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Naval Group: Pierre-Eric Pommellet confirmé comme prochain président

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Naval Group: Pierre-Eric Pommellet confirmé comme prochain président

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La nomination de l’actuel directeur général de Thales en charge des opérations et de la performance comme prochain P-DG de Naval Group a été confirmée vendredi 24 janvier. Un choix de l’Etat, actionnaire à 62.25% de l’entreprise, dont Thales détient par ailleurs 35%. Pierre-Eric Pommellet succèdera à Hervé Guillou, dont le mandat de cinq ans s’achève le 20 mars et qui, à 65 ans, est atteint par la limite d’âge fixée par les statuts de Naval Group pour ce poste de président directeur général. Hervé Guillou était prêt à se succéder à lui-même, ce qui aurait nécessité une modification des statuts. Une proposition avait été faite en ce sens pour évoluer vers une gouvernance bicéphale, avec un poste de président qui aurait pu lui être confié et la création d’un poste de directeur-général. Mais cette solution a été écartée par l’Etat. Dès le mois de décembre, l’option Pommellet paraissait actée, quelques « difficultés » devant cependant être surmontées, disait-on à l’époque, comme le niveau de rémunération annuelle du P-DG de Naval Group (plafonné à 450.000 euros, ce qui est peu pour un tel poste dans une grande entreprise).

 

Hervé Guillou (© NAVAL GROUP - LEO LAUMONT) et Pierre-Eric Pommellet (© THALES)

Hervé Guillou (© NAVAL GROUP - LEO LAUMONT) et Pierre-Eric Pommellet (© THALES)

 

Inquiétudes en interne

Mais pour l’Etat, le principal problème est de faire passer la pilule en interne, l’arrivée du numéro 2 de Thales à la barre du leader européen du naval militaire n’étant pas une mince affaire au sein de l’entreprise. Depuis l’entrée du groupe d’électronique au capital de Naval Group en 2007 (projet Convergence) à hauteur de 25%, puis sa montée à 35% en 2011, le rôle de Thales a été maintes fois critiqué au sein de l’ex-DCNS. Et ce n’est un secret pour personne que les relations ont plutôt eu tendance à se dégrader ces dernières années entre Naval Group et Thales. Car ce dernier est à la fois actionnaire industriel de référence, avec des pouvoirs étendus, en même temps fournisseur d’équipements mais surtout concurrent de Naval Group sur le marché export, en particulier via sa filiale néerlandaise, qui fournit l’électronique et les systèmes de combat de nombreuses plateformes étrangères contre lesquelles les produits français sont en compétition. L’arrivée d’un nouveau patron débarquant de Thales, assortie de rumeurs sur une potentielle montée au capital de l’électronicien (voire de son actionnaire Dassault) évoquées ici et là ces derniers mois ont donc agi comme un épouvantail auprès d’une partie des syndicats et personnels de Naval Group. Au point que l’UNSA et la CFE-CGC se sont fendues mercredi 22 janvier d’un communiqué commun attaquant frontalement Thales et faisant part de leurs craintes quant à la nomination d’un P-DG provenant du groupe. Ce qui a semble-t-il précipité la communication gouvernementale autour du choix de Pierre-Eric Pommellet. Avec comme probable objectif de sécuriser cette nomination en coupant court à la fronde syndicale et surtout, puisqu'il faudra attendre mars pour que le nouveau président entre en fonction, éviter de laisser pendant cette période se développer sur la place publique une guérilla autour de ce choix, ce qui aurait pu nourrir des incertitudes et fragiliser le début du mandat.

Branle-bas de combat en fin de semaine

Le branle-bas de combat a donc été déclenché en fin de semaine dernière et des rencontres programmées en « quatrième vitesse » par les cabinets ministériels avec les représentants du personnel. Les échanges ont débuté vendredi matin, au moment même où un comité de nomination et de rémunération de Naval Group, réuni en urgence alors qu’il était annoncé début février, validait la proposition de l’Etat de nommer Pierre-Eric Pommellet au poste de P-DG. Les syndicats, dont certains affirment avoir demandé depuis un bon moment une rencontre sur le sujet au ministère des Armées, sans disent-ils l’obtenir, ont moyennement apprécié la manœuvre. « On nous a baladé pendant des semaines et là on nous a mis devant le fait accompli alors qu’au même moment nous découvrions dans la presse que le comité de nomination avait été réuni en urgence sans que nous le sachions. Tout cela sent la précipitation et la volonté de couper court à toute opposition. La méthode est pour le moins curieuse, il y a tout de même des instances et des procédures à suivre », déplore un responsable syndical.

