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Marine nationale et Royal Navy serrent les rangs

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Dans un monde de plus en plus instable et dangereux, marqué par une démultiplication des zones de crises, le regain d’activité de la flotte russe, l’émergence d’Etats puissances se dotant de puissantes forces navales, l'imprévisibilité du président américain ou encore les dissensions européennes, les marines française et britannique travaillent résolument au renforcement de leur coopération.

Le traité de Lancaster House

Malgré le Brexit, le traité de Lancaster House, signé en novembre 2010, est plus que jamais actif. Ces accords bilatéraux entre la France et le Royaume-Uni visent à renforcer les liens entre les deux pays dans le domaine de la défense. A la fois industriellement, avec la mutualisation de ressources et le développement commun de nouveaux équipements, mais aussi sur le plan opérationnel.

La France et le Royaume-Uni, qui disposent des plus importantes et plus actives armées d’Europe, sont des alliés historiques. Leurs armées travaillent depuis longtemps ensemble, la coopération étant facilitée par des standards communs, ceux adoptés avec les autres membres de l’OTAN. Il s’agit maintenant d’aller plus loin grâce au développement de capacités binationales. En partant d’une base technique et opérationnelle comparable, mais aussi d’une dimension politique forte, faite d’enjeux partagés et d’une volonté de mieux assurer leur sécurité collective et faire respecter des intérêts stratégiques communs.  

Déployer une puissante force expéditionnaire binationale

Depuis sept ans, les militaires des deux pays travaillent ainsi de concert pour être en mesure, le cas échéant, de déployer rapidement une force expéditionnaire, dite Combined Joint Expeditionary Force (CJEF). A ce titre, des exercices de grande ampleur, impliquant les forces navales, terrestres et aériennes françaises et britanniques, se sont enchainés, avec un degré de complexité et d’intégration croissant dans les différents domaines de lutte. Au fil du temps, marins, aviateurs et soldats des deux nations, depuis les états-majors jusqu’aux unités sur le terrain, ont peu à peu appris à mieux se connaitre, à travailler ensemble et à jouer de leurs complémentarités. Objectif : être capable, en combinant leurs moyens, de mettre en œuvre une force d’intervention conjointe parmi les plus puissantes et efficaces de la planète, projetable sous faible préavis partout dans le monde.

 

Le Charles de Gaulle au sein d'un groupe franco-britannique en 2012 (© MARINE NATIONALE)

Le Charles de Gaulle au sein d'un groupe franco-britannique en 2012 (© MARINE NATIONALE)

 

Un outil complémentaire aux coopérations existantes

Chacun conserve bien évidemment sa souveraineté et la décision d’emploi ou non de ses forces. Mais les opérations extérieures conduites ces dernières décennies, à quelques exceptions près, comme l’Irak en 2003, montrent clairement que les deux nations ont le plus souvent la même approche et la même volonté d’agir. Ce fut encore le cas avec les frappes menées en Syrie il y a quelques semaines. Le rapprochement franco-britannique n’a, en outre, pas vocation à se substituer aux alliances en place, à commencer par l’OTAN, ou à d’autres coopérations internationales. Mais il s’agit d’un puissant outil politique et militaire que Paris et Londres peuvent employer de manière autonome et qui leur permettrait de peser bien plus face aux autres membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, trois géants militaires que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine. Paradoxalement, cela pourrait également être, malgré le Brexit, un intégrateur puissant pour des déploiements opérationnels auxquels d’autres pays européens seraient à même de participer. Pour les Britanniques, ce lien privilégié avec la France peut aussi contribuer à atténuer un certain isolement consécutif à leur prochaine sortie de l'UE. 

