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Lorient ambitionne de construire une frégate en 30 mois et une corvette en 20

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Lorient ambitionne de construire une frégate en 30 mois et une corvette en 20

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Plus de 15 ans après la dernière grande vague de modernisation de son site morbihannais pour les besoins du programme FREMM, Naval Group a lancé un nouveau plan d’investissement majeur à Lorient. « Nous avons toujours maintenu des investissements réguliers dans notre outil industriel, de l’ordre de 5 millions d’euros par an jusqu’en 2017. Mais il s’agissait surtout de MCO (maintien en condition opérationnelle, terme employé habituellement pour l’entretien des bateaux gris, ndlr). Là, nous allons mener en quatre ans, de 2018 à 2021, 40 millions d’euros d’investissements. Le mot d’ordre est investir pour conquérir », explique Laurent Moser, directeur du site Naval Group de Lorient.

 

Laurent Moser (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Laurent Moser (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Cette modernisation a commencé à se matérialiser avec la création d’un nouveau plateau collaboratif réunissant toutes les équipes de conception et d’industrialisation des futures frégates de défense et d’intervention (FDI, ex-FTI). « Mais le gros de nos investissements va dans l’amélioration de la compétitivité, ce qui passe par la capacité à construire plus vite. Cela représente un avantage compétitif et économique important, car on peut répondre plus rapidement aux besoins des clients ou avec des préavis plus faibles et, dans le même temps, nos frais fixes sont mieux amortis. Alors que nous réalisions les FREMM en 48 mois, nous allons faire les FDI en 38 mois et notre objectif est de descendre à 30 mois pour la réalisation d’une frégate ». Pour les corvettes, l’autre spécialité du site Naval Group de Lorient, l’objectif est aussi ambitieux puisqu’il s’agit de les sortir en seulement 20 mois, contre 28 pour la première unité de la famille Gowind, l’Elfateh, livrée à la marine égyptienne en septembre 2017.

 

Blocs de la FREMM DA Lorraine en septembre 2018 (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Blocs de la FREMM DA Lorraine en septembre 2018 (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Blocs de la FREMM DA Lorraine en avril (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Blocs de la FREMM DA Lorraine en avril (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Pour y parvenir, Lorient réorganise son outil industriel, en faisant de son atelier de panneaux-plans en ligne de production plus efficiente. « Aujourd’hui nous pré-armons les blocs constituant les coques. Demain, le pré-armement sera poussé au maximum dès les panneaux-plans. », précise Laurent Moser. L’établissement se reconfigure aussi pour mieux utiliser ses espaces. Ainsi, à partir de la frégate multi-missions Alsace, mise à l’eau en avril et qui est la première des deux FREMM à capacités de défense aérienne renforcées, l’essentiel de l’armement à flot est conduit sur la rive gauche du Scorff, près de la forme de construction. Auparavant, les bâtiments en achèvement passaient plus rapidement rive droite où se trouvent les formes de radoub, mais cette zone est éloignée du pôle de production où sont concentrées les équipes. En restant le plus longtemps possible rive gauche, le site sera donc plus efficace. Et comme il n’y a actuellement qu’une seule place pour l’armement à flot mais que Lorient veut accroître sa production, des réflexions sont en cours pour aménager un second poste à quai.

 

La FREMM DA Alsace au quai d'armement de la rive gauche du Scorff (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La FREMM DA Alsace au quai d'armement de la rive gauche du Scorff (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'une des trois nouvelles cabines de peinture en cours de construction (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'une des trois nouvelles cabines de peinture en cours de construction (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Le site a par ailleurs entrepris de remplacer ses quatre vielles cabines de peinture par trois nouveaux modules aux dernières normes, ventilés et tempérés, qui permettront d’améliorer la qualité de la peinture des blocs et là aussi de gagner du temps. Rien que pour cette partie, en cours de réalisation, il y en a pour plus de 6 millions d’euros. Lorient modernise aussi pour une dizaine de millions d'euros ses outils de conception avec en particulier l’adoption de 3DEXPERIENCE de Dassault Systèmes, qui permet de concevoir de façon collaborative des modèles numériques de l’ensemble du bateau, dans les moindres détails, avec une prise en compte des évolutions ou rectifications en temps réel pour tous les utilisateurs. Si la CAO est employée ici depuis les F3000, livrées entre 2002 et 2004 à l’Arabie Saoudite et qui furent les premières frégates entièrement conçues de manière numérique, le nouveau système accroît les performances et ouvre de nouvelles possibilités. Il a ainsi permis, en collaboration avec le Bureau Veritas qui classifie les bâtiments construits à Lorient, de mettre en place l’an dernier un modèle de certification 3D. « La digitalisation est en marche et nous assistons à la fin des plans papiers, même pour les ouvriers sur les lignes de montage, où ils sont remplacés par des tablettes avec des plans 3D qui permettent par superposition de contrôler que la réalité est conforme ». En plus des salles de réalité virtuelle, déjà en place depuis une décennie pour mieux appréhender les espaces et la disposition des équipements, remplacer les anciennes maquettes de bois et faciliter les revues de conception avec les clients, les lunettes 3D ont également fait leur apparition avec le programme FREMM. Le chantier naval du futur voit ainsi progressivement le jour.

