Disp POPIN non abonne!
Histoire Navale

Reportage

Maillé-Brézé, le dernier escorteur d'escadre

Histoire Navale

Construit à l'époque où la flotte française alignait encore des cuirassés, le Maillé-Brézé devenait il y a tout juste 30 ans un musée naval à flot et ouvrait à Nantes sa coupée au public. Une seconde vie pour le bâtiment, qui venait d'achever 31 ans de service (1957-1988) au sein de la Marine nationale et sera l'unique escorteur d’escadre d’après-guerre sauvé de la déconstruction. « C’est vrai qu’avec nous, le Maillé-Brézé a doublé sa durée de vie prévue», confie Xavier Guillet, de l’association Nantes Marine Tradition, propriétaire et gestionnaire du musée naval, le seul en France permettant de découvrir un ancien bâtiment de premier rang.

Aujourd’hui, nous vous proposons une visite chargée d’histoire de celui qui est devenu le dernier escorteur d’escadre français après la déconstruction des Duperré et La Galissonnière en 2015. 

 

Le Maillé-Brézé en 2016 (© BERNARD PREZELIN)

Le Maillé-Brézé en 2016 (© BERNARD PREZELIN)

 

Effort de reconstruction après guerre

Le Maillé-Brézé fait partie de la classe T47, qui comprend 12 unités (Surcouf, Kersaint, Cassard, Bouvet, Dupetit-Thouars, Chevalier Paul, Maillé-Brézé, Vauquelin, D’Estrées, Du Chayla, Casabianca et Guépratte) construites durant les années 50. Ils seront suivis des cinq T53 (Duperré, La Bourdonnais, Forbin, Tartu et Jauréguiberry) et enfin d’un navire unique du type T56 (La Galissonnière). Ce sont donc 18 escorteurs d’escadre de classes différentes qui ont rejoint les rangs de la Marine nationale à cette époque, dans un effort de modernisation et de standardisation (20.000 à 30.000 tonnes sont annuellement mises en chantier entre 1953 et 1956). Le matériel utilisé était alors majoritairement d’origine américaine, anglaise et allemande. La classe T47 est la première à voir le jour dans les chantiers nationaux après la fin du conflit et participe à ce titre à la remontée en puissance de l’industrie navale du pays. L'historien Philippe Vial indique que le programme a été financé à hauteur de près de 40% par les États unis - qui lancent en 1947 le fameux plan Marshall - au titre du soutien aux alliés européens dans la lutte contre le bloc soviétique.

 

L'escorteur d'escadre Surcouf (©  MARINE NATIONALE)

L'escorteur d'escadre Surcouf (©  MARINE NATIONALE)

 

Quatre chantiers ont été mis à contribution, deux privés et deux arsenaux. Brest et Lorient, habitués à la réalisation de navires de surface sont bien évidemment de la partie avec respectivement cinq et sept bateaux. Pour les privés, on retrouve deux acteurs traditionnels d’avant-guerre, les Forges et Chantiers de la Gironde à Bordeaux et les Ateliers et Chantiers de Bretagne à Nantes. Ils se voient confier par l'Etat la réalisation de trois bateaux chacun.

Portant le numéro de coque D 627, le Maillé-Brézé est nommé en l’honneur de Jean Armand de Maillé, Marquis de Brézé, Duc de Fronsac, originaire de la région de Saumur. Cette ville du Val de Loire sera d’ailleurs la marraine du bâtiment. Sa mise sur cale intervient en octobre 1953 à Lorient. Mais la construction prend du retard à cause de problèmes de livraison sur les machines (chaudières et groupes turbo-réducteurs). Finalement, la mise à l’eau se déroule le 2 juillet 1955, simultanément à celle du Vauquelin, réalisé dans la même cale. Après sept mois d’armement, le Maillé-Brézé débute ses essais en février 1956. Il est admis en recette le 9 mars 1956, près d’un an et demi après la date prévue initialement. En février 1957, il réalise dans le cadre de ses essais une « croisière en pays froid » avec l’escorteur rapide Le Bourguignon. Elle l'emmène jusqu’aux confins de la Norvège, à Hammerfest. La même année, le bâtiment rejoint Toulon pour finalement être admis en service actif le 4 mai. Incorporé dans la 1ère Flottille d’escorteurs d’escadre, il évoluera essentiellement en Méditerranée jusqu’en 1967, date à laquelle il entre en refonte anti-sous-marine.

