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Marine turque : des détroits à la Libye, l’instrument d’une ambition stratégique
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Marine turque : des détroits à la Libye, l’instrument d’une ambition stratégique

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L’incident survenu le 10 juin entre la frégate française Courbet et trois de ses homologues turques, qui escortaient un cargo probablement chargé d’armes à destination de la Libye, a mis en lumière l’intense activité navale la marine turque en Méditerranée centrale. Elle y joue depuis le début de l’année un rôle crucial dans l’aide militaire que fournit par voie maritime Ankara au gouvernement d’union national (GNA) libyen.

Deux camps et leurs alliés étrangers s’affrontent

Né de la chute du régime du colonel Kadhafi en 2011, emporté par les révolutions du printemps arabe et surtout une intervention occidentale initiée par Paris, Rome, Londres et Washington qui a eu pour effet de plonger le pays dans le chaos, le GNA a été formé en 2016 sous l’égide des Nations Unies. Dirigé par Fayez el-Sarraj, il avait pour objectif de mettre un terme à la guerre civile débutée après le renversement de Kadhafi. Celui-ci a fait voler en éclat l’union d’un pays reposant sur un système clanique et vu le développement et l’opposition de nombreuses milices tribales ou religieuses. Reconnu par la communauté internationale, mais dont le soutien occidental s’est effiloché ces dernières années, le GNA est en conflit ouvert avec le maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est-libyen, dont le fief est en Cyrénaïque. Son armée nationale libyenne (ANL) est soutenue par les Emirats Arabes Unis, l’Egypte, l’Arabie saoudite mais aussi la Russie dont l’implication de plus en plus nette en Libye inquiète les Occidentaux. Haftar bénéficie aussi dit-on, non-officiellement et surtout politiquement, d’un certain appui de pays comme la France et les USA. Ces derniers, qui appellent avant tout à un accord entre belligérants pour mettre fin au conflit, seraient sensibles comme Moscou au discours anti-djihadiste d’Haftar. Paris et Washington veulent quoi qu'il en soit à tout prix éviter que la Libye se transforme en nouvelle Syrie et que le bourbier libyen ne rende plus difficile encore la lutte contre le terrorisme au sud, dans la zone sahélo-saharienne.

Le GNA, qui a de son côté l’appui du Qatar, a surtout conclu fin 2019 un accord stratégique avec la Turquie, qui l’aide massivement sur le plan militaire en déployant des armes, des troupes et des mercenaires, notamment par voie maritime, alors que les alliés d’Haftar peuvent agir de manière moins visible via la frontière entre l’Egypte et la Libye. Le tout, bien sûr, en violation complète de l’embargo sur les armes à destination de la Libye décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2016.

L’intervention turque rebat les cartes

L’intervention turque a en tous cas permis de rebattre rapidement et spectaculairement les cartes militaires sur le terrain. Ainsi, les troupes du GNA ont pu reconquérir les territoires perdus depuis 2019, dont la Tripolitaine dernièrement. Les forces d’Haftar et leurs supplétifs étrangers, notamment russes, ont a contrario subi ces derniers mois de cuisants revers, poussant notamment Moscou à déployer de nouveaux moyens en Libye, dont des avions de chasse en mai pour tenter de rétablir la situation.

Une nouvelle Syrie aux portes de l’Europe ?

Ainsi, comme d’autres pays à l’image de la Syrie ou du Yémen, la Libye devient le centre d’une dangereuse lutte d’influence entre puissances étrangères. Une guerre par procuration qui, au-delà de prolonger un conflit local meurtrier avec des conséquences humanitaires dramatiques, pour la population comme pour les migrants qui arrivent ou sont bloqués en territoire libyen, menace la stabilité de la région et complexifie les relations internationales sur d’autres théâtres. Avec la crainte que cette poudrière finisse par exploser en provoquant des conséquences catastrophiques dans le nord et jusqu’à l’ouest de l’Afrique, impactant également directement la sécurité de l’Europe, dont les frontières sud (îles italiennes et Malte) ne sont qu’à quelques centaines de kilomètres des côtes libyennes.