Alors que la modernisation du début des années 2000 avait vu la création de nouvelles nefs et l’acquisition de machines modernes de découpe au plasma, la robotisation ne fait en revanche pas partie des axes stratégiques pour le moment. « Nous avons de petits robots de soudure mais nous ne sommes pas dans une activité suffisamment répétitive pour aller beaucoup plus loin dans ce domaine ». Enfin, concernant la forme de construction couverte, il n’est pas aujourd’hui prévu d’investissement majeur, comme un agrandissement ou un rehaussement. « La forme est bien dimensionnée et nous y avons construit par le passé des bateaux plus grands que ceux que nous produisons actuellement ».

 

La FREMM DA Alsace en cours d'assemblage en septembre dernier (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

La FREMM DA Alsace en cours d'assemblage en septembre dernier (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

La vaste cale couverte, longue de 245 mètres pour une largeur de 36 mètres, a notamment servi dans les années 2000 à assembler les frégates de défense aérienne Forbin et Chevalier Paul (153 mètres) et, dans un passé plus lointain, des unités encore plus grosses, notamment à ses débuts. Edifiée entre 1913 et 1919, cette infrastructure qui a produit avec l’Alsace son 117ème bateau, a assemblé son premier navire à partir de janvier 1923. Il s’agissait du La Motte-Picquet, l’un des trois croiseurs de la série des 8000 tonnes Washington, un bâtiment de 181 mètres de long et 17.5 mètres de large mis à l’eau en mars 1924. La forme a ensuite vu naître le plus gros bateau de guerre de son histoire avec le Tourville, second des sept croiseurs lourds de 191x19 mètres et 10.000 TW, mis sur cale en avril 1925 et « lancé » en août 1926. Il y a donc beaucoup de place pour les FREMM (142 mètres de long pour 20 de large), les FDI (121 x 17 mètres) et les corvettes de la famille Gowind (102 x 16 mètres). Du temps où le programme FREMM devait voir la construction de 17 frégates pour la flotte française avec une cadence de production d’une unité tous les 7 mois, il était prévu que la forme puisse produire simultanément une coque entière et un demi-flotteur. Elle a aussi été employée pour réaliser en même temps une FREMM et la corvette Elfateh. L’infrastructure sera donc sans problème capable d’accueillir une FDI et une Gowind, deux Gowind ou même éventuellement deux FDI, sauf s’il s’agit d’une version agrandie pour l’export, comme proposé par Naval Group qui commercialise cette nouvelle frégate à l’international sous le nom de Belharra (avec une plateforme pouvant mesurer 130 mètres).  

 

La forme de construction lors de la mise à l'eau de la FREMM DA Alsace (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La forme de construction lors de la mise à l'eau de la FREMM DA Alsace (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

La modernisation du site de Lorient s’inscrit dans la stratégie de Naval Group qui, bien que bénéficiant d’une conjoncture plutôt favorable sur le plan national, doit impérativement remporter des contrats à l’export. Si importants soient-ils, les programmes pour la Marine nationale ne sont en effet pas suffisants pour maintenir la charge de travail. Ainsi, Hervé Guillou rappelait fin 2018 que les cinq nouvelles FDI n’alimenteraient la capacité de production lorientaise qu’à hauteur de 50%. « Nous avons jusqu’ici réalisé une FREMM de 6000 tonnes tous les 12 mois. Pour la suite, nous produirons une FDI de 4500 tonnes tous les 18 mois. Il suffit de faire une règle de trois pour se rendre compte que nous avons absolument besoin de l’export, c’est fondamental », explique Laurent Moser.

