Marine Marchande
MyFerryLink : La SCOP a-t-elle signé son arrêt de mort ?

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MyFerryLink : La SCOP a-t-elle signé son arrêt de mort ?

Marine Marchande

Le Conseil de surveillance de la SCOP SeaFrance, sous l’impulsion de son président, Didier Cappelle, a révoqué hier une partie du Directoire de la société. Cela, malgré de nombreux appels internes et celui d’Eurotunnel à ne pas prendre une telle décision en cette période délicate pour MyFerryLink. Eurotunnel, qui loue à la SCOP ses trois navires et possède MyFerryLink SAS, en charge de la commercialisation fret et passagers, a en effet décidé de céder ses actifs. Cela, en raison de la mauvaise tournure prise par le combat judiciaire mené face à l’autorité britannique de la concurrence, qui estime que les liens entre le groupe ferroviaire et la compagnie maritime constituent un risque monopolistique sur le trafic dans le Détroit. Alors que le patron d’Eurotunnel, Jacques Gounon, est très actif pour trouver solution de reprise, les candidats ont jusqu’au 24 avril pour déposer leur dossier.

SEM contre repreneur privé

Dans ce contexte, alors qu’il faut séduire les repreneurs potentiels, MyFerryLink ne peut évidemment se permettre une telle crise de gouvernance. Sauf que Didier Cappelle et sa garde rapprochée ne voient pas la poursuite de l’activité avec un nouveau partenaire industriel mais au travers de la création d’une société d’économie mixte (SEM) avec les collectivités territoriales. Alors que la région Nord Pas-de-Calais n’a pris aucun engagement en la matière et qu’elle n’a pas les moyens financiers de se lancer dans une telle aventure (le seul rachat des navires est estimé à plus de 120 millions), Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente n’ont jamais caché qu’ils ne croient pas à la solution de la SEM. Le feu, qui couvait depuis un moment entre le Conseil de surveillance et le Directoire, s’est transformé en violent incendie à l’approche des échéances.

Raphaël Doutrebente reste directeur général adjoint

Déterminé à prendre le pouvoir, Didier Cappelle n’a toutefois pas pu, comme il le souhaitait, débarquer Jean-Michel Giguet en raison du contrat d’affrètement des navires auprès d’Eurotunnel. Une clause impose en effet le maintien du président du Directoire, faute de quoi la charte partie confiant à la SCOP la gestion de la flotte deviendrait caduque. En revanche, Raphaël Doutrebente, qui n’était pas encore embauché au moment de la signature du contrat, a vu son mandat de membre du Directoire révoqué. Pour le remplacer, le Conseil de surveillance a nommé Philippe Caniot qui, explique Didier Cappelle, « a exercé depuis plusieurs années des fonctions de directeur général dans le transport et la logistique ». Inconnu dans le milieu maritime, le nouveau membre du Directoire est actuellement directeur régional Nord-Belgique de Via Location, une société de location de camions et véhicules utilitaires.

Malgré cette éviction du Directoire, Raphaël Doutrebente conserve son poste de directeur général adjoint. Et compte bien poursuivre sa mission malgré le coup de force de Didier Cappelle, qu’il renvoie vertement dans ses buts. « Pour être honnête, j’estime que c’est un honneur d’être révoqué par monsieur Cappelle. On ne peut plus se comprendre avec ce monsieur qui nous reproche, avec Jean-Michel Giguet, de ne pas fonctionner comme à l’époque de SeaFrance et on sait comment cela s’est terminé pour cette compagnie ».

« La SCOP ne peut pas être le partenaire de l’avenir »