L’Etat veut rassurer

Concomitamment à ces réunions, les cabinets ont également entrepris de déminer le terrain via la presse, les arguments gouvernementaux étant exposés à une poignée de journalistes parisiens réunis eux aussi vendredi pour une explication de texte. L’Hôtel de Brienne et Bercy affirment notamment qu’il ne faut surtout pas voir derrière la nomination de Pierre-Eric Pommellet une mainmise de Thales sur Naval Group. Résultant d’un long processus de sélection et d’examen des candidatures, ce choix, assurent-ils, c’est celui de l’Etat, pas de Thales. « Il coche toutes les cases qui avaient été fixées, justifie-t-on chez le ministre de l’Économie. C’est un grand industriel du secteur de la Défense, qui a une expérience des chantiers navals, qui connaît bien le fonctionnement de l’État et qui a démontré qu’il avait le leadership nécessaire pour mobiliser les équipes sur l’accélération de l’innovation, les contrats exports et l’amélioration des processus industriels », explique l’une de ces sources ministérielles, citée par Le Télégramme. Par ailleurs, poursuit le quotidien breton, l’Etat veut réaffirmer devant les représentants des salariés que les inquiétudes concernant un changement de stratégie pour Naval Group ne sont pas d’actualité, pas plus que des rapprochements avec Thales : « Il n’en est pas question, insiste-t-on au ministère de l’Économie. Les lignes directrices de l’État restent les mêmes : Pierre-Éric Pommellet sera le patron de Naval Group et défendra pleinement les intérêts de l’entreprise, y compris vis-à-vis de son fournisseur. Il mettra en œuvre le plan d’action stratégique présenté par Hervé Guillou et approuvé par l’État en 2018 ». Naval Group doit ainsi conserver son positionnement de maître d’œuvre et concepteur-intégrateur. Et le gouvernement se montre attaché à son indépendance et son intégrité. Question de souveraineté. L’Etat joue également la carte du profil de Pierre-Eric Pommellet, personnage brillant qui bénéficie d’une très bonne réputation et qui aura pour mission de « faire accélérer » Naval Group. De plus, c’est un « jeune », qui n’a que 55 ans. Comprendre : il ne sera donc pas là, comme ses prédécesseurs, pour quelques dernières années en fin de carrière et pourra porter une stratégie de long terme en ayant la capacité de rester potentiellement deux mandats au moins. 

Le processus de nomination doit être bouclé en mars

La décision est donc prise, mais il y a encore quelques formalités à acter avant sa mise en œuvre. Concrètement, un Conseil d’administration de Naval Group se réunira en févier (normalement le 20) pour entériner la nomination de Pierre-Éric Pommellet. Ce CA devrait, précise Le Télégramme, convoquer pour début mars une assemblée générale des actionnaires qui le nommera administrateur. De là, il doit être désigné président du Conseil d’administration et directeur-général de Naval Group. Un décret du président de la République doit enfin venir entériner cette nomination.

Les syndicats vigilants sur la question Thales

Du côté des syndicats, la décision est actée, mais la vigilance demeure. « Ce n’est pas la personne Pierre-Éric Pommellet qui pose problème, il a bonne réputation et son CV est intéressant pour Naval Group. Nous lui ferons bon accueil et nous sommes prêts à travailler ensemble. C’est à lui de nous embarquer dans son bateau. Si en plus comme on nous le vend il est en mesure de normaliser les relations entre Thales et Naval Group ce sera très bien. Ce qui continue de nous inquiéter, c’est le comportement de Thales. Nous serons très vigilants, nous demanderons à voir la lettre de mission du nouveau P-DG et nous jugerons les actes », souligne-t-on à la CFE-CGC. Une position qui rejoint celle de la CDFT, dont un responsable nous expliquait la semaine dernière : « Nous n’avons pas d’avis sur la personne. En revanche, nous savons précisément ce que l’on attend d’un P-DG de Naval Group. Il doit se focaliser sur les intérêts de l’entreprise, avoir une vision industrielle de long terme, tout en ayant conscience que nous sommes dans une entreprise de souveraineté nationale. Il est vrai que l’hypothèse d’un nouveau président qui (vient) de Thales peut troubler, mais l’important c’est qu’il soit indépendant de ses activités passées ».

UNSA, CFE-CGC et CFDT demandent aussi à l’Etat de rediscuter l’accord industriel et commercial qui lie Naval Group et Thales depuis une dizaine d’années et que les syndicats jugent « déséquilibré » en faveur du groupe d’électronique. « Nous en avons fait part mais on nous répond pour le moment par un silence », dit un représentant du personnel.

