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Naval Group signe le contrat cadre des sous-marins australiens

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Naval Group signe le contrat cadre des sous-marins australiens

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Annoncé en avril 2016, le « contrat du siècle », comme on l’appelle dans le milieu naval, a été définitivement mis sur les rails cette nuit. Naval Group et le Commonwealth d’Australie ont en effet signé ce lundi 11 février, à Canberra, le contrat stratégique de partenariat qui va les lier pendant toute la durée du programme. L’évènement s’est déroulé en présence du premier ministre australien, de son ministre de la défense et de son homologue française, Florence Parly.

« Ce SPA (Strategic Partnering Agreement, ndlr) vient clore 18 mois de négociations et marque le début d’un engagement de coopérer pour les cinquante prochaines années. C’est une grande première à plusieurs titres. C’est notamment le plus gros contrat, en budget, alloué jusqu’ici par le gouvernement australien et c’est aussi le plus important notifié en Europe en matière de défense », explique Jean-Michel Billig, directeur du programme des sous-marins australiens et membre du Comité exécutif de Naval Group.

 

Lors de la cérémonie qui s'est déroulée cette nuit à Canberra (© NAVAL GROUP)

Lors de la cérémonie qui s'est déroulée cette nuit à Canberra (© NAVAL GROUP)

Lors de la cérémonie qui s'est déroulée cette nuit à Canberra (© NAVAL GROUP)

Lors de la cérémonie qui s'est déroulée cette nuit à Canberra (© NAVAL GROUP)

 

12 sous-marins conçus sur la base des Barracuda français

L’Australie souhaite se doter d’une nouvelle flotte de 12 sous-marins océaniques, qui constitueront la classe Attack et seront appelés à surclasser tous leurs homologues régionaux. Ils remplaceront les six actuels sous-marins australiens du type Collins (78 mètres pour un déplacement en surface de 3000 tonnes) mise en service entre 1996 et 2003. Plus gros et dotés de capacités nettement plus importantes, les Attack seront des bâtiments d’environ 100 mètres et 4500 tonnes en surface. Ils seront conçus sur la base des six nouveaux SNA français du type Barracuda, construits par Naval Group à Cherbourg et dont la tête de série, le Suffren, sera mise à l’eau cette année. La propulsion des futurs sous-marins australiens ne sera cependant pas nucléaire, comme celle de leurs cousins tricolores, mais conventionnelle. Le design est, de plus, adapté aux besoins de la Royal Australian Navy (RAN), qui a par exemple choisi pour les équiper un système de combat Lockheed-Martin. Le fait qu’un sous-marin de conception française soit équipé d’un CMS américain est là encore une première.

 

 

Un programme à plus de 30 milliards d’euros

Pour la conception et la construction des Attack, mais aussi celle de du chantier qui va les réaliser en Australie, l’achat du système de combat et le contrat de maintenance des bateaux une fois ceux-ci livrés, il est prévu un budget global de 50 milliards de dollars, soit plus de 30 milliards d’euros, dont une grande partie pour Naval Group.  

Alors que ce dernier était en compétition finale face à son grand concurrent allemand TKMS, après le choix par l’Australie de l’offre française, il y a près de trois ans, il a d’abord fallu confirmer la faisabilité du projet.  « Ces travaux, qui sont maintenant bouclés, on permis de prouver que l’ensemble des exigences australiennes pouvaient être satisfaites à partir de notre offre de départ basée sur le Barracuda. Il a aussi fallu définir les exigences du futur chantier naval qui construira ces sous-marins à Adelaide et cartographier l’ensemble de la base industrielle et technique australienne pour identifier les fournisseurs qui auront la capacité de participer à ce programme ».

