supprimer entre 2009 et 2015 (40.000 réalisés à fin 2012). Le précédent coup de sabre dans les effectifs, décidé à l’occasion du Livre Blanc de 2008, s’est traduit pour la marine par 5500 postes en moins. A ce jour, 5000 ont déjà été supprimés, l’effectif ayant été ramené à 38.000 militaires et civils. Et, de l’avis des marins, si un nouvel effort est demandé de manière homothétique, c'est-à-dire proportionnellement entre les différentes armées, soit jusqu’à 3000 postes pour la flotte, l’Etat n’aura d’autre choix que de sacrifier des capacités. Car avec des forces, une structure de commandement et des implantations déjà ultra-rationalisées, ainsi que des structures de soutien presque toutes interarmées, on voit mal où prélever plusieurs milliers de personnes... Et pourtant, il faudra bien, là aussi, contribuer à l’effort général, au moins sur quelques centaines de postes.

 

 

(© : MARINE NATIONALE)

 

 

Préparation de la LPM : Encore deux mois de tensions

 

 

C’est dans ce contexte que les marins et l’industrie navale abordent la seconde phase de cette nouvelle période de réorganisation, pour ne pas dire de restructuration, du ministère de la Défense. Maintenant que le Livre Blanc a fixé le cadre général de la stratégie militaire de la France pour les années à venir, il va devoir être physiquement traduit en programmes. C’est tout l’objet de l’élaboration de la nouvelle loi de programmation militaire couvrant la période 2014 – 2019. Dans les deux prochains mois, d’âpres discussions vont avoir lieu entre le ministère de la Défense et les industriels. Déjà crispé depuis un an et l’annonce de l’élaboration d’un nouveau Livre Blanc, le petit monde de la défense va demeurer fébrile pendant encore quelques semaines, le temps que les arbitrages finaux soient rendus. La future LPM, qui sera présentée à l’été, doit détailler les commandes à venir, les plannings retenus, la répartition des réductions d’effectifs et, au passage, permettra de savoir quelle sera l’ampleur des étalements de programmes que tout le monde redoute. D’ici là, un écueil est à éviter : les tirs fratricides entre armées, qui ne bénéficient généralement qu’aux services de Bercy, trop heureux de voir les militaires et leurs industriels s’entredéchirer pour venir ensuite achever les survivants à coup de machette budgétaire...

 

 

- Voir le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale

Marine nationale