La volonté turque d’émancipation et d’indépendance

L’engagement en Libye de la Turquie tient en plusieurs raisons d’ordre géostratégiques et économiques. Recep Tayyip Erdogan, élu président depuis août 2014 et de nouveau vainqueur aux élections de 2018, a considérablement renforcé son pouvoir depuis la tentative avortée de coup d’Etat en 2016 et l’importante purge qui a suivi. L’homme fort de la Turquie, qu'il dirige désormais d’une main de fer, cherche à accroître son influence dans le monde musulman, se posant en recours face à l’Arabie saoudite. Dans le même temps, il souhaite rendre la Turquie plus souveraine et moins dépendante de ses alliés occidentaux traditionnels, à commencer par les Etats-Unis. Quitte à jouer un jeu trouble avec l’OTAN (dont la Turquie est membre depuis 1952) et y poser graves de problèmes quand ses intérêts ne vont pas dans le même sens que ceux de ses partenaires, comme c’est le cas actuellement en Libye. Cette volonté d’émancipation et d’indépendance s’est précédemment vue en 2019 dans l’intervention militaire turque contre les Kurdes, au nord de la Syrie, afin de créer une zone tampon entre les deux pays. Mais aussi dans l’achat par Ankara de redoutables systèmes surface-air russes S-400 (premières livraisons en 2019), provoquant la colère de Washington et la décision de Donald Trump de ne pas livrer de F-35 à la Turquie comme d’imposer au pays des sanctions. Difficile pour autant de rompre les ponts avec l’allié turc, à l’influence croissante et dont le rôle historique au sein de l’OTAN était de permettre en cas de crise avec l’URSS de contrôler les détroits indispensables à la flotte de la mer Noire pour sortir en Méditerranée. La Turquie, pont naturel entre l’Europe, l’Asie centrale et le Proche et Moyen-Orient, constituait de plus un atout majeur de l’Alliance à l'est sur le flanc sud de la Russie, les Américains stockant par exemple de longue date un arsenal de bombes nucléaires sur la base aérienne turque d’Incirlik.

Ankara, qui dépend encore grandement des Américains pour équiper son armée, ne peut pas non plus pousser trop loin les provocations, au risque de graves répercussions économiques en cas de sanctions commerciales occidentales. Pour avancer ses pions, la Turquie sait néanmoins profiter de sa position géographique stratégique, de son appartenance à l’OTAN comme de ses nouvelles alliances, mais aussi des tergiversations diplomatiques de l’administration Trump et des faiblesses de l’Union Européenne, sur laquelle elle brandit régulièrement la menace d’ouvrir ses frontières aux millions de migrants qui se trouvent sur son sol. Dans le même temps, même si la Russie sait utiliser l’évolution de la politique turque pour semer la discorde au sein de l’Alliance atlantique, les relations entre Moscou et Ankara demeurent compliquées et souvent houleuses, d’autant que les deux pays s’affrontent indirectement en territoires étrangers. D’où aussi la volonté de la Turquie, coincée entre l’ex-bloc soviétique, la poudrière du Moyen-Orient et l’Europe, de desserrer cet inconfortable étau géographique en prenant le large.

Le pétrole libyen et le gaz méditerranéen

Les visées sont stratégiques et commerciales, avec là encore la volonté d’accroître son influence internationale et son indépendance économique, notamment sur le plan énergétique pour lequel les approvisionnements turcs dépendent en grande partie de la Russie. C’est l’un des grands objectifs de l’alliance avec le GNA libyen. La Libye est, en effet, historiquement l’un des premiers producteurs de pétrole du continent africain, et présente la particularité de disposer d’hydrocarbures d’excellente qualité, qui nécessitent peu de raffinage. Un trésor également convoité par la Russie. Mais Ankara vise aussi le gaz libyen et méditerranéen. L’accord de coopération conclu en novembre 2019 comprend en effet non seulement un volet militaire, mais aussi un pacte de « délimitation maritime » au travers duquel la Turquie compte s’arroger de nouveaux doits de forage en Méditerranée orientale, où la découverte ces dernières années d’importants gisements sous-marins de gaz naturel suscite convoitises et tensions, notamment autour des eaux chypriotes.

 

La marine turque escortant un navire de recherche sismique au large de Chypre en 2017 (© TURKISH NAVY)

La marine turque escortant un navire de recherche sismique au large de Chypre en 2017 (© TURKISH NAVY)

 

L’accord avait d’ailleurs été immédiatement dénoncé par la Grèce et Chypre, mais aussi l’Egypte et la France, qui le jugent illégal. Des protestations balayées d’un revers de main par Ankara, dont les relations sont particulièrement tendues avec Paris (la récente vente par la France des batteries côtières de missiles antinavire à Chypre et le projet de nouvelles frégates pour la Grèce n’arrangeant pas les choses).

