Construction Navale
Même pleins à craquer, les chantiers nazairiens n’en ont pas encore fini

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Même pleins à craquer, les chantiers nazairiens n’en ont pas encore fini

Construction Navale

14 paquebots à construire d’ici 2026, un lancement réussi sur le marché des énergies marines et 100 millions d’heures de travail assurées… L’annonce de la construction de deux nouveaux navires et la confirmation d’un troisième, hier soir, par le groupe américain RCCL, vient garnir un peu plus le carnet de commandes des chantiers navals nazairiens. « C’est une nouvelle formidable. Nous sommes pleins jusqu’en 2026 et très pleins jusqu’en 2023 », se félicite Laurent Castaing. Le pari réussi constitué par la construction du plus grand paquebot du monde, l’Harmony of the Seas (A34), livré le 12 mai à Royal Caribbean International, filiale de RCCL, a évidemment pesé dans la balance : « L’armateur est très satisfait de la qualité et l’Harmony a été l’un des éléments déclencheurs pour aller plus loin », note le directeur général de STX France. Un challenge technique et humain grâce auquel l’industriel français a su retrouver la confiance de son client historique, avec lequel il s’était lancé sur le marché des grands paquebots de croisière en 1985 (commande du Sovereign of the Seas).

 

L'Harmony of the Seas (© BERNARD BIGER - STX FRANCE)

L'Harmony of the Seas (© BERNARD BIGER - STX FRANCE)

 

Une place retrouvée de leader mondial

En termes de charge, jamais l’entreprise n’a connu une telle visibilité et on n’avait globalement pas vu une telle masse de travail depuis les superpétroliers réalisés dans l’estuaire de la Loire au cours des années 60 et 70.

En grande difficulté en 2012, Saint-Nazaire vient, en fait, de retrouver sa place de premier constructeur mondial de paquebots. Il devance le chantier allemand Meyer Werft de Papenburg (13 navires), sa filiale finlandaise Meyer Turku (6) ainsi que Monfalcone et Marghera, les deux principaux chantiers dédiés à la croisière du groupe italien Fincantieri, qui avec ses deux autres chantiers spécialisés (Ancône et Sestri Ponente), a pour le moment 22 bateaux à livrer d’ici 2021.

Le carnet de commandes en détail

Désormais, le plan de charge de Saint-Nazaire comprend :

Le B34, sistership de l’Harmony of the Seas (362 mètres, 227.700 GT, 2747 cabines), dont l’assemblage reprendra début juillet et qui sera livré au printemps 2018.

Hier, une lettre d’intention, qui doit être transformée en commande ferme d’ici la fin de l’année, a été signée en vue de livrer au printemps 2021 une unité dérivée des A34 et B34. Connu pour le moment sous le nom d’Oasis 5, en référence à l’Oasis of the Seas, premier navire de cette classe sorti en 2009 de Turku (et suivi par l’Allure of the Seas en 2010), le futur C34 sera en fait dérivé des quatre premières unités. Si l’architecture générale sera conservée, avec en particulier les parties centrales à ciel ouvert, le navire sera sans doute assez différent de ses aînés et probablement plus grand. Aucun détail n’a pour le moment été dévoilé, sachant que les discussions vont se poursuivre entre l’armateur et le chantier sur les spécifications techniques. On rappellera simplement que les cales de Saint-Nazaire permettent de réaliser des paquebots allant au moins jusqu’à 400 mètres et 300.000 GT. Il y a donc de la marge.

La lettre d’intention de RCCL comprend également la confirmation de la commande d’une troisième unité du type Edge et l’ajout d’un quatrième navire. Ces paquebots de 300 mètres, 117.000 GT et 1450 cabines, dont les deux premiers ont été annoncés en décembre 2014, sont destinés à Celebrity Cruises, filiale haut de gamme du groupe américain. La tête de série (J34) verra sa construction débuter cet automne en vue d’un achèvement à l’automne 2018. Suivront le K34 début 2020, le L34 à l’automne 2021 et le M34 à l’automne 2022.

 

Le futur MSC Meraviglia (© STX FRANCE)

Le futur MSC Meraviglia (© STX FRANCE)

 
 

Dans le même temps, STX France va mener à bien la construction des nouveaux paquebots de MSC Cruises. L’armateur italo-suisse a en effet passé commande au printemps 2014 des deux premiers exemplaires du programme Vista. En cours d’assemblage, la tête de série, le E34 (315 mètres, 167.600 GT, 2246 cabines), qui sera baptisé MSC Meraviglia, entrera en service en mai 2017. Il sera suivi au printemps 2019 par un sistership, le F34. Viendront ensuite deux versions agrandies, les Meraviglia + (331 mètres, 177.100 GT, 2444 cabines), dont la commande a été signée en février. Les futurs G34 et H34 rejoindront à l’automne 2019 et fin 2020 la flotte de MSC Cruises, qui réceptionnera donc, à Saint-Nazaire, deux paquebots pour la seule année 2019.