 

La cloche du Maillé-Brézé (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

La cloche du Maillé-Brézé (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Une coque longiforme pour un équipage nombreux

Comme tous ses congénères, le Maillé-Brézé partage un certain nombre de caractéristiques techniques lors de sa mise en service. Il est ainsi pourvu d’une coque en acier soudé très longiforme (avec l’utilisation de blocs préfabriqués), mesurant 128.7 mètres de long pour seulement 12.7 de large. « En mer, le bateau n’était pas réellement confortable, il avait tendance à beaucoup rouler », dit Xavier Guillet. La poupe arrondie est classique des bateaux de l’entre-deux-guerres, les T47 étant d'ailleurs les héritiers des contre-torpilleurs qui les ont précédés. Son déplacement est de 2750 « tonnes Washington », soit à peu près de 3700 tonnes à pleine charge.

 

Le Maillé-Brézé à Saint-Nazaire (© NMT)

Le Maillé-Brézé à Saint-Nazaire (© NMT)

 

Les superstructures sont réalisées en alliage léger d’aluminium et de magnésium AG5. Il n’y a pas de pont continu couvert s’étendant sur tout le long du navire. De même, la passerelle originale des escorteurs d'escadre est une « baignoire » découverte. Cela pose des problèmes de sécurité en cas de risque nucléaire, bactériologique ou chimique (NBC). Malgré sa taille de guêpe, l’escorteur d’escadre accueille en 1957 pas moins de 347 marins (18 officiers et 57 officiers mariniers et 272 quartiers-maîtres et matelots). Les logements (allant de chambres uniques pour les officiers supérieurs à des postes de 60 couchages pour les matelots) sont situés au plus près des postes de combat . À l’époque, on utilise encore le hamac.

Des chaudières à mazout et 39 noeuds aux essais

La propulsion est assurée par deux groupes moteurs de 31.500 ch chacun. Ceux-ci comprennent une partie chaufferie avec deux chaudières à mazout utilisant chacune quatre brûleurs Indret (du nom de l'arsenal situé près de Nantes et spécialisé dans les appareils propulsifs). Elles alimentent en vapeur les machines avec un ensemble de turbines haute et basse pressions attelées à un réducteur à engrenages entraînant chaque ligne d'arbres. Le groupe moteur avant actionne l’hélice tribord et le groupe arrière l’hélice bâbord. De fait, le navire embarque quatre chaudières Indret, deux ensembles de turbines Parsons construites par les Chantiers et Ateliers de Saint-Nazaire-Penhoët et d’autres équipements comme des moteurs diesel SACM. La consommation est importante, de l’ordre 6 tonnes/heure à 15 nœuds et 12-13 tonnes/heure à 33 nœuds. « Lors des essais, le bateau a été poussé à 39 nœuds. C’est le record de sa classe », rappelle Xavier Guillet. À allure normale, deux chaudières sont utilisées par chaufferie. Passé 24 nœuds, il est nécessaire d’en avoir trois en marche. Pour la puissance maximale nominale, il faut les quatre. Lors de l’essai où la vitesse de 39 nœuds fut atteinte, la puissance développée était vraisemblablement aux alentours de 70.000 ch. La vitesse maximale retenue à l’époque en service actif est de 34 nœuds.