Enjeux économiques plus larges en Afrique

Au-delà de l’énergie, la Turquie mise également dans le moyen et le long termes sur le potentiel important de la Libye en tant que client pour ses entreprises. Car le pays, riche de ses hydrocarbures a toujours été un important importateur de biens de consommation, et aussi évidemment de matériels militaires. Mais la stratégie d’implantation en Libye d’Ankara participe aussi d’une stratégie plus globale de développement en Afrique. Fin 2017, Erdogan a notamment effectué un important voyage diplomatique au Soudan, au Tchad et en Tunisie afin de resserrer les liens politiques et économiques avec ces pays. Dans le même temps, depuis plusieurs années, les compagnies maritimes et logisticiens turcs renforcent progressivement leurs réseaux de l’Afrique de l’ouest à la façade méditerranéenne du continent, avec la volonté de développer les accords et échanges commerciaux. En s’intéressant aussi de très près aux projets de développement de corridors logistiques terrestres, avec à terme la perspective éventuelle de faire de la Libye et/ou de la Tunisie le déboucher portuaire d’un réseau de transport irrigant toute la région. Parmi les grands acteurs (privés) de cette stratégie maritime, portuaire et logistique on trouve l’armement Arkas, ainsi que le groupe Yildirim. Ce dernier exploite une flotte de navires marchands, fait du négoce d’hydrocarbures et de minerais. C’est aussi un opérateur de terminaux portuaires dont les velléités pour s’implanter dans les ports africains sont de plus en plus fortes.  

L’Europe face à un problème crucial

Il parait en tous cas évident que la Turquie souhaite s’installer durablement en Libye, où elle aurait l’intention de développer des bases militaires, dont une base navale à Misrata, port où arrivent les cargos chargés de matériel partant de la région d’Istanbul et escortés jusque-là par la marine turque, qui pourrait donc s’en servir de point d’appui en Méditerranée centrale.

Une potentielle « mainmise » de la Turquie sur la Libye est en tous cas perçue en Europe comme une menace sérieuse. Les capitales européennes, dont Paris, redoutent en effet qu’Ankara puisse par ce biais rebattre les cartes diplomatiques et économiques dans la région, tout en jouant en cas de crise avec l’UE sur un nouvel axe de chantage aux migrants, cette fois au sud, mais aussi en contrariant au besoin l’action occidentale dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

D’où la tension qui s’est sensiblement accrue ces derniers mois entre les différents acteurs, directs et indirects, du conflit libyen dont les enjeux dépassent très largement les frontières de ce seul pays. La pression monte notamment entre la Turquie et l’Europe, cette dernière se trouvant désormais au pied du mur face à une situation explosive dans laquelle elle joue sa crédibilité comme sa sécurité sur le court et le long termes. En lançant en avril dernier l’opération aéromaritime Irini, dont le principal objectif affiché était de faire respecter l’embargo sur les armes à destination de la Libye, l’UE entendait revenir dans le jeu libyen et tempérer les ardeurs de la Turquie. Mais celle-ci n’en a cure et grâce aux puissantes escortes fournies par sa marine, empêche le contrôle par les bâtiments européens des navires qu’elle dépêche en Libye. Jusqu’à se montrer particulièrement agressive, comme ce fut le cas le 10 juin lorsque le Courbet a été illuminé à trois reprise par le radar de conduite de tir d’une frégate turque. Du jamais vu entre deux marines de pays membres de l’OTAN, où cette affaire provoque d’importants remous. Reste maintenant à voir s’il y aura une réaction européenne, au risque d’une escalade militaire en pleine Méditerranée centrale, que la Turquie n’est cependant, sur le papier, pas en mesure à ce stade de tenir face aux flottes européennes, notamment française et italienne, nettement plus puissantes. Les mouvements de la Russie et des Etats-Unis dans la zone seront aussi cruciaux. 

Une flotte essentielle dans la stratégie d’Ankara

Quoiqu’il en soit, l’armée turque, largement purgée après le coup d’Etat manqué de 2016, est évidemment l’un des principaux instruments de la politique, de la stratégie et des ambitions du président turc pour son pays. Et sur ces sujets, la marine est essentielle pour accroître la sphère d’influence d’Ankara et défendre ses intérêts depuis la mer Noire jusqu’à la Méditerranée centrale.

Avec une centaine de bâtiments de combat pour un tonnage de plus de 90.000 tonnes, dont 16 frégates et 12 sous-marins, la flotte turque constitue une puissance navale importante et en pleine modernisation. Ces dernières années, de nombreux programmes de constructions neuves ont été lancés afin d’accroître ses capacités, notamment sous-marines mais aussi dans le domaine de la projection de forces ou encore de la défense aérienne. Au-delà des enjeux militaires visés par Ankara, ces projet ont aussi vocation à soutenir la volonté très forte de la Turquie de se doter d’une industrie de défense puissante et de plus en plus autonome afin de s’affranchir de la tutelle américaine. En 2017, Erdogan a affirmé son objectif de voir le pays « indépendant » en matière de défense d’ici 2023. L’enjeu est de ne plus être soumis au bon vouloir de Washington, qui peut fermer les vannes à tout moment en cas de désaccord. Face aux menaces répétées, et pour certaines traduites d’effets, à l’image de l’affaire F-35, la volonté d’Ankara n’en a été que renforcée.