Qui est le futur patron ?

Pierre-Eric Pommellet, né le 6 octobre 1964 à Brest, a non seulement une longue expérience dans le secteur aéronautique, mais aussi souligne-t-on dans les ministères, une histoire personnelle et familiale avec l'univers des bateaux gris et noirs. Son grand-père fut en effet directeur de l'ancien arsenal de Nantes-Indret, ce site de Naval Group étant toujours spécialisé aujourd'hui dans les appareils propulsifs des bâtiments à propulsion conventionnelle et nucléaire. Quant à son père Pierre Pommellet, ingénieur général des ponts et chaussées, il dirigea notamment de 1967 à 1970 la construction de la base de l'Ile Longue, qui accueille les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de la Marine nationale.

Diplômé de l’Ecole Polytechnique, de Sup Aero et titulaire d'un Master of Science du Massachussets Institute of Technology (MIT), Pierre-Eric Pommellet débute sa carrière à la Direction Générale de l'Armement (DGA) comme ingénieur de l’armement à l'ancien Laboratoire de Recherches Balistiques et Aérodynamique (LRBA) de Vernon. Il y reste de 1990 à 1994, puis fait un passage à la Direction des Constructions Navales (ancêtre de Naval Group) en 1994-95. Il travaille aux bureaux d'études de Lorient, en Bretagne, région où il est né, qu'il affectionne et où il a vient se ressourcer régulièrement dans son pied à terre du Finistère nord. Mais comme son père, qui fut notamment conseiller auprès de François Fillon lorsque celui-ci était premier-ministre, Pierre-Eric Pommellet a aussi connu les arcanes du pouvoir. Et même très tôt puisque son passage à l'arsenal de Lorient ne dure guère. En 1995, Jacques Chirac emporte la présidentielle et les législatives se soldent par un raz-de-marée de droite. Le jeune ingénieur rejoint alors Paris pour devenir à 30 ans le chef de cabinet de Jean-Pierre Raffarin, nommé ministre des PME du Commerce et de l'Artisanat du gouvernement d'Alain Juppé. L'aventure ne durera toutefois que deux ans. Car suite à la dissolution de l'Assemblée nationale, la droite est balayée aux élections de 1997 et la gauche plurielle emmenée par Lionel Jospin s'installe pour cinq ans au pouvoir. Pierre-Eric Pommellet retourne alors dans l'industrie, d'abord chez Sextant Avionique à Mérignac comme directeur technique des activités de navigation. Il occupe ce poste de1997 à 2001, sachant que l'entreprise est absorbée en 1999 par Thomson CSF (qui devient Thales l'année suivante). Directeur du site à partir de 2001, il prend en 2004 la direction de la Business Line Equipements Militaires de Thales et l'année suivante est nommé vice-président du Pôle de Compétitivité Aerospace Valley. En 2008, il rejoint la Direction Générale de la Division Aéronautique pour prendre en charge le secteur des Services et du Support Clients, avant d’être nommé, en juin 2009, DG de la Division Aéronautique. Puis, en décembre 2009, directeur général de la Division des Systèmes de Mission de Défense. Il devient aussi Président de Thales Systèmes Aéroportés SAS et Président de Thales Underwater Systems. Depuis le 1er septembre 2017, Pierre-Eric Pommellet occupe le poste de directeur général Opérations et Performance de Thales.

Une entreprise en bien meilleur état qu’il y a cinq ans

Le successeur d’Hervé Guillou trouvera une entreprise dans un bien meilleur état que celui qu’avait découvert l’actuel président à son arrivée à bord à l’été 2014. Naval Group était alors dans une position très difficile. Il avait notamment fallu remettre sur les rails le programme des sous-marins du type Barracuda et la société, confrontée à de très mauvais résultats (300 millions de pertes sur l’exercice 2015) et à un vrai problème de maintien des compétences, avait dû en passer par une profonde réorganisation et même un plan social. Une situation qui a pu être redressée et permettre à l’industriel de repartir de l’avant en confortant ses positions sur le marché national et à l’export. Les années Guillou resteront notamment marquées, à l’international, par la victoire française en 2016 dans la compétition internationale pour la conception et la réalisation des 12 futurs sous-marins australiens. Parallèlement, Hervé Guillou a résolument engagé l’entreprise dans une importante phase de modernisation et de course à l’innovation, en investissant massivement dans la digitalisation, l’outil industriel et la R&D. Une transformation symboliquement matérialisée par le changement de nom, DCNS (qui avait succédé à DCN en avril 2007) devenant Naval Group en juin 2017.

