Défense

Focus

Marine canadienne : Un porte-conteneurs transformé en ravitailleur

Défense
Marine Marchande

Contrainte de désarmer les Protecteur et Preserver, mis en service en 1969 et 1970, la marine canadienne, qui a besoin de manière urgente d’une unité logistique, va utiliser à partir de 2017 un ancien porte-conteneurs converti en pétrolier-ravitailleur et bâtiment de soutien aux opérations humanitaires.

Retenu par l’administration Harper l'été dernier, ce projet, un temps sur la brèche après les changements politiques intervenus suite à l’élection fédérale du mois d’octobre, a finalement été acté par le nouveau gouvernement de Justin Trudeau. La lettre d’intention signée en août avec le chantier Davie de Lévis, au Québec, a été affermie en contrat le 30 novembre. D’un coût de 700 millions de dollars canadiens (453 millions d'euros) dont 587 millions hors taxes (354 M€), le marché porte sur la transformation du navire et sa location avec les prestations associées, la durée initiale de l’affrètement étant de cinq ans (avec une option pour cinq années supplémentaires).   

 

L'Asterix est arrivé à Québec le 8 octobre (© DAVIE)

 

Un projet initié en décembre 2014

Connu sous le nom de Resolve, le projet est né en décembre 2014, lorsque la marine canadienne a émis un appel à projets invitant les industriels nationaux et étrangers à lui faire des propositions pour disposer rapidement d’un pétrolier-ravitailleur. Après examen des dossiers présentés et plus de six mois de consultations, la solution de Davie a été retenue face à celles de ses concurrents, notamment les chantiers canadiens Seaspan et Irving, ce dernier étant allié à l’armement danois Maersk. Ces compétiteurs ont d’ailleurs contesté l’attribution du marché, jugée insuffisamment concurrentielle, auprès du nouveau gouvernement. Celui-ci a néanmoins estimé que le processus était déjà trop engagé et que le remettre en cause ferait perdre un temps précieux à la marine. Il semble en outre que le lettre d’intention signée à l’été avec Davie prévoyait, en cas de rétractation, que l’Etat fédéral rembourse jusqu’à 89 millions de dollars (58 millions d'euros) au chantier québécois, qui avait déjà au moment des élections acheté le bateau destiné au projet Resolve.

 

L'Asterix à Québec (© DAVIE)

 

Reconstruire l’Asterix, construit en Allemagne en 2010

Ce dernier consiste donc, ce qui s'est déjà fait par le passé dans d’autres marines, comme l'US Navy, de transformer un navire de commerce en bâtiment logistique. Non pas un tanker mais un porte-conteneurs, en l’occurrence l’Asterix, acheté par Davie au groupe Capital Ship Management.

 

Projet Resolve (© DAVIE)

 

En provenance de Singapour, le navire est arrivé à Lévis début octobre. Livré en 2010 par les chantiers allemands Nordic Yards de Wismar, ce navire de 23.800 tonnes de port en lourd, long de 182.5 mètres pour 25.2 mètres de large, va être totalement transformé. En fait, seule la coque sera conservée. Des soutes à combustibles y seront intégrées, permettant de facto de répondre aux normes internationales imposant aux pétroliers de disposer d’une double coque. L’actuel bloc timonerie du porte-conteneurs sera dans le même temps démontée et remplacée par de nouvelles superstructures. Nettement plus volumineuses, celles-ci comprendront notamment deux hangars pour des hélicoptères CH-148 Cyclone, un hôpital embarqué doté de 60 lits ainsi qu’une zone d’hébergement de secours pouvant accueillir 350 personnes, en plus des logements pour l’équipage, qui pourra atteindre 150 marins.

 

Projet Resolve (© DAVIE)

 

Opérations humanitaires

Ces capacités permettront au navire de pouvoir être employé en soutien d’opérations humanitaires. A cet effet, une drome conséquente est d’ailleurs prévue, avec la possibilité d’embarquer jusqu’à 8 bateaux, notamment des chalands de transport de personnel et des semi-rigides.  Le navire pourra, en outre, assurer le transport de véhicules légers, de conteneurs et de fret qu’il pourra manutentionner de manière autonome grâce à deux grues situées devant la proue et surplombant un espace de stockage sur le pont. Cet espace sera protégé de la mer grâce à un carénage intégré à l’avant du navire.

