Marine Marchande
Neoline choisit Neopolia pour construire ses cargos à voiles

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Neoline choisit Neopolia pour construire ses cargos à voiles

Marine Marchande
Construction Navale

Huit ans après les prémices du projet et quatre ans après sa création, la société nantaise Neoline a choisi Neopolia pour construire son premier cargo à voiles, appelé à assurer à partir de 2021 une liaison entre Saint-Nazaire et l’Amérique du nord. Cette décision fait suite à un appel d’offres international lancé en 2018.

 

Pascal Lemesle (Mauric), Jean Zanuttini et Michel Pery (Neoline), Hervé Germain et Alain Leroy (Neopolia) hier lors de l'annonce de la LOI à la Mer XXL (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Pascal Lemesle (Mauric), Jean Zanuttini et Michel Pery (Neoline), Hervé Germain et Alain Leroy (Neopolia) hier lors de l'annonce de la LOI à la Mer XXL (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Après la consultation de 17 chantiers navals à travers le monde, c’est donc l’offre du groupement d’entreprises ligériennes qui a été retenu pour réaliser le premier Neoliner. L’annonce a été faite hier à l’occasion de la Mer XXL, l’exposition universelle de la mer qui se tient actuellement à Nantes. Une lettre d’intention sera signée dans les prochains jours. Il faut maintenant boucler le montage financier, avec comme objectif d’aboutir à la commande de la tête de série, avec une option pour un second navire, en octobre prochain. Si ce bateau de 136 mètres de long pour 24.2 mètres de large verra le jour à Saint-Nazaire, sa coque ne pourra y être construite. Les Chantiers de l’Atlantique sont en effet pleins et il n’y a pas d’autre capacité industrielle locale pour réaliser une telle structure. Pas plus d’ailleurs que dans d’autres ports français, où depuis la fermeture des Ateliers et Chantiers du Havre aucun constructeur en dehors de Saint-Nazaire n’est positionné sur le segment des navires de plus de 120 mètres.

Sous-traitance de la coque à l’étranger mais tout l’armement à Saint-Nazaire

Il faudra donc sous-traiter la coque à l’étranger, le choix du site n’étant pas encore retenu. Pas plus d’ailleurs que les entreprises qui assureront son armement à Saint-Nazaire, où elle doit arriver au début du printemps 2021. « Nous sommes toujours dans une phase de la sélection interne. Mais nous savons déjà que 30 à 35% de la charge de travail seront réalisés à l’extérieur, le reste, c’est-à-dire la grande majorité, à Saint-Nazaire », explique Hervé Germain, premier vice-président de Neopolia. C’est Neopolia Mobility, l’une des filiales de la société de projets du groupement, Neopolia SAS, qui portera ce contrat. Une structure qui avait été justement crée en juin 2018 afin de pouvoir piloter des commandes au profit des adhérents.

Créer une nouvelle filière sur les navires de 100 à 200 mètres

Et ce n’est qu’un début puisque le cluster Marine de Neopolia a d’autres fers au feu, en particulier dans le domaine des petits navires de croisière maritime et des bateaux à propulsion vélique. « Neopolia a pour mission de structurer des filières industrielles en Pays de la Loire et de créer de la valeur ajoutée et des compétences avec des projets collaboratifs et innovants. C’est exactement le cas ici, où il s’agit de construire une filière avec des compétences techniques et des infrastructures pour proposer des solutions à différentes demandes, sachant que nous pouvons nous positionner sur le segment des navires de 100 à 200 mètres »,  indique Alain Leroy, président du groupement qui réunit 235 entreprises. Neoline y voit d’ailleurs « un vrai projet de territoire » puisque « la compagnie est basée à Nantes, les entreprises ligériennes réaliseront les navires, la tête de ligne est à Saint-Nazaire et les chargeurs sont dans l’hinterland ». Mais les partenaires y voient aussi l’opportunité de faire de la région un pionnier français du transport maritime à très faible emprunte environnementale. Une initiative dont est d’ailleurs venu s’enquérir hier, lors de sa visite de la Mer XXL, François de Rugy, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

(© MAURIC)

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Deux navires sur une ligne vers Baltimore et Saint-Pierre et Miquelon

Si tout se passe comme prévu, la compagnie prévoit de mettre en service son premier Neoliner fin 2021, et de commander son sistership six mois après la mise sur cale de la tête de série. « Notre but est lancer une ligne entre Saint-Nazaire, Baltimore et Saint-Pierre et Miquelon, avec la possibilité selon les besoins de réaliser également des escales à Bilbao et Charleston. Nous souhaitons proposer un départ toutes les deux semaines et, comme la rotation dure un mois, cela implique deux navires », explique le président de Neoline. Comme le rappelle Michel Pery, la compagnie s’inscrit dans une volonté d’offrir aux chargeurs un transport maritime beaucoup plus respectueux de l’environnement. « C’est un projet d’armateur innovant, industriel et de qualité, dont la grande particularité est de réduire de 90% la consommation de carburant. Pour y parvenir, nous diminuons la vitesse commerciale de 15 à 11 nœuds, ce qui permet déjà de réduire de moitié les besoins énergétiques, et nous fournissons 90% du reste grâce à la propulsion vélique ».