 

L'ensemble du compartiment machines avant est visitable de nos jours (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

L'ensemble du compartiment machines avant est visitable de nos jours (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le panneau de contrôle des machines de la salle avant (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le panneau de contrôle des machines de la salle avant (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Les turbines Parsons réalisées par Saint-Nazaire-Penhoët sont assemblées dans un groupe turbo-réducteurs (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Les turbines Parsons réalisées par Saint-Nazaire-Penhoët sont assemblées dans un groupe turbo-réducteurs (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Le bateau emporte 800 tonnes de mazout, dont la gestion est pensée pour parer à toute éventualité : « La marine demandait à ce que les soutes soient toujours à moitié pleines, quoi qu’il arrive, afin d’avoir les moyens de rejoindre à n'importe quel moment une zone de combat ou le port de départ ». L’autonomie est alors de 1500 milles à 30 nœuds et 5000 milles à 18 nœuds.

 

Le raccordement pour le ravitaillement en carburant (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le raccordement pour le ravitaillement en carburant (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Un armement hérité du second conflit mondial

En 1957, les escorteurs d’escadre ont un rôle d’accompagnement des grosses unités (porte-avions, croiseurs) et d'escorte de convois, sans être réellement spécialisés. Leur armement est principalement constitué d’artillerie antiaérienne. Le Maillé-Brézé emporte trois tourelles doubles de 127 mm modèle 48, trois tourelles doubles de 57 mm modèle 51 et quatre canons de 20 mm. À cela s’ajoutent douze tubes lance-torpilles (standard et ASM) de 550 mm. La détection est assurée par un radar de veille aérienne DRBV 20A, un radar de veille surface et navigation DRBV 30, un radar de veille combinée DRBV 11, deux conduites de tir (DRBC11 et DRBC30) et un sonar de coque DUBV/A1.

 

L'escorteur d'escadre Forbin (©  MARINE NATIONALE)

L'escorteur d'escadre Forbin (©  MARINE NATIONALE)

 

Refonte en profondeur

Dès la fin des années 1950, il apparaît que les bâtiments des types T47 et T53 sont limités dans leur rôle d’escorteurs. C’est d’autant plus vrai que les menaces augmentent, avec le développement de sous-marins à propulsion nucléaire et d’avions de chasse supersoniques, notamment de l’autre côté du Rideau de Fer. Or, les nouveaux programmes de la Marine nationale comportent des unités qui nécessitent une protection accrue. Il y a les porte-avions Foch et Clemenceau, mais aussi, et surtout, les futurs SNLE de la nouvelle Force Océanique Stratégique. Très vite, il est décidé de pallier à ces manques en les modernisant.

 

Le Redoutable, premier SNLE français, est entré en service en décembre 1971 (©  MARINE NATIONALE)

Le Redoutable, premier SNLE français, est entré en service en décembre 1971 (©  MARINE NATIONALE)

 

D’abord, trois T47 (Surcouf, Cassard et Chevalier Paul) sont légèrement modifiés pour servir de conducteurs de flottilles. Ils disposent d’une passerelle agrandie et fermée avec de nouveaux moyens de transmission. Ils doivent accueillir un état-major en mer. Ces bâtiments, toujours équipés principalement de canons, ne resteront pas longtemps en flotte. Ils seront désarmés entre 1971 et 1974.

Pour la défense aérienne, la réponse vient d’outre-Atlantique. Les USA apportent d’abord leur aide avec la vente de systèmes surface-air Tartar, les missiles étant mis en œuvre à partir d’une rampe Mk13. Quatre T47 en sont équipés entre 1963 et 1964, les Dupetit-Thouars, Bouvet, Du Chayla et Kersaint. Une grande partie de l’artillerie est débarquée au profit d’un lance-roquettes anti-sous-marin et du Tartar, alors que les superstructures sont reconstruites.

