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Migrants : L’Europe triple le budget de Triton, et après ?

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Migrants : L’Europe triple le budget de Triton, et après ?

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Réunis en sommet extraordinaire à Bruxelles jeudi dernier, les dirigeants de l’UE ont planché sur la manière de gérer le flot de migrants qui traverse la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Alors que plus de 1600 personnes sont mortes depuis janvier entre la Libye et l’Italie, cette dernière a déjà recueilli 15.000 réfugiés. Et, selon les chiffres de l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières de l’Union (Frontex), entre 500.000 et un million de personnes pourraient tenter de rejoindre l'Europe. 

 

Migrants recueillis par un navire civil (© : MARINA MILITARE)

Migrants recueillis par un navire civil (© : MARINA MILITARE)

 

Un compromis pour revenir au niveau de Mare Nostrum

Après de longues discussions, un compromis a été trouvé entre Européens. La principale mesure issue de cette réunion est le triplement du budget de Triton. Menée par Frontex, cette opération a été déclenchée en novembre 2014 pour succéder à Mare Nostrum, mission italienne activée en octobre 2013 et qui a permis, en un an, de secourir 150.000 personnes. L’Italie, qui supportait l’essentiel des coûts de Mare Nostrum, avait décidé de stopper cette initiative en raison de son poids budgétaire et du fait que Rome estimait que le problème des migrants était une affaire européenne et non nationale. Suite au retrait de l’Italie, qui a tout de même maintenu sur zone d’importants moyens aéromaritimes (tout comme Malte), Triton a donc vu le jour. Mais avec des moyens très faibles puisque son budget n’était que de 2.9 millions d’euros par mois, le concours des marines européennes étant limité. Les choses vont donc changer puisqu’en triplant le budget alloué à Triton, l’opération européenne atteint le niveau d’engagement financier de Mare Nostrum.

 

Un aviso français - ici le Cdt Birot - devrait être engagé (© : MER ET MARINE - JL VENNE)

Un aviso français - ici le Cdt Birot - devrait être engagé (© : MER ET MARINE - JL VENNE)

 

De nouveaux moyens navals, dont des unités françaises

Plusieurs pays se sont engagés à mobiliser des bâtiments et aéronefs au profit de cette mission. Le Royaume-Uni devrait, ainsi, dépêcher le transport de chalands de débarquement HMS Bulwark (avec trois hélicoptères), alors que la France a annoncé l’envoi d’un patrouilleur et d’un remorqueur. Le choix de ce dernier n’est pas encore acté. Il pourrait éventuellement s’agir du Malabar, qui a déjà œuvré au profit de Frontex en octobre dernier en mer d’Alboran (où il avait sauvé une cinquantaine de migrants) et que Paris envisageait avant même les derniers drames au large de la Lybie de renvoyer en Méditerranée. Quant au patrouilleur, on pense évidemment au Jean-François Deniau, toute nouvelle unité hauturière de la Douane. Fraîchement livré, ce bâtiment, arrivé à Toulon le 17 avril, a été financé à hauteur de 90% par l’Europe et doit justement être employé au profit de Frontex. Mais sa mise en service n’est pas prévue avant octobre. En attendant, la marine française devrait affecter un aviso à l’opération Triton.  La France pourrait en outre déployer des moyens aériens, ce qu’elle fait déjà épisodiquement (un avion de surveillance maritime Falcon 50 avait œuvré pour Frontex pendant deux semaines cet automne).

Parmi les autres nations ayant annoncé l’envoi de moyens au sein de Triton, on retiendra la Norvège, qui ne fait pas partie de l’UE mais s’estime concernée par le drame qui se joue en Méditerranée. Oslo a donc décidé d’envoyer un navire civil à l’été et de débloquer des fonds. 

 

(© : MARINA MILITARE)

(© : MARINA MILITARE)

 

Assurer correctement le sauvetage en mer

L’ensemble du calendrier de déploiement des unités mobilisées ou promises n’est, toutefois, pas encore connu et il est probable que la flotte ne se mette que progressivement en place dans le courant de l’année. L’Europe devrait, néanmoins, réussir à mobiliser les moyens nécessaires pour assurer correctement le sauvetage des milliers de réfugiés qui partent des côtes nord-africaines, en particulier de Libye. La problématique de la préservation de la vie humaine en mer, qui est, il faut le rappeler, une obligation légale au-delà d’une « simple » question d’altruisme, devrait être assurée. Cependant, le renforcement de Triton ne solutionnera en rien la maîtrise du flot migratoire.

