Marine Marchande
MyFerryLink : La SCOP va-t-elle se tirer une balle dans le pied ?

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MyFerryLink : La SCOP va-t-elle se tirer une balle dans le pied ?

Marine Marchande

C’est ce lundi qu’une réunion du Conseil de surveillance de la SCOP SeaFrance a été convoquée par son président, Didier Cappelle, qui a l’intention de faire tomber le Directoire. Une initiative vécue par un certain nombre de personnels de MyFerryLink comme un coup d’Etat suicidaire de la part du leader du syndicat maritime Nord. Car en cas de révocation du Directoire, constitué de Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente, Eurotunnel, propriétaire des trois navires de l’armement, peut mettre fin sous 15 jours à leur charte d’affrètement. C’est écrit noir sur blanc dans le contrat liant le groupe ferroviaire à la société coopérative assurant la gestion des bateaux. Une clause connue depuis longtemps par ceux qui se sont intéressés au dossier mais qui a manifestement échappé au président du Conseil de surveillance. A moins qu'il soit persuadé que personne n’osera exécuter la sentence et aller à l’encontre de son coup de force.

Les commandants soutiennent le Directoire

Une hypothèse que ne partagent manifestement pas les commandants de MyFerryLink, qui ont écrit à Didier Cappelle le 11 avril pour lui demander de sursoir à la réunion du Conseil de surveillance prévue aujourd’hui : « Si malgré tout vous persistiez, sachez que la charte partie étant nominative, en cas de destitution cette présente charte serait caduque de part l'article 18, et cela même si le Groupe Eurotunnel ne la dénonce pas. Nos polices d'assurances seraient de facto caduques elles aussi et nous serions alors dans l'incapacité d'exploiter les navires », préviennent les commandants, qui renouvellent dans ce courrier leur confiance dans le Directoire. « Depuis le début de MFL, le directoire a toujours été mobilisé aux côtés des salariés pour la réussite de notre entreprise. MFL a réalisé un chiffre d’affaires de 93 millions d'euros en 2014 en augmentation de 25% par rapport à l'exercice 2013, quant aux comptes de la SCOP le résultat est bénéficiaire sur l'exercice 2014. Tout cela nous le devons à une très forte implication des équipes alliée à une gestion rigoureuse sous l'impulsion du directoire ». Après les commandants, une trentaine d’officiers pont et machine de la compagnie ont également écrit le 12 avril à Didier Cappelle : « Nous Tenons à faire savoir  publiquement que nous nous désolidarisons totalement du Conseil de Surveillance de notre société dans son intention unilatérale de révoquer tout ou partie du Directoire. Le Conseil de Surveillance perdra toute légitimité à nos yeux s'il s'entêtait dans cette démarche que nous estimons suicidaire pour notre entreprise ».

Procédure de sauvegarde

Face à cette situation, Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente ont riposté en demandant jeudi dernier le placement de la SCOP en sauvegarde de justice. Une requête acceptée par le tribunal de commerce de Boulogne-sur-Mer, qui a nommé deux administrateurs judiciaires. Ceux-ci doivent maintenant prendre le relais de la gouvernance. « Afin de renouer le dialogue il nous parait judicieux d’autoriser la médiation des administrateurs judiciaires désignés ce vendredi 10 avril. Cela pourrait permettre d’éviter une crise majeure mettant en péril les emplois de tous les salariés, en compromettant toute solution de continuité », affirment les commandants de MFL, qui ont également demandé la tenue en urgence d’une assemblée générale extraordinaire de la SCOP pour « permettre un débat contradictoire ou chacun  pourra s’exprimer dans un esprit démocratique ».

Les négociations avec des repreneurs en jeu

Les officiers rappellent que la période est très sensible pour la compagnie. Face au combat judiciaire que mène celle-ci avec l’autorité britannique de la concurrence, Eurotunnel a, en effet, décidé de vendre la flotte ainsi que la société MyFerryLink SAS, en charge de la commercialisation (passagers et fret). Selon Jacques Gounon, président du groupe ferroviaire, quatre repreneurs potentiels se seraient manifestés. Cela, alors que la vente doit être bouclée d’ici la fin juin, date à partir de laquelle les Britanniques empêcheront les navires de MFL d’accoster à Douvres. Or, la crise de gouvernance ouverte par Didier Cappelle tombe évidemment au pire moment dans le processus de cession. « Votre décision unilatérale sur un sujet aussi sensible ne peut que mettre en péril les discussions en cours avec d'éventuels repreneurs et dégrader notre image auprès de la clientèle MFL ainsi qu’auprès de nos fournisseurs », s’alarment les commandants de navires.

