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Navires autonomes: Comment vont-ils arriver sur le marché?

Marine Marchande

En matière de navires autonomes, il faut bien convenir d’une chose : personne n’a pu anticiper la vitesse à laquelle ils allaient arriver. Ce qui paraissait, il y a encore cinq ans, un fantasme d’informaticien est désormais une réalité tangible : des bateaux de commerce peuvent être commandés à distance, toutes les données du bord sont recueillies, envoyées à terre et analysées en temps réel, les premiers navires sans équipage vont voir le jour dans les mois à venir.

Que s’est-il passé ? En simplifiant à l’extrême, tout pourrait tenir en une seule raison : le big data. Ces fameuses métadonnées qui ont fait irruption partout. Désormais, chaque mouvement de téléphone portable, chaque clic sur un site Internet est enregistré et analysé. Il en va évidemment de même dans l’industrie : toutes les chaînes de production et de logistique sont équipées, à tous les niveaux, d’outils d’évaluation, de senseurs, de capteurs qui transmettent en permanence des informations.

 

(© ROLLS-ROYCE)

 

Les navires ne font pas exception. Cela fait de nombreuses années déjà que les équipementiers et motoristes proposent d’installer des outils de recueil de données : efficience du moteur, du circuit électrique, des instruments de navigation... grâce à l’efficacité en progrès exponentiel des liaisons satellites, l’ensemble des équipements à bord d’un navire peut être surveillé à distance. Les centres d’assistance en temps réel des navires ont ouvert un peu partout. 24h/24 depuis Singapour ou une île perdue dans les fjords norvégiens, des ingénieurs et des anciens navigants surveillent « leur » flotte.

« Pour l’instant, nous sommes surtout là pour assister l’équipage. Nous avons ici une vision intégrale de ce qui se passe dans la machine, les automates et l’ensemble du système de propulsion. Nous pouvons analyser leur problème et leur proposer une solution ». Tommas Brugrand dirige le site Rolls-Royce de Longva, spécialisé dans les automates et les systèmes de contrôle. A côté de l’usine qui fabrique de nombreux équipements de navigation, passerelle, positionnement dynamique et alarmes, se trouve une petite maison, qui a longtemps été un atelier de fabrication de fauteuils de cinéma.

 

Le site de Rolls-Royce, anciennement Peilo, sur l'île de Longva (© ROLLS-ROYCE)

 

Racheté par Rolls-Royce, c’est désormais l'un des centres d’assistance des navires que le groupe équipe. « Là, nous avons un problème sur la propulsion d’un chalutier qui est actuellement en train de pêcher en mer de Barents. Il y a un surrégime sur un des groupes. Nous sommes en train d’essayer de comprendre pourquoi afin de pouvoir aider le chef mécanicien ». Trois ingénieurs regardent attentivement les courbes et toutes les données envoyées par le navire. Ils ouvrent plusieurs écrans, accèdent à l’ensemble des paramètres de la propulsion et finissent par découvrir la raison du dysfonctionnement. « Nous allons rappeler le chef pour lui donner nos conclusions. Cela pourra l’aider dans sa conduite, même si c’est lui qui décide de mettre en œuvre ou non nos recommandations ». Conseiller avant tout. Mais s’il avait fallu agir en direct ? « Bien sûr, nous pouvons le faire d’ici. Nous avons accès à l’ensemble des commandes du navire ». Mais ce n’est pas l’idée. Pas encore.

 

Le centre d'assistance de Longva (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Ici, il s’agit en fait de la première phase de ce que Rolls-Royce appelle « l’adoption par le marché » en matière de navires commandés à distance et autonomes. « Dans un premier temps, nous devons faire en sorte que l’équipage fasse confiance à cette technologie », rapporte Geir-Olav Otterlei, vice-président de Rolls-Royce Marine. « Nous installons des systèmes à bord proches des automates : il peut s’agir par exemple de "safe transit" ou de "safe docking", qui vont proposer des solutions issues de la fusion des données des senseurs et de celle des instruments de navigation ». Des sortes d’auxiliaires qui ne restent là que pour donner une information supplémentaire à l’équipage. « Bien entendu, le commandant garde le contrôle total de son navire ».