Le SPA : socle fixant les « règles du jeu » à long terme

Il en résulte donc la signature du SPA, qui constitue la base du programme et le socle sur lequel reposent et reposeront pendant plusieurs décennies les relations entre Naval Group et l’Australie. « L’objectif est de permettre à l’Australie de disposer d’une flotte de sous-marins régionalement supérieurs et de développer sa souveraineté pour construire, opérer et entretenir ces bateaux. Le contrat cadre fixe les règles du jeu : comment nous allons travailler ensemble au cours des 45 à 50 prochaines années pour parvenir à cet objectif ; quels sont les engagements des différentes parties en matière par exemple de propriété intellectuelle, de transfert de technologie, de calendrier, de capacités industrielles en Australie etc. Et que se passe-t-il si ces obligations ne sont pas respectées ? Sur la base du SPA, nous viendrons ensuite raccrocher des contrats de programme qui représenteront des lots de travaux avec à chaque fois des spécifications techniques et financières ».

Contrat de design signé prochainement, début de construction prévu en 2023

Le premier de ces contrats de programme devrait être signé dans les semaines qui viennent. D’une durée de quatre ans et d’un montant de 1.5 milliard d’euros, il portera sur le design des futurs sous-marins de la classe Attack. Doit suivre, en 2023, le contrat pour l’aménagement détaillé de la tête de série, la construction de ce bâtiment et ses essais, soit un marché d’une durée d’environ 10 ans et de plusieurs milliards d’euros. La livraison du premier Attack à la RAN devrait donc intervenir au début des années 2030, sachant que l’objectif concernant la cadence de production de ses sisterships est d’une unité tous les deux ans.

Conception en France et chantier à créer de toute pièce en Australie

Concrètement, la conception des futurs sous-marins australiens sera menée en France par Naval Group. « Nous n’opèreront pas de transfert de technologie sur la conception mais sur la construction et la maintenance des sous-marins. Ils seront intégralement construits en Australie », rappelle Jean-Michel Billig.  A l’instar de ce qui s’est passé au Brésil, l’industriel français va apporter son expertise pour la conception et l’outillage du futur chantier naval d’Adelaide. « Nous partons d’un terrain vague où il n’y a rien. Nous assurerons une assistance à la maîtrise d’ouvrage pour accompagner la marine australienne et lui permettre de disposer d’un chantier incorporant les technologies industrielles les plus modernes ». Si le terrain et les installations n’appartiendront pas à Naval Group, ce dernier sera bien l’opérateur du futur chantier. Un choix qui permettra à l’industriel de piloter la construction des sous-marins, en simplifiant les prises de décision et en évitant la dilution des responsabilités.

 

Vue du futur chantier d'Adelaide (© : 

Vue du futur chantier d'Adelaide (© : NAVAL GROUP)

 

Le choix des fournisseurs

A charge aussi pour Naval Group de développer un tissu industriel complet en Australie, avec là aussi certaines latitudes afin d’éviter toute difficulté pour mener à bien un programme aussi complexe et coûteux. « Contrairement à ce qui a pu être dit ou écrit, nous n’avons pas d’engagement sur un pourcentage précis de retour industriel ou économique, ni de choix imposé sur tel ou tel fournisseur. Notre engagement est de maximiser le contenu australien partout où cela est possible, à la condition de ne pas compromettre les performances des sous-marins ou les aspects liés à la sécurité plongée. Nous avons donc la charge de sélectionner les fournisseurs en expliquant notre choix aux Australiens : pourquoi on prend untel et pourquoi on ne prend pas tel autre. C’est le fruit d’un travail collaboratif avec le client au travers duquel nous décidons en bonne intelligence. Les générateurs diesels par exemple seront allemands, mais nous avons demandé au fournisseur de localiser ce qui peut l’être en Australie, où il assurera le soutien et une partie de la production ». Il y aura aussi, bien sûr, des fournisseurs français mais pour l’heure les contrats ne sont pas passés. Idem pour Lockheed Martin qui sélectionnera les armes ou encore les senseurs, dont les sonars, qui équiperont les bâtiments. On notera à ce titre que les Américains ont leur propre contrat, analogue au SPA, avec le gouvernement australien. Les accords de coopération avec les Français ne concernent que les interfaces entre la plateforme et le système de combat. « Ils ne voient pas ce que l’on fait et inversement ».