L’illusion de la SEM

En fait, n'est ce pas ce que cherche délibérément le Conseil de surveillance, où le clan du syndicat maritime nord est sorti renforcé des dernières élections ? Au sein de cette partie de la SCOP, on préfère en effet gérer la sortie du groupe Eurotunnel par la création d’une société d’économie mixte en partenariat avec les collectivités locales. Sauf que la région Nord Pas de Calais n’a pris aucun engagement en la matière et cela pour une raison très simple : elle n’a absolument pas les moyens financiers - sans parler de la volonté de s’engager dans un attelage improbable – de mener à bien une telle opération. Il faudrait en effet débourser plus de 120 millions d’euros pour racheter la flotte et ajouter l’avance de nombreux coûts (masse salariale, frais de ports, avitaillement, arrêts techniques). Alors que la région est déjà propriétaire du port de Calais (dont la CCI est concessionnaire), un tel montage serait, de plus, complexe à mettre en œuvre sur le plan juridique et serait sans doute attaqué devant les instances européennes par les concurrents de MFL.

Malgré tout, au Conseil de surveillance, on semble penser que, de la création d’une SEM, dépend la survivance de la société coopérative montée par les anciens salariés de SeaFrance après la liquidation de l’ex-filiale de la SNCF.

Didier Cappelle et ses proches jouent leur avenir

D’où une dégradation progressive des relations avec le Directoire, qui soutient la reprise de la compagnie par un industriel, seule solution réaliste, aux yeux de Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente, pour assurer la pérennité de l’entreprise et des 600 emplois (hors personnel britannique et renforts en saison) qui vont avec. Sauf que, bien entendu, une reprise par un opérateur privé peut susciter de l’inquiétude chez Didier Cappelle et sa garde rapprochée quant à leur avenir au sein de la compagnie. Car, ce n’est un secret pour personne et les opérateurs ne s’en sont pas cachés, il y a un sérieux déficit de confiance. C’est bien pour cela, d’ailleurs, qu’Eurotunnel avait imposé la clause portant sur le maintien du Directoire dans la charte partie des navires. En d’autres termes, Jean-Michel Giguet et Raphaël Doutrebente font office pour le groupe ferroviaire et aujourd’hui les repreneurs potentiels de véritable caution quant au bon fonctionnement de la compagnie.

Un cadeau inattendu pour les repreneurs ?

En réalité, Didier Cappelle est sans doute en train de se tirer une énorme balle dans le pied. Car, malgré les tensions restées pour l’essentiel en interne jusqu’ici, le principe même de la SCOP avait plutôt bonne presse et, politiquement, voir une société reprise par ses salariés et repartir de l’avant constituait une image très positive. Dans ces conditions, si le Conseil de surveillance n’avait pas provoqué la crise que l’on connait aujourd’hui, il aurait été probablement difficile, pour un repreneur, de mettre sur la touche le clan du SMN. Mais aujourd’hui le château de cartes est à deux doigts de s’effondrer et, si le Directoire est destitué, la donne changerait radicalement. Dès lors, il y aurait fort à parier que l’avenir de MFL se jouerait purement et simplement sans la SCOP. Car, une fois les navires et MyFerryLink SAS vendus, rien n’empêcherait l’acquéreur de créer un armement indépendant et de lui confier la gestion de la flotte et du fond de commerce. Cela, sans certitude quant à la reprise des salariés actuels, car rien ne s'opposerait légalement à ce que d'autres solutions voient le jour, comme le recours à des sociétés de manning ou le dépavillonnement des Rodin, Berlioz et Nord-Pas-de-Calais. Dans tous les cas, le « ménage » serait fait. L'implosion de la SCOP, si elle se produit, aurait donc toutes les chances d'avoir des résultats parfaitement opposés à ce que semble chercher le Conseil de surveillance. Les investisseurs intéressés par la compagnie n'ont probablement jamais espéré un tel cadeau mais, si on leur offre cette opportunité sur un plateau... 

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