La question d’un éventuel appel d’air

Certains, notamment dans les états-majors, estiment que ces moyens pourraient même favoriser les tentatives de passage. Car cela reviendra à assurer la sécurité de la migration et donc provoquer un appel d’air en incitant les migrants à tenter l’aventure. Mare Nostrum aurait eu cet effet en 2013/2014. Néanmoins, comme le font remarquer des ONG et même des responsables du Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) des Nations Unies, l’arrêt de l’opération italienne n’a pas entrainé de fléchissement du flux migratoire. En fait, en Europe, on perd probablement de vue la raison pour laquelle des hommes, femmes et enfants prennent place sur ces embarcations de fortune. Au-delà de la traditionnelle migration économique, il s’agit pour l’essentiel de civils fuyant la famine, les guerres et les massacres religieux. Des gens qui ont tout abandonné pour sauver leur vie et qui empruntent des routes migratoires effroyablement dangereuses, d’abord à terre et ensuite en mer. La Libye elle-même, où beaucoup arrivent, est une zone de grande insécurité où ils ne peuvent s’établir. De là, les réseaux de passeurs n’ont aucun mal à les convaincre de franchir la Méditerranée, en leur faisant croire que les îles italiennes ne sont qu’à quelques dizaines de kilomètres (500 en réalité pour Lampedusa) et qu’en cas de problème, les sauveteurs européens les prendront en charge. Que ce soit ou non la réalité, les migrants ne peuvent qu’y croire et, de toute façon, n’ont aucune alternative.

 

(© : MARINA MILITARE)

(© : MARINA MILITARE)

 

Intervention militaire

Pour solutionner le problème, il faut donc stopper l’afflux de réfugiés. Comment ? Paris et Londres proposent d’intervenir contre les passeurs en menant des actions militaires sur la côte libyenne. « La décision a été prise de présenter toutes les options pour que les navires puissent être appréhendés, annihilés », a dit François Hollande. Avec le premier ministre britannique, David Cameron, le président français a décidé de saisir le Conseil de sécurité de l’ONU pour pouvoir mettre en oeuvre une opération militaire. Objectif : détruire les moyens nautiques servant au passage des migrants. Pour cela, il faudrait intervenir dans les eaux et sur les côtes libyennes, ce qui suppose, en droit, un feu vert des autorités locales. Ce qui n’est en l’état pas possible puisque la Libye est en proie à une guerre civile. A défaut, il faut donc une résolution de l’ONU, supposant qu’aucun des cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Russie, France, Royaume-Uni et Chine) n’y oppose son veto. En l’espèce, il faudra convaincre Pékin et surtout Moscou. Les Russes n’ont en effet guère apprécié l’intervention occidentale de 2011 en Libye, mise en oeuvre officiellement pour éviter les massacres de civils perpétrés par les troupes du colonel Kadhafi, mais qui a dans les faits constitué un appui déterminant à la rébellion qui a renversé l’ancien dictateur. Vladimir Poutine, qui va sans nul doute profiter des tensions russo-occidentales autour de l’Ukraine pour négocier son soutien, exigera probablement de solides garanties pour que l’opération militaire soit strictement encadrée. Surtout qu’un certain nombre de pays, comme l’Italie, ont réclamé ces derniers mois l’envoi d’un corps expéditionnaire international sur le sol libyen pour pacifier le pays et, ainsi, faire cesser la menace qu’il représente, tant comme tremplin de la migration que comme foyer terroriste. Dans cette perspective, le lancement d’une opération contre les passeurs pourrait être le premier pas vers une intervention plus vaste.

Une opération terrestre en Libye inévitable ?

A la vérité, les Occidentaux ne semblent faire, de ce point de vue, que reculer l’inévitable. Sauf à ce que la situation s’améliore significativement en Libye, ce qui n’est manifestement pas à l’ordre du jour, une opération terrestre d’envergure apparait de plus en plus comme nécessaire. D’autant que les mouvements terroristes se développent significativement en Libye, où ils profitent de l’absence d’Etat constitué pour étendre leurs ramifications, complétant leur implantation régionale et menaçant les pays voisins, à commencer par la Tunisie et l’Egypte. Alors que la France et les Etats africains se battent depuis 2012 contre les islamistes au Sahel, les efforts consentis depuis trois ans pourraient être ruinés si d’aventure des mouvements comme Al Qaeda et Daech font du territoire libyen un nouveau camp retranché et une nouvelle base d’opération vers l’extérieur.

