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Navires amphibies : Le coup de massue australien pour DCNS et Thales

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Navires amphibies : Le coup de massue australien pour DCNS et Thales

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On accusait le coup hier, à Paris, après l'annonce du gouvernement australien de porter son choix sur le Buque de Proyeccion Estrategica pour ses deux futurs navires amphibies. Le porte-hélicoptères d'assaut de Navantia l'a donc emporté sur le Bâtiment de Projection et de Commandement présenté par DCNS et Thales Australia. « On ne comprend pas », confiait-on hier chez les industriels français : « Notre offre était attractive, moins chère que le prix annoncé. De plus, le BPC existe déjà. Il est en service dans la marine et a fait ses preuves, alors que le bateau espagnol n'existe qu'à l'état de plans ». L'offre française, portée par Armaris (société commune de DCNS et Thales) avec un partenaire australien, ADI, avait effectivement de sérieux atouts. Alors que le Mistral a démontré ses capacités de déploiement d'hommes et de matériels lors du conflit du Liban, l'été dernier, son frère jumeau, le Tonnerre, a passé avec succès des essais décisifs en matière d'interopérabilité. Le mois dernier, au large de Norfolk, le navire embarquait des engins de débarquement américains sur coussins d'air LCAC, ainsi qu'un hélicoptère lourd Super Stallion. Selon les Français, l'offre tricolore comportait, en outre, un nombre plus important d'emplois locaux en Australie. Malgré tous ces arguments, Canberra a donc finalement penché pour le BPE espagnol, un projet pour lequel Navantia s'était allié à Tenix. Les perspectives à l'export du BPC sont toutefois loin d'être enterrées. Le bâtiment français intéresse de nombreux pays, dont l'Afrique du sud ou encore le Canada.

Trois destroyers et 6 milliards d'euros dans la balance

La marine australienne était visiblement sensible au concept du BPC français, comme en a témoigné l'intérêt marqué de ses officiers lors des nombreuses visites effectuées à bord du Mistral. Les militaires ne furent, toutefois, pas les seuls à décider et le gouvernement semble avoir été convaincu par une offre commerciale groupée présentée par Navantia. Outre les navires amphibies, L'Espagnol était, en effet, également en compétition pour le programme des futurs destroyers lance-missiles australiens. Pour ce contrat, Navantia faisait face à l'américain Gibbs & Cox, qui proposait une version dérivée de l'Arleigh Burke de l'US Navy. Moins cher, le destroyer F100, variante de l'Alvaro de Bazan en service dans l'Armada, a été retenu. A Paris, on estime que la double offre a sans doute été déterminante dans la décision finale. L'industrie américaine, très liée à Navantia, a peut être également joué un rôle dans le choix australien, les Etats-Unis ayant tout intérêt à voir se développer en Europe un allié puissant dans l'industrie navale militaire. DCNS, de son côté, ne pouvait proposer une solution sur les destroyers, ne disposant dans son catalogue que des frégates franco-italiennes du type Horizon. Or, ces superbes bâtiments, qui ont essuyés les plâtres de la coopération, semblent nettement trop chers pour présenter un débouché à l'export. Dans ces conditions, l'Australie a préféré confier à un seul consortium la modernisation de sa flotte. Les trois destroyers, qui seront baptisés Hobart Brisbane et Sydney, seront réalisés chez ASC, près d'Adélaïde, et livrés en 2014, 2016 et 2017. Leur prix s'élève à 4.15 milliards d'euros (6.6 milliards de dollars australiens). D'un coût de plus de 1.88 milliard d'euros (3 milliards de dollars australiens), les BPE seront, de leur côté, partiellement réalisés à l'étranger (ce qui devait être également le cas pour le BPC français, dont la partie avant aurait été construite dans un chantier asiatique). Environ un quart des navires sera réalisé en Australie. Les superstructures et l'achèvement seront menés à Melbourne, pour un coût de 314 millions d'euros. Le système de combat sera quant à lui mis au point et intégré à Adelaide, pour une valeur de 63 millions d'euros. Les deux BPE doivent être livrés entre 2012 et 2014.