La Turquie a par exemple fait des progrès remarquables dans le domaine des drones, y compris des engins à longue endurance armés de bombes comme le Bayraktar TB2, employés en Syrie depuis plusieurs années mais aussi en Libye, où ils ont semble-t-il contribué au renversement du rapport de force militaire entre le GNA et l’ANL ces derniers mois.

 

Le drone 

Le drone Bayraktar TB2 (© DR)

 

Les nouveaux équipements développés et produits en Turquie sont non seulement une manière pour le pays d’assoir le plus vite possible une souveraineté technologique et militaire, mais aussi, en les vendant, de nouer de précieuses alliances et par exemple de jouer là où les grandes puissances exportatrices d’armes se neutralisent diplomatiquement ou s’entendent pour éviter de permettre à tel ou tel pays d’acquérir certains types d’armements. Ankara a ainsi vendu ses drones armés à l’Ukraine et au Qatar, mais commence aussi à œuvrer dans le domaine naval. La Turquie a, ainsi, vendu quatre corvettes lance-missiles du type Ada (famille MilGem) au Pakistan, la tête de série ayant été mise sur cale il y a quelques semaines au chantier Istanbul Naval Shipyard. Une dizaine de patrouilleurs du type Tuzla ont par ailleurs été livrés au Turkménistan il y a quelques années.    

 

Sous-marin turc du type 209/1400 (© TURKISH NAVY)

Sous-marin turc du type 209/1400 (© TURKISH NAVY)

 

Une importante composante sous-marine

En matière de sous-marins, la Turquie aligne douze unités, toutes de conception allemande. Les plus anciennes sont du type 209/1200 (56 mètres, 1190 tonnes en plongée, 8 tubes pour 14 torpilles), dont les trois premiers exemplaires ont été produits par HDW à Kiel, en Allemagne, trois autres voyant le jour à l’arsenal de Gölçük grâce à une construction en transfert de technologie avec les plans et l’assistance technique des Allemands. Ils ont permis de remplacer les vieux Guppy et Tang américains, datant des années 40 et 50 et qui avaient été transférés à la Turquie entre 1970 et 1983. Deux des 209/1200 ont été désarmés en 2014 et 2016, n’en laissant que quatre opérationnels, des bâtiments mis en service entre 1978, 1981, 1984 et 1989.

Grâce à cette première expérience, Gölçük a ensuite produit huit sous-marins du type 209/1400 (62 mètres, 1586 tonnes en plongée). Dotés de 8 tubes, ils peuvent mettre en œuvre 14 armes, non seulement des torpilles, mais aussi des missiles antinavire américains Sub Harpoon. Ces bâtiments ont été mis en service entre 1994 et 2007.

 

Sous-marins turcs des types 209/1200 et 209/1400 (© TURKISH NAVY)

Sous-marins turcs des types 209/1200 et 209/1400 (© TURKISH NAVY)

 

Vient maintenant une nouvelle série de six sous-marins de conception allemande, du type 214 (déjà exporté par TKMS en Corée du sud et en Grèce), commandés en 2009 pour un contrat entré en vigueur en 2011. Ils vont succéder aux vieux 209/1200. Ces futurs bâtiments de 65 mètres et 1860 tpc seront équipés d’un système de propulsion anaérobie basé sur des piles à combustible et capables de mettre en œuvre 16 missiles et torpilles. La construction de la tête de série a débuté à Gölçük en 2015, sa mise à l’eau étant intervenue en décembre 2019 en vue d’une mise en service espérée vers 2023. Les cinq autres devraient suivre au rythme d’un tous les ans.

 

Sous-marin du type 214, ici le Katsonis de la marine grecque (© GIORGIO ARRA)

Sous-marin du type 214, ici le Katsonis de la marine grecque (© GIORGIO ARRA)

 

En plus de la fabrication des coques et de l’intégration des composants, un certain nombre d’équipements et de systèmes sont produits par des firmes turques, qui seront impliquées dans un futur programme purement national.

Car la Turquie veut désormais acquérir une souveraineté industrielle et technologique dans ce domaine. En octobre 2019, elle a ainsi annoncé sa volonté de développer son premier programme national de sous-marins. Des bâtiments qui doivent être conçus et entièrement réalisés par des industriels turcs, la livraison de la tête de série par les chantiers de Gölçük étant espérée d'ici 2040.