 

 

Projet Resolve (© DAVIE)

 

Capacités de ravitaillement

En matière de soutien logistique à la flotte canadienne, qui sera sa mission principale, le futur bâtiment aura une capacité d'emport de 7000 tonnes de combustible et 400 tonnes d’eau. S’y ajouteront des vivres et du matériel. Le ravitaillement à la mer vers les unités de combat se fera au moyen de deux portiques, permettant de servir simultanément en carburant et charges lourdes deux navires, soit un de chaque bord. L’ensemble répondra à la norme de ravitaillement STREAM (Standard Tensioned Replenishment Alongside Method) de l’OTAN.

Côté motorisation, pour des questions de coûts, l'Asterix, capable d'atteindre la vitesse de 20 noeuds, conservera sa propulsion d'origine et gardera donc une seule ligne d'arbres, alimentée par un moteur diesel MAN 7S60 MC-C de 22.600 cv. La redondance des systèmes devrait toutefois être renforcée et un propulseur rétractable pourra être employé comme propulsion de secours. 

 

L'unique hélice de l'Asterix (© DR)

 

Un programme avec lequel Davie compte se relancer

Alors que les études ont été réalisées par le bureau d’architecture canadien NavTech, les travaux doivent être réalisés en deux phases. L’Asterix sera d’abord « vidé » puis la coque recevra à Lévis ses nouvelles structures et équipements. Après avoir connu d’importantes difficultés ces dernières années, Davie entend bien confirmer sa renaissance avec le projet Resolve. Le constructeur québécois, qui a sélectionné de nombreux fournisseurs à travers le Canada, donne ainsi du travail à 1100 employés, auxquels vont s’ajouter 400 personnes chez les sous-traitants. 85 autres emplois seront créés pour la durée du contrat de service.

On notera par ailleurs que Davie espère, grâce à ce premier contrat de conversion avec la marine canadienne, décrocher d’autres marchés du même type, en particulier à l’international. Sa solution présente en effet l’avantage de fournir des unités logistiques rapidement et à moindre coût par rapport à des ravitailleurs neufs. C’est la raison pour laquelle le chantier canadien a d’ores et déjà étudié la possibilité d’acquérir des sisterships de l’Asterix.

 

 

Livraison prévue fin 2017

La marine canadienne, qui attend son nouveau bâtiment au quatrième trimestre 2017, compte pour sa part se limiter à un seul exemplaire. « Le projet Resolve est une solution intérimaire. La solution à long terme pour les navires ravitailleurs de Marine royale canadienne sera constituée par les nouveaux navires de soutien interarmées de la classe Queenston », rappelle-t-on à l’état-major de la flotte canadienne.

 

Ravitailleur allemand de la classe Berlin (© MICHEL FLOCH)

 

En attendant les nouveaux bâtiments de la classe Queenston

Réalisés dans le cadre du programme NSI (Navires de Soutien Interarmées ou Joint Support Ships - JSS), les futurs Queenston et Chateauguay verront le jour au chantier Seaspan de Vancouver, le recours à un design dérivé des ravitailleurs allemands de la classe Berlin (type 702) ayant été annoncé en 2013.

 

Type 702 (© TKMS)

 

Lancé en 2004, le projet JSS, qui a connu un important retard, ne verra pas la livraison de la première unité avant 2020. Or, la marine canadienne ne pouvait maintenir plus longtemps ses deux anciens pétroliers-ravitailleurs, âgés de plus de 40 ans. Endommagé par un incendie dans le Pacifique en février 2014, le Protecteur a été désarmé le 14 mai 2015. Quant à son sistership, il est à bout de souffle et va bientôt être retiré du service : « Le Preserver est toujours à quai dans l'arsenal d’Halifax. Il sert exclusivement de plateforme citerne en ce moment jusqu'à ce qu'il soit officiellement désarmé », explique-t-on à l’Amirauté.

 

(© MARINE CANADIENNE)

 

Combler un trou capacitaire très problématique

Or, l’absence d'une capacité de ravitaillement pour ses unités de combat constitue un véritable problème pour la marine, contrainte pour se déployer de compter sur les moyens de ses alliés. Ce qui limite de fait ses marges de manœuvre et son indépendance, alors qu’elle est amenée à se projeter très loin, non seulement dans les grandes étendues du Pacifique, mais aussi, en raison de l’évolution du contexte géostratégique, vers la Méditerranée, la Baltique, l’océan Indien et le golfe Persique. D’où l’idée, pour limiter au maximum le trou capacitaire entre le désarmement des Protecteur et la livraison des Queenston, de la solution intérimaire constituée par le projet Resolve. Cela, même si comme le reconnaissent les Canadiens, ce « ravitailleur provisoire fournira une capacité plus modeste, et ne mènera pas d’opérations militaires dans l’ensemble du spectre et dans des milieux où la menace est élevée ».

Marine et garde-côtière canadiennes