 

Le HMS Queen Elizabeth escorté par un destroyer du type 45 (© ROYAL NAVY)

Le HMS Queen Elizabeth escorté par un destroyer du type 45 (© ROYAL NAVY)

 

Un poids militaire nettement plus conséquent en combinant les moyens

Quoiqu’il en soit, l’expression « l’union fait la force » semble ici bien appropriée. A titre d’exemple, la Royal Navy et de la Marine nationale concentrent, ensemble, la seconde flotte mondiale sur le plan opérationnel, sans pour autant atteindre numériquement la flotte chinoise, en plein essor. Séparément, les Britanniques n’arrivent, en tonnage, qu’en quatrième position (derrière l’US Navy puis les marines russe et chinoise) et les Français à la septième place (après le Japon et l’Inde).

La Royal Navy et la Marine nationale, au début des années 2020, s’appuieront sur un ensemble comprenant notamment treize sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), trois porte-avions, cinq grands bâtiments amphibies et au moins 34 frégates de premier rang. S’y ajoutent leurs forces de dissuasion respectives, avec quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) pour chaque pays, plus, pour la France, une force aérienne stratégique dont une composante embarque sur le Charles de Gaulle. Désormais très voisines, les marines française et britanniques, comme l’aviation et les forces terrestres, peuvent donc en intervenant ensemble démultiplier leurs effets militaires, tout en bénéficiant de capacités complémentaires. Les Britanniques disposent par exemple d’un nombre plus important d’unités de défense aérienne, d’une flotte logistique plus fournie ou encore d’aéroglisseurs pour la projection des Royal Marines, sans compter par exemple des hélicoptères lourds du type Chinook. Les Français, pour leur part, bénéficient d’autres atouts que leurs partenaires n’ont pas, comme les trois grands bâtiments de projection et de commandement (BPC) du type Mistral, un porte-avions nucléaire et son groupe aérien embarqué arrivés à maturité et taillés pour la projection de puissance. Idem pour les avions de patrouille maritime (capacité que les Britannique ne recouvreront que dans quelques années) ou les mssiles de croisière tirés depuis des frégates (ce type d'armes n'est mis en oeuvre dans la Royal Navy qu'à partir de ses SNA).

 

Frégate britannique du type 23 avec un BPC français (© MARINE NATIONALE)

Frégate britannique du type 23 avec un BPC français (© MARINE NATIONALE)

 

La CJEF complètement qualifiée d’ici 2020

Les marines britannique et française sont au cœur du futur CJEF, dont l’ensemble du dispositif, intégrant un groupe aéronaval fort d’au moins un porte-avions, doit être opérationnel d’ici 2020. En attendant, c’est la composante amphibie de la force expéditionnaire franco-britannique qui est qualifiée ce mois-ci à l’occasion de l’exercice Catamaran. Ces grandes manœuvres, qui se déroulent au sud de la Bretagne du 1er au 15 juin, impliquent 2000 militaires des deux pays. Il y a là 14 bâtiments de combat de la Marine nationale et de la Royal Navy, 7 détachements français et britanniques déployés à terre et 10 détachements issus de l’aéronavale et de l’aviation légère de l’armée de terre françaises, ainsi que de la Royal Air Force.

« Il n’y a pas deux pays dont les intérêts dans le monde sont si proches »

L’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine nationale et son homologue britannique, l’amiral Philip Jones, se sont rendus sur place mercredi et jeudi derniers, assistant notamment, en compagnie de parlementaires, à une opération de débarquement sur la presqu’île de Quiberon. Ils se sont ensuite rendus sur les deux principaux bâtiments engagés, le BPC Tonnerre et le TCD Lyme Bay. A bord, les deux hommes ont affiché leur complicité et la volonté, comme la nécessité, de renforcer la coopération. «  Nous avons connu une rivalité militaire multiséculaire, puis une alliance forte et constante depuis plus d’un siècle. Il n’y a pas deux pays dont les intérêts dans le monde sont si proches, en particulier aux Antilles, en Afrique de l’ouest et dans la région Indopacifique. Il y a un mois, nous étions engagés en Syrie, aujourd’hui nous naviguons ensemble en mer de Chine et nous veillons aussi à la sécurité du monde dans les profondeurs. Notre niveau d’interopérabilité est exceptionnel et nous franchissons aujourd’hui une étape supplémentaire en mettant à disposition de nos autorités politiques un nouvel outil militaire », a dit l’amiral Prazuck.