Au travers de la cartographie de la base industrielle et technique australienne, Naval Group et ses grands fournisseurs vont donc recourir aux entreprises locales et, si besoin, les aider à monter en compétence via des programmes de formation et de transfert de technologies.

150 ingénieurs australiens formés dans les sites français de Naval Group

Déjà, la formation a débuté en France pour des ingénieurs. Car si Naval Group garde la haute main sur la conception, il faut que les Australiens sachent comment construire un sous-marin. « On ne transfère pas la façon dont on conçoit des sous-marins mais nous avons accepté une collaboration étroite et une explication très détaillée sur la façon dont on construit et on entretien ce type de bâtiments. Dans cette perspective, nous avons commencé à accueillir des ingénieurs australiens chez nous pour faciliter le transfert de compétences. Ils sont actuellement 8 et une quinzaine d’autres viendront en 2019. Nous allons ensuite monter en puissance puisque sur cinq ans, c’est-à-dire d’ici 2023, ce seront en tout plus de 150 Australiens qui auront passé trois ans à Cherbourg ». Spécialisé dans les sous-marins, l’établissement normand de Naval Group sera évidemment la tête de pont française du programme. Mais d’autres sites de l’industriel sont également mobilisés et accueilleront des ingénieurs australiens, à l’image de Nantes-Indret pour la propulsion et Ruelle près d’Angoulême pour certains équipements.

De nombreux emplois en Australie, mais aussi en France

En termes d’emploi, le programme aura des retombées très importantes en Australie, en particulier dans la région d’Adelaide, qui a beaucoup souffert de la crise subie par certaines industries qui y étaient implantées, comme l’automobile. « Notre filiale Naval Group Australia, créée il y a trois ans, compte aujourd’hui une centaine de collaborateurs. D’ici 8 à 9 ans, ils seront entre 1500 et 1600. Et si on inclut la base fournisseurs australienne, nous allons largement doubler ce chiffre ».

Le programme des sous-marins australiens a aussi un impact non négligeable dans l’Hexagone, même si les bateaux n’y seront pas réalisés. « En France, nous avons actuellement 350 personnes mobilisées sur ce programme à Cherbourg et ce chiffre va doubler dans cinq ans. Il redescendra ensuite quand l’Australie montra en puissance mais nous aurons toujours un talon de 200 à 250 collaborateurs français impliqués. Et on ne parle là que des personnels de Naval Group. Avec les emplois indirects, on peut là aussi doubler ces chiffres pour les retombées en France », détaille Jean-Michel Billig. Ce dernier souligne par ailleurs que ce programme, du fait notamment de l’importante charge de travail qu’il procure aux bureaux d’études de Naval Group, est crucial pour l’ingénierie française : « On en profite pour entretenir nos propres compétences et garder un temps d’avance pour nos propres sous-marins ». Les Attack australiens sont ainsi venus s’intercaler à point nommé entre le programme des SNA du type Barracuda et celui des futurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération (SNLE 3G).

Eviter les dérapages budgétaires

On notera qu’à la lumière des dérapages rencontrés par un certain nombre de programmes internationaux en matière de transfert de technologie, y compris en Australie avec les trois destroyers lance-missiles du type Hobart réalisés sur la base d’un design espagnol, différents « garde-fou » ont été mis en place. « Nous avons mis en place avec les Australiens des mécanismes pour ne pas bâcler le travail en cas de dérive. Si une telle situation intervenait, l’objectif serait d’analyser et comprendre ce qui en est à l’origine. Nous nous sommes engagés à la transparence des coûts et à partir du moment où un surcoût est justifié, il sera pris en charge. C’est pourquoi nous ne signons pas des contrats à prix fixe ».  