Le leader du syndicat maritime nord n’a donc pas vraiment réussi son coup, puisque Jean-Michel Giguet demeure à son poste et Raphaël Doutrebente continue de travailler à ses côtés. En revanche, selon le directeur général adjoint, cette tentative peut avoir de fâcheuses conséquences. Notamment pour la reprise de MyFerryLink : « Il faut arrêter de se voiler la face, la SEM ne verra jamais le jour et la seule alternative pour assurer la pérennité de la compagnie est de trouver un repreneur. Or, l’attitude de monsieur Cappelle risque bien de faire fuir les candidats potentiels qui peuvent juger l’opération trop dangereuse. Car l’image donnée par la SCOP est dramatique. Les reproches qui sont faits par le Conseil de surveillance au Directoire sont dignes d’une cour d’école et font honte à la Marine marchande. Tout cela n’est vraiment pas du niveau que l’on peut attendre d’une instance comme celle-ci. En fait, c’est malheureux et je le déplore, la SCOP a montré ses limites et elle a montré qu’elle était capable de faire prendre des risques aux salariés et aux sociétaires ». Avec selon Raphaël Doutrebente un signal très négatif envers les repreneurs potentiels : « Aller contre une mise en garde de Jacques Gounon, qui avait demandé de temporiser la situation en attendant la remise des offres, c’est se moquer de son principal partenaire et client. Dans ces conditions, et je le regrette vivement, la SCOP ne peut pas être le partenaire de l’avenir ».

La belle image de la société coopérative vole en éclat

Le mot est donc lâché et, après le coup d’éclat du Conseil de surveillance, les jours de la société coopérative sont probablement comptés. Car, au regard de ce qui s’est passé ces derniers jours, il n’est plus vraiment concevable d’imaginer un opérateur privé désireux de travailler dans de telles conditions. Or, la SCOP vient sans doute de brûler la seule cartouche valable dont elle disposait : le capital sympathie qu’elle avait suscitée avec cette image de société coopérative portée par les anciens salariés de SeaFrance. Une aventure positive puisque sous l’impulsion des personnels et la gestion rigoureuse du tandem Giguet-Doutrebente, elle a atteint 12% de parts de marché sur le détroit et est en avance sur ses objectifs économiques. Cette belle image de réussite collective, qui plaisait tant aux politiques et à l’opinion publique, vient de voler en éclat.

Procédure de sauvegarde

Concrètement, que va-t-il se passer maintenant ? Depuis vendredi dernier, la SCOP SeaFrance a été placée en sauvegarde de justice par le tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer. Cela, à la demande de Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente, qui ont agi ainsi après avoir appris que Didier Cappelle souhaitait les débarquer. Le tribunal a nommé deux administrateurs judiciaires qui vont examiner le fonctionnement et la gestion de l’entreprise. Cette procédure, qui constituaient en fait une précaution quant à la pérennité de la gouvernance en cas de révocation totale du Directoire, n’est toutefois pas la plus importante.

La reprise ou la fin ?

Ce qui compte, aujourd’hui, c’est de savoir combien de candidats vont se positionner pour reprendre les navires et MyFerryLink SAS. Sachant que la cession doit être bouclée d’ici la fin juin, date à partir de laquelle les Britanniques comptent empêcher MFL, si elle est toujours alliée à Eurotunnel, d’accoster à Douvres. S’il n’y a pas de repreneur, la messe sera dite. La SCOP n’ayant pas les moyens de racheter les bateaux et la piste de la SEM n’ayant sauf improbable miracle aucune chance de voir le jour, le Rodin, le Berlioz et le Nord Pas de Calais seront vendus. Et pas forcément à d’autres compagnies du Détroit puisque les navires peuvent intéresser de nombreux opérateurs en Europe ou plus loin. S’il y a des repreneurs pour le fond de commerce, c'est-à-dire non seulement la flotte mais aussi MyFerryLink SAS, Eurotunnel retiendra l’offre qui lui semblera la meilleure. Ce sera ensuite au nouvel opérateur de choisir le modèle industriel qui lui convient. En clair, de travailler avec ou sans la SCOP. Car la société coopérative n’est en rien incontournable puisqu’elle n’agit dans les faits qu’en qualité de sous-traitant. Il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler que son existence et le montage actuellement en vigueur n’a vu le jour en 2012 que pour des raisons politiques, tant locales que nationales, au moment où il fallait trouver une solution au dossier explosif que constituait la mort de SeaFrance. Dépourvue d’outil industriel et de fond de commerce, la SCOP regroupe surtout la masse salariale. Rien n’oblige le repreneur à poursuivre avec la société coopérative. S’il ne le souhaite pas, il y a néanmoins une bonne nouvelle pour les salariés. En vertu de l’article L1224-1 du Code du Travail, le nouveau propriétaire aurait l’obligation de reprendre le personnel du fait d’une continuité de l’activité sur la ligne Calais-Douvres. 

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