 

L'Anadolu en construction en septembre dernier (© DR)

L'Anadolu en construction en septembre dernier (© DR)

 

Un premier bâtiment de projection en attendant des porte-avions

Pour ce qui est de la flotte de surface, là aussi la marine turque connait de nettes évolutions. Pour la première fois, elle va se doter d’un grand bâtiment de projection. Mis sur cale en février 2018 au chantier Sedef de Tuzla, ce porte-hélicoptères d’assaut nommé Anadolu (signifiant « Anatolie ») est en voie d’achèvement en vue d’une livraison d’ici 2021. Il s’agit du plus grand bâtiment militaire turc depuis le Yavuz, ex-croiseur de bataille Goeben offert par Berlin à Constantinople en 1914, scellant l’alliance de l’Allemagne avec l’Empire ottoman au début de la première guerre mondiale.

Commandé en 2015, l’Anadolu est construit sur la base du design des bâtiments de projection (BPE) conçus par Navantia et dont trois exemplaires sont déjà en service, le premier depuis 2010 dans l’Armada espagnole (Juan Carlos I) et les deux autres dans la flotte australienne (Canberra et Adelaide) qui les a réceptionnés en 2014 et 2015.

 

Le Juan Carlos I espagnol (© JEAN-LOUIS VENNE)

Le Juan Carlos I espagnol (© JEAN-LOUIS VENNE)

 

Long de 225 mètres pour une largeur de 32 mètres et un déplacement en charge de 28.000 tonnes, l’Anadolu pourra mettre en œuvre quatre chalands de débarquement et transporter près de 70 véhicules, dont 13 chars lourds et 27 véhicules blindés amphibies du type AAV. Capable d’accueillir jusqu’à 700 hommes de troupe, en plus de ses 250 membres d’équipage, il embarquera une trentaine d’aéronefs. Initialement, la marine turque souhaitait pouvoir disposer avec ce bâtiment de son premier porte-aéronefs, en y déployant en plus des hélicoptères des avions de combat à décollage court et appontage vertical F-35B. Dans cette perspective, l’Anadolu est équipé à la proue d’un tremplin, comme son homologue espagnol et ses cousins australiens. Mais ce projet se heurte à l’exclusion de la Turquie du programme F-35 suite à l’achat des S-400 russes. Et, sauf à ce que Washington revienne sur sa décision, la marine turque n’a pas pour le moment d’alternative, aucun autre avion moderne de type VTOL n’étant aujourd’hui disponible.

Mais la Turquie a clairement l’ambition d’acquérir à terme une capacité de projection aéronavale. « Nous construirons nos propres porte-avions », a ainsi déclaré en juillet 2017 le président Erdogan.

 

Le bâtiment de débarquement de chars 

Le bâtiment de débarquement de chars Sancaktar (© DR)

 

Des capacités amphibies sensiblement accrues

En attendant, la marine turque devra se contenter de porte-hélicoptères d’assaut, la construction d’un sistership de l’Anadolu étant envisagé. Ce navire va en tous cas permettre de renforcer sensiblement les capacités de projection amphibie et aéromobile. D’autant qu’il va s’ajouter à deux nouveaux bâtiments de débarquement de chars, les Bayraktar et Sancaktar, mis en service en 2017 et 2018. Longs de 139 mètres pour une largeur de 19 mètres et un déplacement de 7250 tonnes en charge, ils peuvent transporter 20 chars lourds, jusqu’à 60 autres véhicules, et 350 soldats.

 

Le bâtiment de débarquement de chars 

Le bâtiment de débarquement de chars Sancaktar (© DR)

 

Les Bayraktar et Sancaktar sont venus compléter trois autres bâtiments de débarquement de chars, l’Osmangazi (105 mètres, 3770 tpc) datant de 1994 et pouvant aussi servir de mouilleur de mines, ainsi que les vieux Sarucabey et Karamürselbey (92 mètres, 2600 tpc) mis en service en 1984 et 1987. En dehors de ces bâtiments, la marine turque compte une vingtaine de grands chalands de débarquement (LCU) de 60 à 80 mètres.  

 

LCU turcs du type C 151 (© TURKISH NAVY)

LCU turcs du type C 151 (© TURKISH NAVY)

 

Seize frégates en service

Du côté des frégates, le corps de bataille s’articule toujours autour des huit anciennes unités américaines du type O.H. Perry (FFG 7) et des huit Meko 200T. Mises en service entre 1981 et 1983, puis transférées à la Turquie par les Etats-Unis entre 1998 et 2003, les premières sont des frégates de 139 mètres et 4100 tonnes de déplacement en charge. Ces bâtiments, qui constituent au sein de la marine turque la classe Gabya, disposent d’une rampe Mk13 permettant la mise en œuvre de missiles surface-air SM-1 MR et antinavire Harpoon (40 missiles en soute). S’y ajoutent sur certaines un système de lancement vertical pour 32 missiles antiaériens ESSM. Le reste de l’armement comprend une tourelle de 76mm, de l’artillerie légère, un système multitubes Phalanx et six tubes lance-torpilles en deux plateformes triples. Ces frégates peuvent embarquer deux hélicoptères Seahawk.