Progressivement, et on y assiste déjà dans les fleet centers des grands armements, le contrôle terrestre devrait augmenter, ainsi que la part de manœuvres que le navire pourra effectuer seul. « L’idée va être de relier les informations dites de conseil aux systèmes de contrôle du navire », poursuit Geir-Olav. Les automates du bateau peuvent être capables de prendre en charge davantage de fonctions : l’auto-transit, pour calculer la route et le régime idéal, le convoy-transit pour la navigation en escadre, l’auto-watch-keeper ou encore l’auto-docking, le « park-assist » automobile déjà en test sur des ferries norvégiens. « Le système va pouvoir assumer davantage de contrôle, mais il nécessitera toujours la supervision du capitaine ».

 

(© ROLLS-ROYCE)

 

Dernière phase : l’autonomisation. Une fois les technologies éprouvées et les opérateurs convaincus, les navires pourront fonctionner seuls ou presque. « Il est évident que l’on passera par une phase de contrôle à distance avant d’arriver à des bateaux capables d’effectuer seul ou avec intervention humaine minimale, tout type d’opération ». Cette phase atteinte, l’industriel prévoit d’ores et déjà un système d’intégration de données de plus en plus performant, le fameux « machine learning » qui est un ensemble d’algorithmes, d’outils et de techniques reproduisant les mécanismes d’apprentissage humain pour permettre aux machines connectées de résoudre seules des problèmes inédits. En octobre dernier, Rolls-Royce a signé un accord de partenariat avec Google pour pouvoir améliorer les capacités d’intelligence artificielle de ses systèmes, notamment dans le repérage, l’identification et le suivi d’un objet sur la mer. « Plus il y a de données, plus les modèles reconnaissables sont complexes et plus fiables sont les prédictions. Aujourd’hui, ce type de machine est capable de fournir des analyses prédictives plus rapidement et plus précisément que le cerveau humain », assure le groupe.

C’est dans cette optique que Rolls-Royce s’est lancé dans une gigantesque collecte de données. Plus de 20 navires ont déjà été bardés de capteurs en tous genres et un centre d’analyse de données va ouvrir à Ålesund au cours de ce mois de novembre. « Nous allons utiliser le logiciel de Google Cloud pour créer des machines sur-mesure capables d’interpréter un très grand nombre de données navales. Les banques de données que nous sommes en train de créer vont nous servir à entraîner le modèle, à vérifier s’il est pertinent et qu’il correspond bien à la réalité de la navigation ». Des terrabits de données vont désormais être traités et faire évoluer en permanence la capacité des systèmes à interagir avec leur environnement.

Les technologies sont en cours de maturation, l’industrie 4.0 avance à grand pas, mais quid du calendrier qu’imagine l’industriel qui investit énormément dans ce secteur et où la concurrence, notamment celle de son compatriote Kongsberg, fait déjà rage ? « Une fois les standards globaux définis, nous pensons que nous verrons les nations en pointe sur les nouvelles technologies et avec un point de vue progressiste sur la question adopter rapidement ces nouvelles solutions ». Et de citer le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Norvège, les Pays-Bas, le Danemark, la Finlande, Singapour et l’Australie. « Le reste du monde suivra ».

 

Les systèmes de commande à distance « locaux » ont déjà commencé : un remorqueur de Svitzer a ainsi pu, il y a quelques mois, effectuer une manœuvre télécommandée dans le port de Copenhague. La navigation autonome locale devrait débuter dès 2019, en Norvège et en Finlande. Dès 2021, on pourrait assister aux navigations côtières commandées à distance, suivi par l’autonome côtier en 2023. Les navigations hauturières, et donc internationale, pourraient, toujours selon Rolls-Royce, intervenir dès 2025 (télécommandées) et 2028 pour l’autonome. Si bien entendu, et c'est loin d'être gagné, la législation maritime internationale évolue radicalement d’ici-là. 

Prévisions de marché pour les navires commandés à distance et autonomes selon Rolls-Royce

(© ROLLS-ROYCE)

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