« Nos deux marines sont incroyablement similaires »

Même son de cloche du côté du First sea lord : « Depuis des centaines d’années, nos deux marines ont l’habitude de naviguer sur tous les océans et aujourd’hui elles sont incroyablement similaires. Il y a bientôt 8 ans, un accord historique a été signé entre le Royaume-Uni et la France afin de travailler de manière plus étroite et augmenter nos capacités militaires. C’est le cas en particulier avec la formation d’une force combinée rapidement déployable, pour des missions nationales, dans le cadre de l’OTAN ou encore des Nations Unies. Aujourd’hui, la mise en œuvre de ce concept voit le jour », explique l’amiral Jones. Selon lui, « nous renforçons nos liens pour un bénéfice mutuel. Il s’agit de voir comment on se bat, quelles sont nos tactiques et nos procédures. Pour cela, des exercices comme celui qui se tient en Bretagne sont essentiels, car ils permettent d’apprendre beaucoup les uns des autres et de s’adapter pour travailler de manière parfaitement intégrée ». Un pari réussi d’après le patron de la Royal Navy, qui estime que Catamaran est un « exercice de dimension mondiale, crédible et représentatif de ce que nous pouvons faire ensemble ».

 

Pendant l'exercice Catamaran au large de Quiberon le 7 juin (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Pendant l'exercice Catamaran au large de Quiberon le 7 juin (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Participations croisées dans chaque groupe aéronaval et amphibie

A l’occasion de ces manœuvres, les deux amiraux ont annoncé qu’à l’avenir, le groupe aéronaval de chaque pays comprendrait au moins une frégate de la « marine jumelle », pour reprendre les termes du CEMM. Lors de son prochain déploiement, le Charles de Gaulle aura donc dans son escorte une  unité de la Royal Navy. Et il en sera de même l’an prochain pour le nouveau porte-avions britannique, pour commencer lors de sa campagne aux Etats-Unis, où son groupe aérien embarqué, constitué notamment de F-35B, commencera à monter en puissance avant un premier déploiement opérationnel du HMS Queen Elizabeth prévu en 2021.

L’amiral Jones a, par ailleurs, confirmé la présence britannique pour la prochaine mission Jeanne d’Arc, en 2019. Une participation qui devrait donc devenir habituelle après avoir débuté en 2016 avec l’intégration au sein du groupe amphibie français d’hélicoptères Merlin puis, cette année, d’un détachement de Wildcat.

 

Merlin britanniques sur un BPC français durant la mission Jeanne d'Arc 2017 (© MARINE NATIONALE)

Merlin britanniques sur un BPC français durant la mission Jeanne d'Arc 2017 (© MARINE NATIONALE)

 

Guerre sous-marine, mines, renseignement et opérations spéciales

En dehors de ces échanges très visibles, la coopération entre la Marine nationale et la Royal Navy s’est aussi sensiblement accrue ces dernières années dans des domaines plus sensibles et discrets. Alors que des officiers de liaison sont présents dans les états-majors des deux flottes, Français et Britanniques ont sérieusement accentué leur collaboration dans le domaine sous-marin. Des mesures ont été prises (avec un niveau d’échanges auparavant impensable) pour éviter toute nouvelle collision de SNLE en patrouille suite à l’accident ayant impliqué Le Triomphant et le HMS Vanguard en février 2009. De plus, les flottes des deux pays coopèrent de manière intensive, en lien également avec les Américains, pour faire face au regain d’activité des sous-marins russes, en particulier dans l’Atlantique et le nord de l’Europe. De même, les liens sont devenus encore plus étroits dans d’autres domaines stratégiques, comme la guerre des mines, le renseignement et les opérations spéciales.

 

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