 

la frégate turque Giresun, de la classe Gabya - type FFG 7 (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

la frégate turque Giresun, de la classe Gabya - type FFG 7 (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

la frégate turque Giresun, de la classe Gabya - type FFG 7 (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

la frégate turque Giresun, de la classe Gabya - type FFG 7 (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

la frégate turque Gaziantep, de la classe Gabya - type FFG 7 (© DR)

la frégate turque Gaziantep, de la classe Gabya - type FFG 7 (© DR)

 

Les Meko 200T, de conception allemande, ont quant à elle été directement construites pour la marine turque en deux séries de quatre, la première (classe Yavuz) pour des livraisons entre 1987 et 1989 et la seconde (classe Barbaros) entre 1995 et 2000. La moitié de ces frégates ont été construites en Allemagne, les autres à Gölçük.

 

la frégate turque Oruçreis, de la classe Barbaros (© DR)

la frégate turque Oruçreis, de la classe Barbaros (© DR)

la frégate turque Barbaros (© JEAN-LOUIS VENNE)

la frégate turque Barbaros (© JEAN-LOUIS VENNE)

 

Longues de 118 mètres pour un déplacement de 3400 tpc, les Barbaros sont une version agrandie et améliorée des Yavus (110 mètres, 2800 tpc). Elles sont également plus rapides (32 nœuds au lieu de 27). Pour le reste, l’armement est similaire. Ces unités disposent de 8 missiles antinavire Harpoon, un système surface-air Sea Sparrow (8 missiles en batterie + 16 en soute) ou à lancement vertical (16 cellules), une tourelle de 127mm, trois systèmes multitubes Sea Zenith, de l’artillerie légère et six tubes lance-torpilles. Les Yavuz et Barbaros embarquent un hélicoptère Seahawk ou AB-212.

 

la frégate turque Kemalreis, de la classe Barbaros (© DR)

la frégate turque Kemalreis, de la classe Barbaros (© DR)

 

Une nouvelle autonomie sur les équipements et l’armement

Pour sa future flotte, et toujours dans le sillage de sa volonté de développer ses capacités nationales, la Turquie a lancé le programme MilGem visant à concevoir et réaliser différents types de plateformes. Et parallèlement des équipements nationaux, comme le système de combat Genesis, ou encore le missile antinavire Atmaca développé par Aselsan et produit par Rocketsan, d’une portée de plus de 200 kilomètres et pouvant être employé contre des cibles terrestres, avec des variantes prévues pour être tirées depuis des sous-marins, aéronefs et batteries côtières. Rocketsan produit également un missile de croisière aéroporté développé par l’institut de défense Tübitak, le SOM, à capacité antinavire, disponible dans les forces aériennes turques depuis 2013, étudié pour pouvoir être intégré sur le F-35 et qui devrait faire l’objet d’une version navalisée. Sa portée est d’environ 200 km mais des travaux sont en cours pour l’étendre à plus de 2000 km. Ankara veut également développer un booster national afin d’être complètement autonome.

Sur la base de ces développements les Turcs travaillent aussi sur un nouveau missile de croisière proche du Tomahawk américain, le Gezin, d’une portée d’au moins 500 kilomètres et adapté à un emploi depuis bâtiments de surface et sous-marins. Autre programme national en cours, chez Tübitak, le Göktuğ portant sur un missile air-air avec la aussi l’ambition de produire une version surface-air. La Turquie travaille aussi sur les senseurs et elle est notamment en train de développer un radar plaques multifonctions en bande X, le ÇAFRAD, optimisé pour la défense aérienne et qui fait l’objet d’un contrat notifié à Aselsan en 2013.

 

Corvette turques du type Ada (© TURKISH NAVY)

Corvette turques du type Ada (© TURKISH NAVY)

 

Corvettes, frégates et destroyers de conception nationale

Les premiers bâtiments issus du projet MilGem ont été les corvettes de la classe Ada, dont quatre unités ont été livrées par Istanbul Naval Shipyard (INS) entre 2011 et 2019. Ces bâtiments de 99 mètres et 2400 tpc sont conçus pour mettre en œuvre 8 missiles antinavire (Harpoon puis Atmaca), un système surface-air RAM, un canon de 76mm, de l’artillerie légère et quatre tubes lance-torpilles. Ces corvettes peuvent embarquer un hélicoptère Seahawk et un drone aérien.