Pour la lutte contre la menace sous-marine, il est décidé de refondre cinq T47 (D'Estrées, Maillé-Brézé, Vauquelin, Casabianca et Guépratte) en s’inspirant du travail réalisé sur le seul T 56 a avoir été construit, le La Galissonnière. Ce dernier est doté du Malafon, un armement récent de conception nationale. Il s’agit d’un engin à mi-chemin entre le missile, le planeur et la torpille. Un exemplaire des T53, le Duperré, sera lui aussi à terme modernisé en version ASM, les quatre autres T53 finissant leur carrière à la fin des années 1970.

 

Les superstructures sont totalement reconstruites lors de la refonte ( © NMT)

Les superstructures sont totalement reconstruites lors de la refonte ( © NMT)

 

L’arrivée du Malafon sur le  « Maillé »

C’est ainsi que le Maillé-Brézé entre en refonte à Lorient en 1967. Ses superstructures sont d’abord complètement rasées. La coque est elle aussi légèrement modifiée, principalement la poupe qui est redessinée et perd sa forme arrondie. Les nouvelles superstructures permettent de s’adapter au « feu nucléaire » avec des compartiments étanches et un pont couvert parcourant tout le navire. C’est aussi le cas pour la passerelle qui est dorénavant fermée et hermétique. À l’arrière du navire, une soute à munitions est spécialement créée pour le système Malafon.

 

La passerelle navigation ( © NMT)

La passerelle navigation ( © NMT)

 

 

Car, la modernisation du Maillé-Brézé est surtout perceptible dans son système d’armes. Celui-ci est totalement revu. De sa version d’origine, l’escorteur ne garde que deux canons de 20 mm Oerlikon et six tubes lance-torpilles de 550 mm (avec 6 torpilles supplémentaires dans des logements attenants), placés entre les cheminées du navire. Toute l’artillerie de 57 mm et de 127 mm est débarquée. À la place, on retrouve deux canons de 100 mm, un sur la plage avant et l'autre sur l’arrière, surplombant la soute Malafaon. Chaque canon est accompagné de sa soute à munitions. Le 100mm est devenu standard dans la marine à partir des années 1960. Il est jugé plus efficace que les anciennes pièces de 127 mm. Le Maillé-Brézé rénové bénéficie d’une conduite de tir avec deux radars DRBC 32 A et une conduite optique avec deux DMA. Les radars de tir sont situés respectivement sur le télépointeur lourd au-dessus de la passerelle et sur un pylône derrière la deuxième cheminée. Le tir peut être effectué depuis le central opérations. Un lance-roquettes sextuple de 375 mm est placé en hauteur, en avant de la passerelle, avec une réserve à l'aplomb. Il permet d’engager des sous-marins à faible distance mais avec une portée supérieure aux anciennes grenades ASM.

 

Le canon de 100 mm à l'arrière (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le canon de 100 mm à l'arrière (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

 

Le lance-roquettes sextuple de 375 mm (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le lance-roquettes sextuple de 375 mm (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Enfin, à l’arrière se trouve donc le Malafon (pour MArine LAtécoère FONd) et sa soute. C’est l’armement principal de l’escorteur qui doit lui permettre d’attaquer des sous-marins à distance. Sa portée est donnée à 13 km. Conçu par l'arsenal de Saint-Tropez et Latécoère, il s’agit en fait d’un engin mixte. Une torpille de 550 mm anti-sous-marine est transportée par un petit avion-fusée qui termine son vol en se comportant comme un planeur. Le missile en lui-même n’est pas transporté tel quel par le bâtiment. Il est assemblé dans la soute par les marins. Le corps qui contient la torpille et son porteur est prélevé de son rangement pour être glissé sur un rail suspendu. On y greffe alors les boosters et les ailettes. Puis, le missile est sorti par la porte de la soute pour être placé sur son lanceur. Ce dernier va pivoter à la perpendiculaire de l'axe du navire pour la phase de tir. Les moteurs-fusées donnent l’accélération initiale à l’engin et lui permettent de rejoindre son plafond de vol. Une fois celui-ci atteint, les propulseurs se détachent et le missile devient un planeur. En fin de parcours, la torpille se sépare et est ralentie par un parachute avant son entrée dans l’eau. Elle poursuit sa cible avec son propre sonar. Lors de son vol, le Malafon reçoit des informations du bord pour se repositionner sur sa cible.

