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Lürssen et German Naval Yards veulent fusionner, TKMS discuterait avec Fincantieri
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Lürssen et German Naval Yards veulent fusionner, TKMS discuterait avec Fincantieri

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Voilà qui pourrait provoquer une évolution majeure dans l’industrie navale militaire allemande et, peut-être au-delà, européenne. Deux des trois grands acteurs du secteur Outre-Rhin, le groupe Lürssen de Brême et le chantier German Naval Yards de Kiel, ont officialisé le 14 mai leur projet de fusion. Les deux sociétés souhaitent se regrouper au sein d’une entité commune afin de créer un champion allemand et international du secteur. Soutenu par le gouvernement allemand, le projet de fusion, bouclé cette semaine, doit encore être finalisé et recevoir l’approbation des autorités compétentes, notamment en matière de concurrence.

Pour mémoire, le groupe familial Lürssen, présent sur le marché de la défense et des grands yachts, compte au-delà de son site historique de Brême le chantier Peene de Wolgast ainsi que Blohm + Voss à Hambourg, qu’il a racheté en 2016.

German Naval Yards est de son côté l’ancienne division de HDW spécialisée dans les bâtiments de surface que possédait auparavant le groupe TKMS. Une activité que ce dernier a revendue avec une partie des chantiers de Kiel en 2011 à Privinvest, la holding d’Iskandar Safa qui possède également les chantiers allemands Nobiskrug (yachts) et Lindenau (réparation navale), ainsi que d’autres chantiers à l’étranger, dont le cherbourgeois CMN. TKMS est, depuis, toujours présent sur le marché des unités de surface, mais n'a conservé que l'ingénierie, le chantier contiguë dont il dispose à Kiel à côté de GNY étant uniquement dédié à la production de sous-marins. En plus des bâtiments militaires, on notera que GNY produit également des coques de grands yachts au profit des chantiers allemands de Privinvest spécialisés dans ce domaine. Ce fut par exemple le cas du fameux Sailing Yacht A, un trois-mâts futuriste de 143 mètres mis à l’eau à Kiel en 2015 puis armé sous la supervision de Nobiskrug, qui l’a livré en 2017.

 

Le chantier German Naval Yards de Kiel (© : GNY)

Le chantier German Naval Yards de Kiel (© : GNY)

 

Une consolidation en gestation depuis longtemps

Après des années de réflexions Outre-Rhin sur le devenir de l’industrie navale allemande, encore très éclatée dans un marché devenu de plus en plus concurrentiel, la consolidation est donc en marche. Elle était attendue mais la crise du Covid-19 et ses conséquences économiques désastreuses semblent avoir accéléré les choses. Cela fait en tous cas de nombreux mois que des discussions ont lieu entre les trois grands acteurs nationaux de la filière, TKMS (qui appartient au géant ThyssenKrupp), Lürssen et GNY. Iskandar Safa a d’ailleurs été très engagé et semble-t-il moteur dans ce mouvement, convaincu de la nécessité de consolider l’industrie navale européenne pour résister à la concurrence internationale, en particulier asiatique. Mais en 2019, on imaginait plutôt une alliance de GNY avec TKMS, les deux entreprises partageant un site et une histoire commune à Kiel. Un rapprochement sur les bâtiments de surface semblait logique entre TKMS qui n’a  conservé dans ce domaine que ses activités commerciales et d’ingénierie, et GNY assurant la construction de bateaux, y compris ceux vendus par son voisin, comme les nouvelles corvettes israéliennes et égyptiennes.

 

Vue des futures frégates du programme MKS 180 (© : DAMEN)

Vue des futures frégates du programme MKS 180 (© : DAMEN)

 

Le programme MKS 180 a rebattu les cartes

Mais le programme des nouvelles frégates allemandes du type MKS 180 est venu rebattre les cartes. Ecarté par le gouvernement allemand à l’issue d’un premier round, payant probablement les problèmes rencontrés sur les dernières frégates du type F125 de la Bundeswehr, TKMS s’est finalement rallié à GNY, laissant entrevoir en cas de victoire un rapprochement. Face à eux, il y avait Lürssen, allié au groupe néerlandais Damen qui a fourni le design de leur offre commune. A la surprise générale, c’est la proposition de ce tandem germano-néerlandais qui a été retenue en janvier dernier par le gouvernement fédéral. Jouant son avenir sur ce dossier, German Naval Yards, bénéficiant d’un fort soutien politique local dénonçant l’intrusion néerlandaise dans une activité nationale stratégique, est alors monté au créneau. Et a initié différentes procédures à l’encontre de l’attribution au consortium Lürssen/Damen de ce marché géant de 4 à 6 milliards d’euros. La fusion de GNY et Lürssen devrait logiquement mettre un terme à ce conflit. L’Allemagne, dont le parlement a récemment classé la construction de bâtiments militaires de surface comme activité stratégique suite à l’affaire MKS 180, devrait grâce à l’alliance nouvelle entre Brême et Kiel  pouvoir dérouler normalement le programme des nouvelles frégates tout en mettant de l’ordre dans son industrie. Lürssen et l’Etat fédéral y gagneront la paix juridique et politique sur un contrat crucial, alors que Privinvest en récoltera les retombées en termes de charge de travail pour son chantier de Kiel. Dans le contexte actuel, ce rapprochement est en fait devenu inévitable. Et pour ces deux sociétés aux activités duales, il est d’autant plus opportun que leur autre marché majeur, celui des grands navires de plaisance, pourrait connaitre un important trou d’air avec la crise actuelle.