L’alliance franco-italienne

Hervé Guillou, qui a aussi mis plusieurs années à remettre en ordre le Comité exécutif du groupe et à le rajeunir, aura également réussi, contre vents et marées, à faire aboutir avec Giuseppe Bono, directeur général de Fincantieri, le projet Poséidon de rapprochement franco-italien dans le naval militaire. A minima certes mais les fondations sont quand même posées, via la création d’une société commune, Naviris. Reste maintenant à voir ce qui pourra être construit entre les deux industriels et comment peut jouer dans cette alliance la reprise par Fincantieri des Chantiers de l’Atlantique, soumise à un feu vert européen qui n’est aujourd’hui pas gagné.

Pour ce qui est du futur de Naviris, tout dépendra notamment de la capacité de la France et de l’Italie à lancer des projets communs pour travailler sur du concret. A ce titre, le seul programme de refonte à mi-vie des frégates franco-italiennes du type Horizon (auquel pourraient s’associer les britanniques dont les destroyers du type 45 possèdent le même système d’armes principal) parait une perspective bien maigre à court terme. D’où l’idée, dont on verra si elle se concrétise, d’avancer le projet de développement en coopération d’une nouvelle corvette européenne. Côté français, l’objectif était au départ de s’appuyer sur le programme FS NG de remplacement des six frégates de surveillance de la Marine nationale. Mais cette succession ne se fera pas avant l’horizon 2030 alors que les besoins italiens en la matière sont plus précoces. Des réflexions sont donc en cours pour voir s’il n’y aurait pas quelque chose à faire plus rapidement avec la flotte française, en profitant du programme des dix futurs patrouilleurs océaniques qui n’est pas encore lancé.

Un groupe en croissance

Naval Group, qui compte désormais plus de 15.000 collaborateurs (2000 de plus qu’en 2015) en France et dans le monde, où il est désormais implanté dans 16 pays, a vu ses résultats s’améliorer sensiblement ces dernières années. Son chiffre d’affaires, de 3.6 milliards d’euros en 2018 (dont 30% à l’international), devrait être encore en croissance pour 2019, grâce notamment à la conclusion de plusieurs gros programmes à l’export (chasseurs de mines belgo-néerlandais, corvettes émiriennes et patrouilleurs argentins), pour un total de plus de 20 bâtiments engrangés l’an dernier. Rien qu’au premier semestre 2019, les prises de commandes de Naval Group ont atteint plus de 3.8 milliards d’euros, le double de ce qui avait été enregistré sur les six premiers mois de 2018 (1.9 milliard). Crucial, le développement sur le marché international, où la concurrence est de plus en plus féroce, restera une priorité afin d’équilibrer l’activité domestique, qui va demeurer soutenue avec de très gros morceaux en perspective. Côté français, les années qui viennent seront en effet marquées par la réalisation des cinq frégates de défense et d’intervention (FDI), dont la tête de série a vu sa construction débuter en octobre dernier à Lorient et la poursuite de la construction des six SNA du type Barracuda. Mais aussi et surtout par deux programmes majeurs, celui des SNLE de troisième génération qui seront produits à Cherbourg et le ou les porte-avions de nouvelle génération, appelé(s) à voir le jour à Saint-Nazaire.

Les attentes de l’Etat

A l’issue d’un processus de sélection débuté au printemps 2019, et pour lequel il s’est adjoint les services d’un cabinet de recrutement, l’Etat a donc considéré que Pierre-Eric Pommellet et son projet pour Naval Group étaient les meilleurs pour prendre la suite d’Hervé Guillou. L’action du nouveau président s’inscrira dans la continuité du plan d’actions stratégiques mis en place en 2018, qui s’étend jusqu’en 2028 et auquel l’Etat a réaffirmé son soutien l’an dernier. Il vise à poursuivre l’objectif d’une croissance rentable et une activité équilibrée entre le marché national et l’export, mettre le paquet sur l’innovation pour que Naval Group demeure un leader technologique et continue de se différencier face à la concurrence, ou encore poursuivre le développement de partenariats européens avec comme objectif de voir la France occuper une position centrale en faveur d’un renforcement de la coopération navale au sein de l’UE. Le plan stratégique comprend aussi un volet sur la poursuite des efforts de compétitivité, ainsi qu’une attention toute particulière au maintien des compétences, un aspect crucial pour garder des savoir-faire parfois uniques, qui plus est si l’entreprise veut monter en puissance.

 

Naval Group (ex-DCNS)