« Un contrat exigeant mais très équitable et équilibré »

Concernant la durée des négociations entre la France et l’Australie, parfois présentée comme révélatrice de prétendues difficultés dans les négociations, Jean-Michel Billig tient à remettre les choses dans leur contexte : « C’est normal de prendre du temps quand on définit à 20.000 kilomètres de distance les règles du jeu sur la construction de sous-marins, qui je le rappelle sont les produits les plus complexes faits par l’homme. Il faut s’entendre sur la façon de travailler pour y parvenir, prévoir les embuches, les difficultés et les options qui pourront émerger sur 40 à 50 ans. C’est forcément très long, d’autant qu’il fallait apprendre à se connaitre puisque nous n’avions jamais travaillé ensemble. Chacun a sa culture et son expérience, tout cela expliquant que nous avons mis du temps à nous rapprocher ». Alors que la presse australienne se faisait l’écho ces derniers mois de discussions très difficiles, y avait-il là quelque manœuvre destinée à perturber les échanges, voire à déstabiliser l’attribution du contrat aux Français ? Le directeur du programme, qui était aux premières loges, dit en tous cas ne pas avoir vécu la situation dépeinte par certains journaux : « Cela s’est toujours passé dans un bon climat et nos interlocuteurs ont été agacés par ce qui sortait dans la presse australienne. La vérité c’est que c’est que nous avons su traiter tous les sujets et nous avons su nous dire les choses quand nous ne convergions pas. Au final, nous avons aujourd’hui un contrat exigeant mais très équitable et équilibré. C’est un accord durable, un véritable partenariat et j’aimerais bien que tous les contrats de défense soient comme ça ». Et à ceux qui suggéraient que pour parvenir à un accord les Français risquaient de vendre à perte, Jean-Michel Billig assure que Naval Group gagnera de l’argent, « sans aucun doute ».

Pas d’inquiétude concernant les élections à venir

Enfin, il n’y a aucune inquiétude à Paris concernant les élections fédérales qui vont se dérouler cette année en Australie et pourraient aboutir à un changement de gouvernement. « Il y a en Australie un gouvernement en exercice et un autre au sein de l’opposition dans un shadow cabinet. Sur les affaires à enjeux stratégiques, il y a des échanges entre les deux et le responsable de la défense dans le shadow gouvernement est un fervent supporter de ce contrat. En fait, il y a un consensus en Australie pour soutenir ce programme du fait de son impact en matière d’emplois, de l’empreinte industrielle et de haute technologie qu’il va engendrer ainsi que des enjeux de souveraineté auxquels il répond et qui ne souffrent d’aucune contestation dans le pays. Nous n’avons par conséquent aucun doute sur la pérennité de ce contrat sur les 40 à 50 années qui viennent ».

Un atout crucial pour d’autres contrats à l’export

Pour Naval Group, la mise sur les rails du programme des sous-marins australiens constitue une étape majeure du développement de l’industriel français sur le marché international. Après les contrats remportés au Chili, en Malaisie, en Inde et au Brésil avec le modèle Scorpene (et pour le dernier un autre volet portant sur une assistance technique à la conception et la réalisation des parties non-nucléaires du premier SNA brésilien), un nouveau cap est franchi. « Avec la signature du SPA, nous changeons de dimension puisque nous devenons le leader en matière de sous-marins océaniques à haute performances. D’autres industriels savent construire des sous-marins. Si Naval Group a été choisi par l’Australie c’est parce que nos sous-marins ont des performances exceptionnelles, en particulier en matière de discrétion acoustique. Et, surtout, parce que nous ne nous contentons pas de vendre des sous-marins. Nous sommes capables de concevoir et fabriquer le bâtiment dont le client a besoin et, en la matière, il n’y a pas grand monde ».

Et l’aboutissement du programme australien pourrait bien servir de tremplin à la signature d’autres contrats majeurs : « Il y a des pays qui regardent avec grand intérêt ce qui se passe en Australie et nous posent beaucoup de questions… »

Jean-Michel Billig ne veut citer aucun prospect mais on sait le groupe positionné sur différents projets et engagé dans plusieurs compétitions internationales, notamment aux Pays-Bas où les Français proposent comme pour l’Australie une version à propulsion conventionnelle du Barracuda.

 

Naval Group (ex-DCNS)