 

Le Malafon sur sa rampe de lancement devant la porte de sa soute à munitions (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le Malafon sur sa rampe de lancement devant la porte de sa soute à munitions (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

 

De nouveaux moyens de détection

Mais, pour que la lutte ASM soit efficace, il faut des moyens de détection adaptés. Sur le Maillé-Brézé à partir de 1968, deux nouveaux sonars sont intégrés. Le premier, un DUBV 23, est un sonar basse fréquence placé dans un bulbe d’étrave avec une portée maximale donnée entre 8000 à 10.000 mètres, voire trois à quatre fois plus si les conditions sont très favorables. Mais l’escorteur renfondu embarque surtout un tout nouveau système de sonar remorqué à immersion variable, une grande avancée de cette époque. Le DUBV 43A est logé dans un « poisson » qui peut être immergé jusqu’à 180-200 mètres. Son poids de plus de 9 tonnes oblige le bateau à disposer d’un puissant engin hydraulique de mise à l’eau qui occupe la majeure partie la plage arrière du bâtiment. « Il doit être immergé à vitesse raisonnable. Un escorteur a déjà perdu un poisson parce que sa vitesse était trop élevée … », rappelle Xavier Guillet.

 

Le sonar remorqué DUBV 43 (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Le sonar remorqué DUBV 43 (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

 

Pour le reste, le Maillé-Brézé reçoit entre autres un radar DRBV 22A de veille aérienne de portée moyenne (125 milles), un radar de veille surface et aérienne à courte portée et basse altitude DRBV 50 et différents appareils de guerre électronique. On note aussi l’apparition au cours des années 1980 d’une balise IFF Tacan au sommet du mât.

 

La balise TACAN, au sommet du mât (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

La balise TACAN, au sommet du mât (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Plus de confort, moins de personnel

De manière générale, le confort est amélioré. C’est notamment le cas dans les dortoirs avec le remplacement des hamacs par des couchettes, les fameuses bannettes. D’autant plus que l’équipage se réduit fortement. Beaucoup de marins étaient précédemment employés pour le maniement des tourelles d’artillerie de 57 mm et 127 mm. De même, il y a plus d’automatismes embarqués dans le navire après 1968. Cela permet de réduire l’équipage d’environ 80 personnes (près de 270 au total). Le poids, lui, augmente légèrement pour atteindre 3900 tonnes à pleine charge (3000 tW).

 

 

Les trois vies du Maillé-Brézé 1/3 (1957-1967)

De 1957 à 1967, le « Maillé » fait partie de la 1ère Flottille d’escorteurs d’escadre à Toulon, qui devient la Flottille des Escorteurs de la Méditerranée (ALFLO-MED) en septembre 1965. Il effectue des missions de présence et de surveillance au large du Liban et de l’Algérie en 1958 et 1960/1961. Son principal engagement a lieu en 1961 en Tunisie. Là-bas, la France occupe toujours, depuis l’indépendance de l’État nord-africain, la base aéronavale de Bizerte, située sur le lac éponyme, au grand dam des nationalistes tunisiens. Cela débouche sur la Crise de Bizerte en juillet 1961. Des affrontements meurtriers ont lieu entre le 19 et le 21 juillet. Le 22 juillet au soir, le Maillé-Brézé entre à son tour dans le Lac de Bizerte - la veille, le croiseur Colbert, le Chevalier Paul et le Bouvet ont forcé l’entrée du goulet avec l’escorteur Le Malgache et des bâtiments de débarquement de chars. Il en repart le 30 juillet.