En position difficile, TKMS doit faire mouvement

Reste maintenant une grande inconnue : l’avenir du troisième acteur allemand du naval militaire, TKMS. Associé aux discussions autour de la consolidation de l’industrie nationale ces derniers mois, le groupe n’a pour le moment pas donné suite. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne rejoindra pas ultérieurement le tour de table initié par Lürssen et GNY. C’est même à ce stade l’hypothèse la plus logique. Il est en tous cas certain que TKMS va devoir faire mouvement pour ne pas rester isolé. Surtout qu’il est dans une position difficile, tout comme sa maison-mère TyssenKrupp, qui a commencé à se restructurer en vendant notamment sa division spécialisée dans les ascenseurs. La branche navale du groupe, dont la possible vente est évoquée depuis un moment, a été fragilisée par le double camouflet subit avec MKS 180.  Mais elle vit aussi une situation financièrement délicate, en particulier sur son cœur de métier, les sous-marins. Selon certains observateurs, TKMS paye notamment une « guerre à mort » avec son homologue français Naval Group, dont la concurrence l’a obligé à obérer la rentabilité de certains marchés, comme celui des sous-marins singapouriens, arraché par les Allemands en 2017 à des prix très bas.

 

Le chantier TKMS de Kiel (© : JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le chantier TKMS de Kiel (© : JEAN-CLAUDE BELLONNE)

 

Approche surprise avec les Italiens

C’est dans ce contexte que sont intervenues mercredi des fuites dans la presse, selon lesquelles TKMS discute d’un éventuel rapprochement avec le groupe italien Fincantieri. Les deux entreprises travaillent il est vrai depuis plus de 20 ans ensemble, l’Italie ayant choisi en 1997 de réaliser ses nouveaux sous-marins sur la base du type 212A allemand. Quatre bâtiments de ce modèle ont depuis été réalisés sous licence par le chantier Fincantieri de Muggiano. Il s’agit des Salvatore Todaro, Scire, Pietro Venuti et Romeo Romei, livrés en 2006, 2008, 2016 et 2017 à la Marina militare.

 

Le sous-marin italien Pietro Venuti (© : FINCANTIERI)

Le sous-marin italien Pietro Venuti (© : FINCANTIERI)

 

Depuis 48 heures, différents intérêts avancent des hypothèses via les media, comme la création d’une société commune germano-italienne dans laquelle Fincantieri verserait ses actifs militaires, laissant habilement planer le flou sur le périmètre escompté, en particulier en ce qui concerne les navires de surface. Ce qui a évidemment provoqué une certaine crispation en France. Car cela intervient quelques mois seulement après l’alliance conclue par Naval Group et Fincantieri, de laquelle est officiellement née en janvier une société commune, Naviris, chargée de développer l’activité des deux groupes sur le marché des bâtiments de surface. De là, certains se sont naturellement demandés si les manœuvres allemandes n’étaient pas susceptibles de faire voler en éclat le rapprochement franco-italien. D’autant que la perspective pour Fincantieri d’une reprise des Chantiers de l’Atlantique, deuxième pilier du projet d’alliance navale franco-italienne initié en 2017, semblait s’amenuiser ces derniers mois (le dossier est toujours en attente d’une décision européenne). Une affaire épineuse dont il faut se rappeler que c’est aussi cette question du rachat de Saint-Nazaire qui a ouvert la voie au rapprochement franco-italien sur le naval de défense. Et on peut aussi s’interroger sur l’intérêt de l’opération aujourd’hui pour Fincantieri, forcément moindre après le désastre que la crise est en train de provoquer sur le marché de la croisière et les commandes de paquebots. D’un autre côté, cette situation nouvelle peut aussi permettre aux Italiens de se retirer par le haut de l’affaire au cas où Bruxelles rejette leur projet de reprise des chantiers nazairiens. Toujours est-il que suite aux informations parues dans la presse allemande, Fincantieri a comme à son habitude finement joué sa partition. Le groupe italien n’a pas rejeté ces informations et s’est même permis un commentaire plein d’ouverture : « La consolidation de l’industrie européenne de la défense reste souhaitable et la coopération de longue date avec l’industrie navale allemande pour la construction de sous-marins représente une opportunité concrète pour parler de futurs scénarios de consolidation », a expliqué le groupe de Trieste, d’abord à l’agence Reuters puis à d’autres media qui l’ont interrogé, dont Mer et Marine.