Le spectre du terrorisme

Les groupes terroristes ont d’ailleurs, en plus des attentats et de la lutte armée, bien compris l’intérêt de pousser et d’amplifier le flot de réfugiés vers l’Europe. C’est, pour eux, une manière de déstabiliser les pays européens, en favorisant par des arrivées toujours plus massives des troubles dans les régions où les migrants sont recueillis. Mais il s’agit aussi de pouvoir infiltrer le territoire de l’UE. Et il ne serait pas étonnant que des actions soient tôt où tard planifiées par ces groupes sous couvert de la migration. On peut, par exemple, imaginer des attaques contre les bâtiments étatiques venant secourir les naufragés ou encore des détournements de navires civils, ces derniers étant très impliqués dans les opérations de sauvetage.

 

(© : MARINA MILITARE)

(© : MARINA MILITARE)

 

La lutte contre les passeurs laisse dubitatif

L’Europe doit donc gérer une double crise : l’une, humanitaire, avec la responsabilité de secourir des populations jetées sur la mer, et l’autre sécuritaire, avec en toile de fond la lutte contre le terrorisme. Peut-on y parvenir en annihilant les moyens de transports des trafiquants d’êtres humains ? Chez les militaires, on se montre particulièrement dubitatif. Certes, la destruction d’embarcations a été initiée avec succès sur la côte somalienne dans le cadre des opérations anti-piraterie. Mais le contexte local est différent. D’abord, le gouvernement provisoire somalien avait donné son aval, offrant aux interventions un cadre légal complétant celui des résolutions de l’ONU. Mais, surtout, la destruction de bateaux pirates sur le littoral somalien est opérationnellement plus simple. Il n’y a en effet pas de foule massée à proximité et il s’agit de coques rigides assez facilement identifiables. En Libye, de nombreux pneumatiques sont utilisés et, si ce n’est pas déjà le cas, les passeurs ne mettront pas longtemps à protéger les embarcations en se servant des réfugiés comme de boucliers humains. En outre, reconnaître les bateaux servant aux trafiquants de ceux utilisés pour des activités licites, comme la pêche, sera extrêmement complexe.

 

(© : MARINA MILITARE)

(© : MARINA MILITARE)

 

Gérer les trafiquants armés qui veulent récupérer les bateaux

Au-delà de la côte, pour ce qui est des destructions en mer, ou plutôt de la saisie des embarcations, elles sont déjà effectives au large ou près du littoral italien et maltais. La situation est en revanche plus délicate près de la Libye. Ainsi, on a vu ces dernières semaines, pour les sauvetages menés à proximité des côtes, que des trafiquants armés n’hésitent plus à venir récupérer les bateaux, une fois vidés de leurs occupants, en menaçant les sauveteurs. Même lorsqu’il s’agit de vedettes ou de patrouilleurs des garde-côtes italiens, qui sont pourtant dotés au minimum de mitrailleuses. Autoriser les bâtiments à effectuer au minimum des tirs de semonce sur ces trafiquants pourrait déjà constituer une réponse dissuasive. Pour le moment, les Européens se montrent cependant très prudents, de peur probablement que des échanges de tirs entrainent une escalade militaire qu’il pourrait être compliqué de maîtriser.

L’idée de détruire les bateaux servant au passage des migrants, si elle parait bonne sur le papier, constitue donc surtout une annonce politique, à défaut pour l’heure d’autre solution. L’efficacité opérationnelle d’une telle mesure, si elle voit le jour, s’annonce loin d’être évidente. Et, de toute manière, elle ne résoudrait en rien le problème global. Si les réfugiés ne peuvent plus traverser la Méditerranée par la Libye, le flot se déversera ailleurs, par exemple sur la Tunisie, au risque de déstabiliser un pays encore fragile. Et ce pourrait alors être le début d’un effet dominos aux conséquences incalculables.

Marine nationale