Les trois vies du Maillé-Brézé 2/3 (1969-1988)

Entre janvier 1967 et juillet 1968, il est donc en refonte à Lorient. Après des essais d’un peu moins d’un an, il est de nouveau admis au service actif à Brest, le 13 mars 1969. Il intègre désormais la Flottille des escorteurs de l’Atlantique qui compose, aux côtés des porte-avions Clemenceau et Foch, l’Escadre de l’Atlantique (ALESCLANT). Entre août 1969 et février 1974, il sera le bâtiment chef de la 8ème Division d‘escorteurs d’escadre. Cette formation sera supprimée peu de temps après et le Maillé-Brézé sera directement rattaché à l’ALESCLANT.

 

Le Maillé dans une mer forte (© NMT)

Le Maillé dans une mer forte (© NMT)

 

Dès juin 1969, l’escorteur d’escadre va s’employer à une mission qui sera la sienne jusqu’en 1988, la protection des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), qui sont basés à l'Ile Longue. Sa première mission dans ce rôle a lieu lors des premiers essais en mer du SNLE Le Redoutable, ce mois de juin 1969. Malgré son autonomie respectable, le navire fait peu de déploiements au long cours. Outre l’escorte de sous-marins et de nombreux entraînements, le Maillé-Brézé fait escale aux Antilles et en Afrique de l’Ouest en 1970, aux États-Unis et encore aux Antilles en 1973. Le reste du temps, il navigue principalement au large de la Bretagne.

En mars 1978, il est sur le pont pour les opérations faisant suite à l’échouement du pétrolier Amoco Cadiz. Par la suite et en attendant la mise en place de la tour radar du Stiff sur l’Île d’Ouessant, la marine met en place une surveillance du Rail d’Ouessant à laquelle participera plusieurs fois le Maillé-Brézé.

 

La Maillé par mer forte (© NMT)

La Maillé par mer forte (© NMT)

 

À la fin de sa carrière militaire, il participe à la recherche du catamaran Royale, engagé dans la Route du Rhum et ayant chaviré le 16 novembre 1986. Le lendemain, le « Maillé », alors sous les ordres de son dernier commandant, le capitaine de frégate Denavit retrouve le catamaran, malheureusement sans son skipper.

Fin novembre 1987, l’escorteur d’escadre est de passage à Nantes. L’heure de son désarmement a sonné, mais son futur n'est pas aussi morose qu'attendu. Le 1er avril 1988, il est officiellement désarmé. Le 1er juillet de la même année, il est cédé à l’association Nantes Marine Tradition pour devenir un musée à flot inédit en France.

Les trois vies du Maillé-Brézé 3/3 (1988 à aujourd’hui)

Dès 1983, la crise traversée par le dernier chantier naval à Nantes, Dubigeon-Normandie, laisse entrevoir le pire. Le port est déjà en très mauvaise posture, la fermeture du chantier (qui se produit en 1987) signifierait la fin du monde maritime à Nantes. Une chose impensable pour des nombreux passionnés, dont François-Régis Bouyer, le président actuel de Nantes Marine Tradition. Ce dernier participe à la fondation de l’association avec quatre acolytes. Très vite, les membres ont l’idée de créer un musée à flot. L’objectif est de sauver une vieille coque de la marine.

Dans le monde, il existe déjà plusieurs navires et sous-marins préservés sous forme de musées. C'est le cas du croiseur britannique HMS Belfast à Londres depuis 1971. Le Canada a préservé une corvette de la seconde guerre mondiale de classe Flower, le Sackville. Les USA conservent eux de nombreux bâtiments désarmés (porte-avions, sous-marins, cuirassés, etc.). En France, seul le sous-marin Espadon (type Narval), abrité dans le bunker-écluse de l'ancienne base sous-marine allemande de Saint-Nazaire, est visitable à partir de 1987. Un autre sous-marin français, l'Argonaute (type Aréthuse), sera quant à lui exposé à la Cité des sciences de La Villette à partir de 1991. 