Et cet armateur - principal client de STX France depuis 2003 - engagé dans un vaste plan de développement, a déjà lancé la suite en annonçant le mois dernier sa prochaine génération de paquebots géants. Affichant une jauge d’environ 200.000 GT et comptant quelques 2750 cabines, les World Class doivent être livrés en 2022, 2024, 2025 et 2026. Ces quatre navires, qui font l’objet d’une lettre d’intention prévue pour être affermie fin 2016/début 2017, seront dotés d’une propulsion au gaz naturel liquéfié, ce qui sera une première pour Saint-Nazaire, qui devait se lancer sur le secteur très porteur du GNL avec l’ancien projet Pegasis de Brittany Ferries, suspendu en 2015.

 

Le concept de bâtiment logistique Brave développé par STX et DCNS (© DCNS)

Le concept de bâtiment logistique Brave développé par STX et DCNS (© DCNS)

 

Un gros paquebot à placer en 2023 et des bateaux gris à l’horizon

En tout, ces 14 paquebots représentent un investissement de 12 milliards d’euros. Et STX France compte bien continuer sur sa lancée. D’abord, il reste encore un gros « slot » pour la livraison en 2023 d’un ou deux paquebots. On pense évidemment à Royal Caribbean, qui pourrait en profiter pour lancer un prototype de nouveau géant, mais la compagnie américaine n’est pas la seule à pouvoir être intéressée par cette place disponible. En plus d’un gros paquebot, le chantier garde également de la place en réserve pour les trois futurs bâtiments logistiques de la marine française, un projet sur lequel STX France travaille en coopération avec DCNS. La commande de ces navires, prévue au début de la prochaine loi de programmation militaire (2020-2025), devrait justement se traduire par des livraisons à partir de 2023.

Les dernières places réservées aux sous-stations électriques

D’ici là, Saint-Nazaire a encore un peu de place dans ses cales de construction. Mais le chantier a décidé de ne pas la monopoliser pour le marché de la croisière. Toujours soucieux de poursuivre sa diversification dans le secteur des énergies marines, STX France, comme l’explique Laurent Castaing, a décidé de « réserver la place encore disponible pour la construction de sous-stations électriques ». Ces équipements de très grande taille servent de transformateurs géants sur les champs d’éoliennes offshore. Alors que le chantier a inauguré l’an dernier une nouvelle usine spécialement conçue pour cette activité, deux premières commandes ont été engrangées pour des livraisons en 2018 des P34 et Q34.

 

Sous-station électrique (© STX FRANCE)

Sous-station électrique (© STX FRANCE)

 

Concevoir des navires supplémentaires et les faire construire ailleurs

Concernant des navires de croisière supplémentaires, même si elle n’est plus en capacité d’en assurer la construction à Saint-Nazaire d’ici 2023, l’entreprise est toujours en prospection commerciale, y compris pour des livraisons sur cette période malgré la saturation de son outil industriel. « Nous sommes pleins mais il y a beaucoup de navires répétitifs. Il faut donc trouver de la charge pour les bureaux d’études. Dans l’absolu, ce n’est pas compliqué mais nous préférons travailler sur des projets internes plutôt que des études pour d’autres industriels. C’est pourquoi nous regardons la possibilité de prendre des commandes de paquebots de petite ou moyenne tailles, à réaliser en grande partie, voire intégralement, dans un autre chantier. Dans cette perspective, nous sommes à la recherche d’un partenaire, à priori européen, et consultons différents chantiers en ce sens », explique Laurent Castaing. Une stratégie qui pourrait par exemple s’appliquer au projet Liner de Ponant, sur lequel STX France se positionne, mais semble moins pertinent pour les ferries. « Ce sont de gros bateaux et il faudrait alors trouver un partenaire qui puisse les construire, ce qui n’est pas évident et pose un certain nombre de contraintes ». Alors que des contrats se profilent à l’horizon, à l’image de Brittany Ferries qui souhaite commander deux à trois navires dans les cinq ans et devrait faire de premières annonces cette année, il conviendra donc de voir comment Saint-Nazaire peut y répondre.