La série Ada devait initialement comprendre huit exemplaires mais la Turquie a décidé de limiter la série à quatre et lancer un nouveau modèle plus grand. Il s’agit de la classe Istanbul, dont le prototype a été mis en chantier chez INS en juillet 2017 en vue d’une livraison en 2021 (trois autres doivent suivre entre 2022 et 2024). Ces frégates de 113 mètres et environ 3000 tonnes, capables d’atteindre 29 nœuds et de franchir 6000 milles à vitesse économique, seront lourdement armées, avec notamment 16 missiles antinavire Harpoon et Atmaca ainsi qu’un système surface-air (64 missiles ESSM).

 

Vue des futures frégates turques du type I (© TURKISH NAVY)

Vue des futures frégates turques du type I (© TURKISH NAVY)

 

Mais le plus ambitieux projet de MilGem est sans nul doute celui des destroyers antiaériens du type TF-2000, qui seront appelés à remplacer les Gabya. Un projet lancé en 2013, en même temps que le développement du radar ÇAFRAD. Les Turcs, qui en sont toujours à la phase de conception, visent la construction de sept de ces bâtiments. Il s’agit de plateformes d’environ 166 mètres et plus de 7000 tpc capables notamment de mettre en œuvre des missiles Gezgin, Atmaca et Göktuğ.

 

Première vue des destroyers du type TF-2000 (© TURKISH NAVY)

Première vue des destroyers du type TF-2000 (© TURKISH NAVY)

 

Les ex-avisos français toujours dans l’ordre de bataille

Pour ce qui concerne la flotte en service, la marine turque dispose toujours de six anciens avisos français du type A69 (ex- D’Estienne d’Orves  Drogou, Amyot d’Inville, Quartier-maître Anquetil, Commandant de Pimodan et Second-maître Le Bihan) mis en service entre 1976 et 1979. Transférés par la France en 2001 et 2002, ces bâtiments, classés comme corvettes chez les Turcs, mesurent 80 mètres de long et affichent un déplacement de 1315 tonnes en charge. Ils sont normalement équipés de missiles antinavire Exocet MM38 (probablement périmés aujourd’hui), d’une tourelle de 100mm, de l’artillerie légère et quatre tubes lance-torpilles.

De très nombreux patrouilleurs

La marine turque a également réceptionné entre 1998 et 2010 neuf patrouilleurs lance-missiles du type Kiliç, dont la tête de série et l’un de ses sisterships ont été construits par le chantier allemand Lürssen et les autres en transfert de technologie à Taskizak et Istanbul. Ces patrouilleurs rapides de 62 mètres et 548 tpc, capables d’atteindre 40 nœuds, sont équipés de 8 missiles Harpoon, une tourelle de 76mm et un canon double de 40mm. 

 

Le patrouilleur lance-missiles Mizrak, du type 

Le patrouilleur lance-missiles Mizrak, du type Kiliç  (© DR)

 

Les Kiliç ont suivi les deux Yildiz (58 mètres, 436 tpc, 38 nœuds) sortis en 1996 de l’arsenal de Taskizak et disposant d’un armement équivalent.

Huit vieux patrouilleurs lance-missiles du type allemand FPB 57 sont encore opérationnels. Mises en service entre 1977 et 1988, ces unités de 58 mètres et 410 tpc, capables d’atteindre 38 nœuds, peuvent embarquer 8 Harpoon, une tourelle de 76mm et un canon double de 35mm.

La flotte turque a renforcé ces dernières années sa flotte de patrouilleurs hauturiers, avec la série des seize Tuzla conçus notamment pour la lutte anti-sous-marine côtière. Construits par le chantier Dearsan d’Istanbul, ces bâtiments de 57 mètres et 400 tpc sont équipés d’une tourelle double de 40mm, de l’artillerie légère, un lance-roquettes ASM (produit par Rocketsan) et des charges de profondeur.  

 

Patrouilleur du type Tuzla

Patrouilleur du type Tuzla  (© DR)

Patrouilleur du type Tuzla

Patrouilleur du type Tuzla  (© DR)

 

La marine s’est aussi équipée d’intercepteurs de 23 et 24 mètres, livrés à la fin des années 2000 par le chantier Yonca-Onuk. Au moins quatre de ces bateaux sont en service. Capables de dépasser les 50 nœuds, ils sont équipés d’une mitrailleuse télé-opérée de 12.7mm et peuvent servir aux opérations spéciales.