L’association nantaise jette très vite son dévolu sur un escorteur d’escadre. « Il fallait un navire qui ait un peu de gueule. Et puis surtout, qu’il y ait des choses à montrer. Pour un musée c’est important. Un cargo, un pétrolier, c’est bien moins intéressant qu’un navire de guerre de première catégorie. Au début, le souhait des fondateurs était de récupérer un escorteur d’escadre construit à Nantes ». Les ACB ont sorti les T 47 Cassard et Guépratte et le T 53 Tartu. Ils ont été désarmés respectivement en 1974 (en réserve spéciale jusqu'en 1976), 1985 et 1979. Finalement, cela n'a pas pu être possible. « La Marine a proposé le Maillé-Brézé qui devait sortir de la flotte en 1988. Il fait référence à Saumur et donc à la vallée de la Loire. C’est ainsi qu’il est devenu notre musée ». C’est ce lien du fleuve qui lie le navire à la Cité des ducs de Bretagne. 

 

Xavier Guillet de l'association Nantes Marine Tradition (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

Xavier Guillet de l'association Nantes Marine Tradition (© MER ET MARINE - MATTHIAS ESPERANDIEU)

 

Nantes Marine Tradition se lance donc dans un challenge nouveau et périlleux en France. D’autant plus que l’association est propriétaire du navire et se doit de gérer son entretien. Elle est la seule en France à posséder un bâtiment militaire. Les sous-marins Espadon, Le Redoutable (ouvert au public depuis 2002 à la Cité de la Mer de Cherbourg) et Argonaute sont détenus par des organismes publics. Pour le Maillé-Brézé, les débuts sont modestes mais, dès 1991, il est inscrit à la liste des Monuments Historiques. « C’est un gros atout. Certes, nous avons des engagements vis-à-vis de la DRAC », explique Xavier Guillet, « mais en compensation nous recevons des subventions». Qui n'autorisent cependant pas de largesses : « L’association doit avoir une gestion très raisonnée», rappelle le bénévole.

Un musée enrichi avec le temps

NMT a accumulé au fil des années de nombreux objets, issus principalement de la Marine nationale. Aujourd’hui, le navire dispose de salles entièrement décorées et équipées. Un gros travail a aussi été réalisé sur la partie scénographie. « D'anciens marins nous ont apporté des conseils et certains ont même enregistré pour nous des conversations « crédibles », pour que nous puissions les diffuser dans certaines salles ». En effet, le Central Opérations (CO) est particulièrement bien recréé avec des consoles éclairées et un ensemble sonore immersif. C’est aussi le cas en passerelle, dans le local Malafon et dans les machines. Le parcours permet aussi de visiter les lieux de vie de l’équipage. Rien n’est donc oublié, ce qui permet au visiteur de se replacer dans l’univers de la marine durant la Guerre froide.

 

 

Oeuvre d’art, star de cinéma et patrimoine des Nantais

En 2016, pendant trois mois, le bateau est remorqué jusqu’à Dunkerque, où il sert de décor pour le célèbre film de Christopher Nolan. « Seules des scènes extérieures ont été tournées sur le Maillé. D’abord, le bateau est passé à Saint-Nazaire pour débarquer des équipements anachroniques qui pouvaient gêner le travail du cinéaste ». Ce fut notamment l’occasion d’enlever la peinture façon Razzle Dazzle des deux artistes Velvet et Zoer, appliquée en 2015 lors du festival d’art urbain Teenage Kicks. « Ensuite, sur place, les équipes de tournage n’ont filmé le bateau que de l’extérieur. Dès que vous voyez quelqu’un passer une écoutille, ce n’est plus notre bateau », sourit Xavier Guillet.