Pas d’inquiétude à Paris concernant Naviris

Fincantieri est-il donc en train de jouer un double jeu, voire de faire à Naval Group un « enfant dans le dos » ? Probablement pas, estime-t-on à Paris, où on ne manifeste « aucune inquiétude » quant à la poursuite du rapprochement franco-italien via Naviris. La société commune de Fincantieri et Naval group espère d’ailleurs décrocher prochainement son premier contrat, probablement autour du programme de refonte à mi-vie des quatre frégates franco-italiennes du type Horizon. Mais la crise du coronavirus pourrait aussi servir d’accélérateur aux projets européens de cette joint-venture.

On pense en particulier à l’European Patrol Corvette (EPC). Un bâtiment d’environ 3000 tonnes sur lequel travaille Naviris, avec l’ambition de bénéficier des nouveaux financements communautaires prévus pour les programmes capacitaires de la Coopération structurée permanente (CSP/PESCO). Une manne qui pourrait s’avérer précieuse dans le cadre d’un plan de relance de l’économie au sein de l’UE. Naval Group et Fincantieri, qui ont lancé ce projet sur la base de besoins nationaux plus ou moins lointains (remplacement des frégates de surveillance en France et renouvellement de patrouilleurs hauturiers en Italie), ont dès le départ souhaité y agréger des besoins d’autres pays de l’Union. Ce que devrait favoriser le contexte actuel et la potentielle manne financière européenne. Il n’est donc pas étonnant qu’après la Grèce, l’Espagne vienne de manifester son intérêt pour l’EPC, qui pourrait bénéficier d’un coup d’accélérateur. Mais ce n’est pas non plus la seule idée sur laquelle planche Naviris, qui réfléchit par exemple, suite au Covid-19, à proposer à l’Europe des modèles de bâtiments multi-missions adaptés aux opérations humanitaires et sanitaires, par exemple dans les territoires ultramarins.

Une poursuite de la consolidation allemande comme hypothèse la plus plausible

C’est pourquoi, en France, on ne se montre a priori pas inquiet quant aux dernières nouvelles venues d’Allemagne et aux manœuvres de TKMS, que l’on pense plutôt aux abois actuellement. Certains y voient une tentative de perturber le partenariat franco-italien, dont le premier aboutissement symbolisé par Naviris inquiète la concurrence de l’autre côté du Rhin, mais aussi des Pyrénées. Peut-être aussi est-ce une manière pour TKMS de lancer des signaux, notamment sur le plan politique, afin d’obtenir les soutiens nécessaires à sa pérennité, ou encore de peser sur la poursuite des discussions avec ses compatriotes en vue d’une consolidation nationale à trois. Interrogés par Mer et Marine, des spécialistes des questions navales en Allemagne ne croient en tous cas pas une seconde à un rapprochement entre TKMS et Fincantieri. Cela, du fait notamment que Berlin, actuellement en délicatesse avec l’Europe sur la question de la gestion partagée de la dette au sein de l’Union, n’a aucun intérêt à se lancer dans ce genre d’opération le moment. De plus, la construction de sous-marins demeure une activité très stratégique qu’il parait difficile d’ouvrir à un acteur étranger, qui plus est quand celui-ci n’a aucun atout particulier à apporter dans la corbeille de la mariée. Si ce n’est éventuellement sa force de frappe commerciale, mais cela semble un peu léger pour un tel sujet. La piste d’une poursuite de la consolidation en Allemagne semble donc être l’hypothèse la plus plausible à terme.

Quant à l’attitude de Fincantieri, le fait de manifester son intérêt pour une réflexion autour d’une telle proposition est une réponse logique et diplomatique, qui lui permet de ne fermer aucune porte tout en se plaçant opportunément dans un rôle central sur l’échiquier européen. Se laisser ainsi courtiser, même s’il n’y a rien à en attendre, est quoiqu’il arrive toujours bon à prendre pour se valoriser, y compris auprès de ses partenaires...

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.