 

 

Sous-traitance de blocs malgré l’extension de l’aire de pré-montage

Quoiqu’il en soit, avec la charge actuellement assurée, le chantier va se trouver dans l’obligation de sous-traiter une partie des coques des futurs paquebots, à priori plutôt sous forme de blocs que de sections. « Ce n’est pas un problème de main d’œuvre mais de surfaces couvertes ». STX compte toutefois garder un maximum de charge en interne en augmentant ses capacités via l’extension de l’aire de pré-montage dans le prolongement des formes de construction, dont la longueur cumulée atteint 900 mètres. L’idée est de prolonger l’espace de 130 mètres en récupérant le terrain où se trouve l’ancien restaurant d’entreprise, séparé du chantier par le boulevard des apprentis. Compte tenu de l’importance des travaux, STX France a proposé à la communauté d’agglomération de Saint-Nazaire (CARENE) de participer au financement du dévoiement du boulevard des Apprentis, dont le coût est estimé entre 15 et 20 millions d’euros. Le chantier prévoit également d’investir 15 millions d’euros pour l’aménagement du site, comprenant en particulier le renforcement des surfaces et l’extension des rails du grand portique. Si tout va bien, cette extension devrait être opérationnelle en 2018.

 

Le bd des Apprentis et l'ancien restaurant d'entreprise devant le portique (© STX FRANCE)

Le bd des Apprentis et l'ancien restaurant d'entreprise devant le portique (© STX FRANCE)

 

100 millions d’euros d’investissements dans les 5 ans

Cet aménagement s’inscrit dans le nouveau plan d’investissement de STX France qui, après avoir consacré 100 millions d’euros à la modernisation du chantier entre 2010 et 2015, avec notamment le très grand portique et de nouveaux outils numériques de conception et de gestion, va investir 100 millions supplémentaires sur les cinq prochaines années dans le cadre du plan Smart Yard. « Quand on a la chance de bénéficier d’un carnet de commandes sur une si longue durée, il est encore plus nécessaire d’investir, de se moderniser, de faire de la R&D et d’embaucher. Cela nous permettra de nous renforcer et nous en sortiront plus forts ».

Bonne nouvelle pour l’emploi

L’embellie, qui verra le chiffre d’affaires annuel atteindre 1.5 milliard d’euros en 2018 (le double de ce qui était envisagé au début des années 2010), va donc profiter à l’emploi. Car les 75 millions d’heures de travail supplémentaires apportées depuis février par les projets Meraviglia +, World Class, Oasis 5 et Edge 3 et 4, soit en tout 100 millions d’heures de travail d’ici 2026, viennent bien entendu conforter la politique d’embauches. « Nous avons recruté 500 personnes depuis trois ans, dont une centaine d’ouvriers. Nous embauchons 150 à 200 personnes par an et nous allons continuer sur ce rythme en 2016 et 2017 », souligne le directeur général de STX France, dont les effectifs sont remontés à 2650 salariés après être descendus sous la barre des 2400. « L’un des grands challenges, maintenant, concerne les coréalisateurs locaux, qui doivent eux aussi embaucher grâce à la visibilité que nous avons. Nous estimons que le potentiel est là de 400 à 500 nouveaux emplois ».

Alors qu’en ce moment, 5000 personnes travaillent quotidiennement au chantier, les effectifs vont remonter d’ici 2017 au niveau qui était celui des derniers mois, lorsque l’Harmony of the Seas était en achèvement. Car après ce paquebot géant, commandé en décembre 2012 et premier de ce nouvel âge d’or nazairien, les navires vont s’enchainer, surtout à partir de 2019 puisqu’il y aura alors deux livraisons par an.

 

(© MER ET MARINE - VINCENT WISNIEWSKI)

(© MER ET MARINE - VINCENT WISNIEWSKI)

 

Trouver du personnel qualifié

Si la main d’œuvre étrangère, qui peut représenter environ 30% des effectifs sur le site, sert utilement de variable d’ajustement (par exemple pour les 1000 personnes qui ont quitté le chantier du jour au lendemain suite au départ de l’Harmony of the Seas), il est sans nul doute possible de recourir encore plus au bassin d’emploi local. « Nous devons trouver plus de main d’œuvre qualifiée et nous y travaillons avec l’Etat et la région des Pays de la Loire, qui est chargée de la formation professionnelle ». Un véritable défi car la navale, historiquement cyclique, attire beaucoup moins les jeunes qu’autrefois. De plus, le regain d’activité dans la plupart des chantiers français, mais aussi sur d’autres secteurs, provoque une pénurie de main d’œuvre qualifiée dans un certain nombre de métier. D’où la nécessité pour les industriels de travailler sans plus attendre avec l’Education nationale, Pôle emploi, les organismes de formation professionnelle et les pouvoirs publics pour promouvoir la filière et lui fournir les compétences dont elle a besoin. 

 

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