 

Intercepteur de 22 mètres du type Kaan 20

Intercepteur de 22 mètres du type Kaan 20 (© DR)

 

Guerre des mines et unités de soutien

En matière de guerre des mines, la marine turque s’appuie surtout sur six chasseurs/dragueurs de la classe Aydin dérivés de ceux de la marine allemande (type 332). Ces unités de 54 mètres et 715 tpc mises en service entre 2005 et 2009 forment la classe Aydin. S’y ajoutent toujours les cinq Engin, qui ne sont autres que les vieux Circé français, bâtiments de 51 mètres et 510 tpc datant de 1972-73 et transférés à la Turquie en 1998-99.

 

Le chasseur de mines turc Akçakoca de la classe Aydin (© OTAN)

Le chasseur de mines turc Akçakoca de la classe Aydin (© OTAN)

Le chasseur de mines Edremit, ex-Circé français (© JEAN-LOUIS VENNE)

Le chasseur de mines Edremit, ex-Circé français (© JEAN-LOUIS VENNE)

 

Du côté des navires de soutien, la marine turque a réceptionné en 2018 et 2019 deux petits pétroliers-ravitailleurs neufs de 106 mètres et 6150 tpc s’ajoutant à deux navires de 81 mètres et 3200 tpc entrés en flotte en 1999 et 2000. Mais les deux plus importantes unités logistiques turques restent les deux ravitailleurs du type Akar (145 mètres, 19.350 tpc) opérationnels depuis 1987 et 1995.

 

Le pétrolier-ravitailleur Akar entre une frégate turque et une frégate roumaine (© TURKISH NAVY)

Le pétrolier-ravitailleur Akar entre une frégate turque et une frégate roumaine (© TURKISH NAVY)

 

La marine turque comprend par ailleurs différentes unités de support et d’entrainement, des remorqueurs de haute mer et fait notable un nouveau navire de sauvetage de sous-marins, l’Alemdar (90 mètres, 4450 tpc). Mis en service en 2017 ce bâtiment est capable d’intervenir avec ses moyens spécialisés jusqu’à 600 mètres de profondeur pour secourir un sous-marin en détresse.

 

Le navire de sauvetage de sous-marins Alemdar (© OTAN)

Le navire de sauvetage de sous-marins Alemdar (© OTAN)

 

L’aéronautique navale

Concernant l’aéronautique navale turque, en attendant la création d’une aviation de combat embarquée comme souhaité par Ankara, elle se compose de neuf avions de surveillance et de patrouille maritime CN-235 pouvant mettre en œuvre des torpilles Mk46. S’y ajoutent huit ATR-72 dont une partie est également gréée pour la lutte anti-sous-marine. La marine turque s’est par ailleurs dotée de drones de surveillance de type MALE (moyenne altitude longue endurance), en l’occurrence le modèle Anka de Turkish Aerospace Industries.

 

 

Pour ce qui est des hélicoptères embarqués, elle met en œuvre une douzaine d’hélicoptères AB-212 et vingt-quatre S-70 Seahawk. Tous sont gréés pour la lutte anti-sous-marine et antinavire.

 

Hélicoptère S-70 Seahawk et sous-marin du type 209/1400 (© TURKISH NAVY)

Hélicoptère S-70 Seahawk et sous-marin du type 209/1400 (© TURKISH NAVY)

 

Une puissante force de garde-côtes

En complément de sa marine, la Turquie dispose enfin d’une importante force de garde-côtes. Ses moyens aériens comprennent des avions CN-235 et des hélicoptères AB-412. Quant aux bâtiments, ses unités principales sont les quatre patrouilleurs hauturiers sortis entre 2010 et 2014 des chantiers de Tuzla. Des navires de 88 mètres et 1700 tpc équipés d’une tourelle double de 40mm et deux canons de 25mm. Les garde-côtes turcs arment également vingt patrouilleurs de 45 mètres et 200 tpc mis en service entre 1995 et 2013, ainsi qu’une quarantaine d’unités de 32 à 37 mètres, dont vingt-quatre mises en service depuis 2000 (les autres entre 1978 et 1987). S’y ajoute une soixantaine de vedettes de 13 à 22 mètres.

 

Le patrouilleur hauturier de 88 mètres Güven des garde-côtes turcs

Le patrouilleur hauturier de 88 mètres Güven des garde-côtes turcs (© DR)

L'un des patrouilleurs de 45 mètres des garde-côtes turcs

L'un des patrouilleurs de 45 mètres des garde-côtes turcs (© DR)

Patrouilleur de 37 mètres des garde-côtes turcs

Patrouilleur de 37 mètres des garde-côtes turcs (© DR)

Patrouilleur de 35 mètres des garde-côtes turcs

Patrouilleur de 35 mètres des garde-côtes turcs (© DR)

Vedette de 19 mètres des garde-côtes turcs

Vedette de 19 mètres des garde-côtes turcs (© DR)

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