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Energies Marines

Interview

Marc Lafosse : « La filière EMR est déjà génératrice de valeur et d’emplois »

Energies Marines

Cherbourg devient aujourd’hui et pour trois jours la capitale mondiale des énergies marines renouvelables. Pour la première fois, l’International Conference on Ocean Energy (ICOE) et le salon Seanergy s’associent autour d’une édition commune, pour laquelle 3500 spécialistes et professionnels des EMR, venus du monde entier, sont attendus. L’évènement regroupera 250 exposants, proposera 40 sessions conférences auxquelles participeront 200 intervenants et a permis d’organiser un millier de rendez-vous BtoB. Tout cela à un moment crucial pour le développement de la filière EMR française, dont les acteurs ambitionnent de devenir des leaders mondiaux.

Pour en parler, Marc Lafosse, océanographe, président de BlueSign organisateur d’ICOE/Seanergy.  

MER ET MARINE : Ce rendez-vous de Cherbourg est un évènement exceptionnel, tant par sa physionomie que par son ampleur ?   

MARC LAFOSSE : En effet. Nous avons unis nos forces avec, d’un côté, Seanergy, qui réunit les industriels des énergies marines dans un évènement BtoB, avec une grande exposition, et de l’autre un moment plus académique et technique, ICOE, rendez-vous de niveau mondial qui se déroule tous les deux ans. S’y ajoute un troisième moment, plus politique, avec les Assises des énergies marines renouvelables organisées par le SER. L’ensemble forme un évènement unique, le plus grand salon en Europe consacré aux EMR. Avec une présence internationale très forte puisque plus de la moitié des visiteurs viennent d’autres pays.

Quel est le potentiel de développement des EMR en France ?

Le potentiel de développement des énergies marines est considérable. En France, la profession se fixe comme objectif d’installer 14.000 MW d’ici 2028, c’est la proposition du SER dans la Programmation Pluriannuelle de l’Energie. L’objectif est toujours de contribuer au mix énergétique avec des énergies propres, tout en développant une nouvelle filière industrielle génératrice de valeur et d’emplois, ce qu’elle est déjà. Les chiffres enregistrés par l’Observatoire des Energies de la Mer indiquent que l’an dernier ce secteur comptait déjà 2000 emplois, cette année, la croissance est de 26%. Nous assistons à la création de nouvelles usines, comme celles de STX (ex chantiers de Saint-Nazaire) qui produit des sous-stations électriques ou General Electric avec ses turbines d’éoliennes. Ces nouveaux pôles industriels, qui représentent aujourd’hui plus de 800 emplois avec une importante sous-traitance locale, ont déjà remporté leurs premiers succès à l’export.

Les premiers parcs éoliens posés en France connaissent d’importants retards et ne sont toujours pas en construction, alors que les premiers appels d’offres ont été attribués en 2012. Il y a d’abord eu la problématique des multiples recours contre ces projets, et maintenant la perspective de voir le gouvernement introduire un amendement pour renégocier le tarif de rachat de l’électricité. Il faut dire que les nouveaux projets sortant en Europe du nord sont annoncés autour de 60 euros le mégawattheure, sans subvention, alors que les premiers parcs français seraient autour de 200 euros. La différence est tout de même considérable ?   

Le problème des recours est derrière nous puisque la plupart ont été épuisés et que pour les nouveaux projets, l’Etat a amélioré les procédures juridiques et réduit les délais. En revanche, il y a en effet une inquiétude concernant cette renégociation des tarifs de l’énergie mais il y a des discussions entre l’Etat et les consortiums. Je pense que chacun va faire un pas vers l’autre. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’on fait une comparaison avec des pays qui ont assumé la création de leur filière industrielle il y a des années, ce qui leur permet de proposer des tarifs plus bas, de l’ordre en effet de 60 euros le mégawattheure, ou plutôt 85 euros en comptant le raccordement. Or, en France, les tarifs issus des premiers appels d’offres intègrent le coût de l’industrialisation et de l’emploi, car c’est une filière neuve pour notre pays. Comme ce fut le cas ailleurs en Europe, les coûts seront amenés à baisser avec le développement de la filière et les améliorations liées aux évolutions technologiques. En ce qui concerne le projet de parc éolien à Dunkerque, un prix plafond doit être établi dans le cahier des charges de sorte que, sur cette zone très favorable pour la production éolienne, les prix seront sans doute comparables à ce que l’on constate ailleurs en Europe. Le fait que nous ayons 9 finalistes, dont des acteurs européens de gros calibre, dans le dialogue compétitif pour l’attribution de ce parc, tend à le démontrer.