 

Le Maillé version art urbain en 2015 (© MER ET MARINE- VINCENT GROIZELEAU)

Le Maillé version art urbain en 2015 (© MER ET MARINE- VINCENT GROIZELEAU)

 

Grâce à l’exposition de 2015 et au film de 2016, le Maillé-Brézé retrouve la lumière, même si cela ne s’est pas traduit par un afflux de nouveaux touristes anglo-saxons. « Cela a un peu dépoussiéré l’image du bateau. Toutefois, cela faisait déjà quelques années qu'il s’était inscrit dans le paysage nantais. Avoir un bateau gris, au début, cela a pu faire grincer des dents. Mais le soutien populaire et public s’est vite manifesté. Aujourd’hui, les Nantais se sont habitués à leur bâtiment. C’est un élément du patrimoine nantais ». Le film Dunkerque a aussi apporté un apport financier non négligeable. « Toute l’opération a été payée par la Warner. Nous avons pu réaliser de nouveaux équipements d’accès, mais aussi installer des climatiseurs, une boutique en préfabriqué sur le quai et il nous reste encore de l’argent en anticipation de notre futur carénage ». Ce dernier a été reporté, compte tenu du bon état de la coque et ne devrait avoir lieu qu’aux alentours de 2025. Le dernier passage en cale sèche, à Saint-Nazaire, remonte à 2010. 

Le tournage de cinéma peut parfois être source de méprise. « Je me rappelle d’un réalisateur qui souhaitait réaliser des prises de vue très travaillées du Maillé-Brézé en mer, naviguant par ses propres moyens. Certains s’imaginent encore que le navire est fonctionnel, car il est en très bon état. Mais, en réalité, les arbres d’hélice ont été sectionnés par la marine lors de la cession. Et même si ce n’était pas le cas, on parle d’un bâtiment marchant à la chauffe au mazout avec des turbines à vapeur. Il fallait six heures de chauffe avant d’avoir la pression suffisante pour pouvoir appareiller. Avec une consommation bien éloignée de celle des navires actuels et un équipage pléthorique », rappelle Xavier Guillet.

Escape game et fête de la musique

Alors que le musée naval accueille environ 25.000 visiteurs par an, constituant une ressource financière cruciale, la diversification est définitivement une option qui marche. L’année dernière, un escape game éphémère a eu lieu dans les coursives de l’escorteur pour Halloween. Le but de ce type de jeu est pour une équipe de s’extirper d’une pièce en répondant à des énigmes avec des indices présents dans l’endroit où il se trouve. Un concept qui se développe très fortement depuis quelques années. L’édition de 2017 sur le Maillé-Brézé a été un véritable succès qui a donné une idée aux bénévoles de la NMT. Mettant de côté les zombies (trop décalé), ils se sont décidés à allouer quelques salles du bateau pour servir d’escape game permanent. Sauf que cette fois-ci, le scénario a été pensé par eux dans un but pédagogique. Il reprendra des thématiques plus proches de la vie militaire du bateau. On aura ainsi droit à des histoires d’espionnage et d’infiltration …

 

Salle de réception (© NMT)

Salle de réception (© NMT)

 

 

Enfin, à noter que le Maillé-Brézé peut être loué à des particuliers ou des associations pour différents types d’événements. Plusieurs salles ont été aménagées à bord dans ce but. Pour la Fête de la Musique 2018 à Nantes, le 21 juin, le « Maillé » avait sa propre scène, sur le roof du hangar Malafon, destinée aux curieux massés le long du quai de la Fosse. L'année prochaine, le musée prévoit de réitérer l'expérience avec la radio FIP et d'autres partenaires. Il sera aussi aux premières loges pour apprécier le feu d‘artifice du 14 juillet prochain.

 

Pour en savoir plus sur le Maillé-Brézé, voir le livre de Jean Moulin, L'escorteur d'escadre Maillé-Brézé, 2010, Marine éditions, 96 pages.

 

Marine nationale