 

La Normandie, la plus récente FREMM achevée par Lorient (© MICHEL FLOCH)

La Normandie, la plus récente FREMM achevée par Lorient (© MICHEL FLOCH)

 

Mais à l’export, si le marché naval a le vent en poupe actuellement du fait de tensions accrues sur les différents océans de la planète, la concurrence est également beaucoup plus rude qu’autrefois. En plus des autres industriels européens, Naval Group doit maintenant compter avec la Chine, la Russie, la Corée du sud ou encore la Turquie, qui constituent autant de nouveaux compétiteurs dont le poids s’accentue d’année en année. S’y ajoute la volonté accrue de nombreux pays de réaliser les bâtiments achetés à l’étranger en transfert de technologie, ce qui limite les possibilités de constructions neuves en France pour le marché international. Quand il y a des opportunités, et elles sont devenues plus rares, il faut donc impérativement les saisir. D’où ces importants investissements à Lorient afin d’accroître la compétitivité de Naval Group sur le segment des frégates et corvettes, mais aussi sa capacité à livrer des bâtiments plus vite quand des clients expriment des besoins urgents.

 

Vue des futures FDI (© NAVAL GROUP)

Vue des futures FDI (© NAVAL GROUP)

 

Pour l’heure, le plan de charge du site, où travaillent 2000 salariés de Naval Group et 800 sous-traitants, compte trois FREMM et cinq FDI. Achevant un arrêt technique pré-livraison, la Normandie sera réceptionnée cet été par la Marine nationale. Suivra l’Alsace en 2021 et la Lorraine en 2022. Le programme FREMM, qui aura vu la production depuis 2007 de huit bâtiments pour la France et deux pour l’export (Maroc et Egypte), devrait alors être définitivement terminé. Suivront donc les FDI, dont la tête de série sera mise en chantier à la fin de cette année en vue d’une livraison à la Marine nationale en 2023. Les quatre autres seront achevées d’ici 2030. Pour compléter le plan de charge, Naval Group mise sur les ventes de Belharra à l’export, des discussions étant actuellement en cours avec plusieurs pays, dont la Grèce. Le chantier de Lorient va aussi bénéficier de nouveaux programmes de corvettes. La gamme Gowind séduit en effet beaucoup et a déjà remporté deux succès à l’export (en Malaisie et en Egypte, avec respectivement six et quatre unités). Une seule, l’Elfateh égyptienne, a pour le moment vu le jour à Lorient, les autres étant produites dans les pays acheteurs en transfert de technologie. Mais d’autres commandes sont à l'ordre du jour et la réalisation à brève échéance dans le Morbihan d’au moins deux Gowind semble désormais acquise.

 

La corvette égyptienne Elfateh, du type Gowind, a été livrée par Lorient en 2017 (© NAVAL GROUP)

La corvette égyptienne Elfateh, du type Gowind, a été livrée par Lorient en 2017 (© NAVAL GROUP)

 

Il conviendra également de voir si l’établissement lorientais est impliqué en termes de réalisation de coques dans certains programmes conduits en partenariat par Naval Group et Piriou, les deux entreprises voyant leur société commune Kership monter en puissance. Après la réalisation de trois patrouilleurs hauturiers pour l’Argentine d’ici 2022, Concarneau et Lanester doivent attaquer rapidement les 12 nouveaux bâtiments de guerre des mines livrables à la Belgique et aux Pays-Bas entre 2023 et 2030. Alors que Kership est en lice pour leurs homologues français (quatre à six unités), Naval Group et Piriou se positionnent aussi sur les futurs patrouilleurs de la Marine nationale, qui va lancer deux programmes pour un total de 16 bâtiments (six POM entre 2022 et 2025 et dix PO à partir de 2023/24). S’y ajoutent d’autres programmes nationaux à venir dans les prochaines années, comme de nouveaux bâtiments hydrographiques mettant en œuvre des drones, ainsi que différents projets à l’export. De quoi saturer les capacités de production du chantier Piriou de Concarneau et du site Kership de Lanester.

Naval Group (ex-DCNS)