Quel est le calendrier désormais pour le réexamen de l’amendement au parlement ?

Il devrait passer en première lecture à l’assemblée cette semaine. Les négociations avec les consortiums doivent durer jusqu’à la fin juin pour que le premier ministre puisse rendre son arbitrage en juillet.

Concernant l’hydrolien, comment voyez-vous les choses ?

Je suis très confiant pour plusieurs raisons. Nous avons des acteurs français de différentes tailles, chacun ayant sa stratégie sur un marché identifié. Sabella se positionne par exemple plutôt sur des  sites dits « isolés », alors que Naval Group vise de grandes installations raccordées au réseau électrique national. Le Raz Blanchard, qui offre le plus important potentiel hydrolien d’Europe, est une véritable chance pour le développement de cette filière. On peut d’ailleurs le noter au fait que des acteurs étrangers s’y intéressent, comme Atlantis Ressources, qui a déjà trois machines sur le site britannique de Meygen et veut investir sur le marché français.

Il y a aussi du potentiel sur les fleuves et les estuaires… 

Oui, nous avons par exemple HydroQuest et CMN qui travaillent sur une hydrolienne maritime mais vont d’abord réaliser et installer dans le Rhône 39 machines pour une puissance totale de 2 MW. Ce sera le premier parc pilote d’hydroliennes fluviales d’Europe. A Bordeaux, c’est SEENEOH qui teste en ce moment une situation intermédiaire entre la mer et le fleuve, en effectuant des essais dans l’estuaire de la Gironde. Tout cela constitue de nombreux signaux positifs pour le développement de l’hydrolien.

On attend tout de même encore le lancement des appels d’offres pour les zones du Raz Blanchard et du Fromveur…

Le 8 février, Sébastien Lecornu, secrétaire d’Etat auprès de Nicolas Hulot, a annoncé lors d’un colloque du SER le lancement des études préalables sur ces deux zones dans le cadre de projets pré-commerciaux. Fixer un calendrier est important car cela permet de phaser et donner de la visibilité aux industriels. Nous esperons en tous cas que cette annonce politique sera rapidement suivie d’effets. 

Et concernant l’éolien flottant ?

Là aussi je suis persuadé que c’est un secteur d’avenir et que la France a de quoi devenir un leader mondial. Nous avons en effet beaucoup d’acteurs impliqués dans ce domaine et sommes le seul pays à avoir choisi de développer quatre parcs pilotes d’éoliennes flottantes utilisant des technologies différentes. Cela a permis de lancer une dynamique, non seulement pour les industriels impliqués, mais aussi dans l’environnement des futurs parcs. Comme d’autres le font pour l’éolien posé, de nouveaux territoires se préparent sur les plans logistiques et portuaires, comme Port la Nouvelle ou Brest, où seront réalisés très prochainement des investissements d’aménagements très importants.

Et sur les parcs commerciaux ?

Les études préalables sur les différents sites susceptibles d’accueillir des champs d’éoliennes flottantes sont prévues cette année et l’on peut espérer que les appels d’offres seront lancés 2019. Cela permettra de donner un coup d’accélérateur au développement de cette filière.

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Propos recueillis par Vincent Groizeleau, © Mer et Marine, juin 2018

 

Dossier Energies Marines 2018