Navantia devient un poids lourd européen

L'échec de la vente des BPC en Australie est une mauvaise nouvelle pour les Français, aussi bien industriellement que politiquement. Après le tollé suscité dans la région par la reprise des essais nucléaires en Polynésie, en 1995, et les conséquences durables de cette décision du président Chirac, Paris comptait sur ce contrat pour renforcer ses relations avec Canberra. Du côté de DCNS et de Thales, le revers est double. Les deux groupes passent d'abord à côté d'une très grosse commande et du premier contrat à l'export du BPC. D'autre part, Navantia vient de porter un coup sévère à DCNS, leader européen du secteur. Avec les BPE et destroyers australiens, le groupe espagnol décroche deux énormes contrats d'une valeur de plus de 6 milliards d'euros et, surtout, fait une entrée fracassante dans l'exportation de grands navires militaires. Une première brèche avait été ouverte en 2000 avec la commande, par la Norvège, de 5 frégates dotées d'équipements américains (*). Toutefois, en Europe, DCNS et son homologue allemand TKMS se taillaient jusqu'ici la part du lion sur le marché export. Il faudra désormais compter avec Navantia et pas uniquement sur les bâtiments de surface. La menace est également réelle sur le créneau des sous-marins. Ironie de l'histoire, dans ce domaine, la France a, sans le vouloir, aidé Navantia à devenir un sérieux concurrent. Pour mémoire, dans les années 90, alors que l'industrie navale espagnole était au plus mal, Paris et Madrid avaient décidé de coopérer sur un projet de sous-marin. Initialement, le navire était destiné à l'exportation et devait remplacer les quatre vieux sous-marins du type Daphné en service dans l'Armada. L'expérience des Espagnols en matière de submersibles était alors limitée, le pays s'étant borné, dans les années 70 et 80, à réaliser des bateaux identiques à ceux de la Marine nationale, construits avec l'aide technique française. Au fil d'un long travail de coopération et d'un transfert de technologie non négligeable de l'autre côté des Pyrénées, les deux partenaires mirent au point le Scorpène. Disposant d'une solide réputation, ce bâtiment a été vendu au Chili, puis à la Malaisie et à l'Inde.

Quand le Scorpène cache un S80

Suivant l'accord de coopération, Navantia réalise la moitié des sous-marins à Carthagène et récupère donc 50% des contrats. Le premier « couac » entre les deux industriels est survenu lorsque l'Espagne a choisi de retenir le S80, et non le Scorpène, pour équiper sa marine. Produit purement national, le S80 est directement dérivé du bâtiment franco-espagnol, dont il ne porte pas le nom mais des lignes très ressemblantes. Il n'est en revanche pas doté d'un système de combat français mais d'équipements fournis par Lockheed Martin. Pour le groupe américain, le produit espagnol est une aubaine, puisque les Etats-Unis ne construisent plus de sous-marins conventionnels et sont donc absents de ce marché très lucratif. L'affaire s'est un peu plus compliquée, récemment, lorsque Navantia a commencé à présenter vouloir vendre le S80 à l'export... et contre le Scorpène. Des offres ont été présentées à plusieurs clients, notamment au Pakistan. DCNS avait alors répliqué en proposant à Islamabad un sous-marin de conception purement française, le Marlin, lui aussi dérivé du Scorpène mais présentant quelques améliorations. Toutefois, le gouvernement pakistanais ayant écarté l'option du S80 et préférant un bâtiment déjà en service, le Scorpène serait revenu seul en course face à la concurrence allemande (le choix doit être annoncé cette année).
C'est dans ce contexte que DCNS doit non seulement faire face à l'émergence de la concurrence asiatique, mais également d'un nouveau pôle industriel majeur au sud de l'Europe, un pôle qui plus est soutenu par la toute puissante industrie américaine. La consolidation des groupes navals européens, déjà difficile, risque de devenir encore plus complexe. Espéré au début des années 2000 avec un rapprochement initial entre DCN et TKMS, le rêve de l'« Airbus Naval » avait déjà été remis à des jours meilleurs. Il faudra également suivre l'évolution des Britanniques, dont les chantiers se regroupent progressivement autour de BAE Systems, ainsi que celle de Fincantieri. Le géant italien, présent à la fois sur le secteur naval civil et le domaine militaire, devrait être privatisé (sans doute à hauteur de 49%) d'ici la fin de l'année.
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(*) Un autre gros bâtiment de surface avait été vendu il y a 10 ans par IZAR (devenu Navantia). Il s'agit d'un porte-aéronefs dérivé du Principe de Asturias, livré en 1997 à la Thaïlande.

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