 

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Un gréement rabattable avec 4200 m² de voilure

Le navire, conçu par le bureau d’architecture Mauric, membre de Neopolia, sera doté d’un gréement en duplex totalisant 4200 m² de voilure et développé avec le cabinet Mer Forte. Ces structures pourront être rabattus sur l’arrière afin de réduire le tirant d’air de 65 mètres en navigation à seulement 40.8 mètres, une hauteur compatible avec le passage sous de grands ponts, comme celui de Saint-Nazaire. « Nous sommes pour le moment partis sur des voiles souples, car c’est une technologie mature, mais nous restons attentifs à d’autres solutions en cours de développement. Tout dépendra de leur maturité et des coûts ». Parmi ces nouvelles solutions, il y a par exemple la voile rigide Solid Sail développée par les Chantiers de l’Atlantique et qui a été testée pendant plus de six mois sur le voilier de croisière Le Ponant. « Elle assure la moitié de notre besoin, ce qui dans notre domaine signifie qu’ils ne sont pas loin de ce que nous souhaitons ».

 

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D’autres sources d’énergie pour se passer complètement de carburant fossile

Le navire, équipé de deux dérives rétractables de plus de 14 mètres et qui disposera d’un safran central et éventuellement deux latéraux pour l’antidérive, sera par ailleurs doté d’une propulsion classique. Celle-ci comprendra normalement un moteur diesel de 4000 kW alimentant la propulsion (électrique sur une hélice à pas variable) en cas d’absence de vent et pour les manœuvres portuaires (dont deux propulseurs transversaux), ainsi que des groupes supplémentaires pour les besoins électriques du bord. Des alternatives sont néanmoins à l’étude. « Ce sera un navire industriel mais il servira aussi à l’expérimentation de sources d’énergie complémentaires. Il y a à ce titre différentes briques que l’on peut combiner avec comme objectif de pouvoir d’ici une dizaine d’années se passer complètement de carburant fossile. On peut imaginer des panneaux solaires, du houlomoteur avec les ballasts ou encore des piles à combustible ». A ce titre, Neopolia travaille notamment sur l’emploi de l’hydrogène comme source d’appoint pour des puissances d’au moins 500 kW. Mais il y a également un projet de recherche conduit avec l’un des premiers clients de Neoline, le groupe automobile Renault, qui souhaite donner une seconde vie à des batteries déclassées alors qu’elles ont encore un potentiel élevé. « Il y a des développements pour intégrer à bord un parc de batteries qui pourrait atteindre 1 MW, peut-être dès le premier navire. Les batteries pourraient être utilisées pour les appels de puissance, le peak shaving, pour tout ou partie des manœuvres portuaires ou encore la nuit ».

 

(© MAURIC)

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Un vrai roulier capable d’embarquer des colis hors normes

Destiné à être exploité sur des routes délaissées par les grandes lignes conteneurisées, le navire est conçu comme un véritable roulier capable de charger tous les types de marchandises, y compris les colis hors normes. Affichant un port en lourd de 6300 tonnes, il pourra transporter 5000 tonnes de fret, notamment du matériel roulant ou cargaisons sur traines et remorques, ainsi que 280 conteneurs de 20 pieds (EVP). Le navire compte une grande rampe à l’arrière et deux grandes zones de chargement couvertes: le garage principal de 2236 m², long de 121 mètres pour une largeur de 21 mètres et une hauteur allant jusqu’à 9.8 mètres ; ainsi que le garage inférieur de 81.6 mètres de long, 14.6 mètres de large et 5.3 mètres de haut, avec une surface de 1200 m².

 

(© NEOLINE)

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Le pont principal pourra, sans moyen de manutention, accueillir des colis jusqu’à 200 tonnes, sachant que la hauteur de 9.8 mètres à ce niveau s’étend sur 30 mètres. Des ponts mobiles pourraient de plus accroître la capacité de transport notamment en véhicules légers. Pour Jean Zanuttini, directeur général de Neoline : « Si on enlève le gréement, c’est un vrai navire roulier adapté au transport d’un très large panel de marchandises. Grâce à Mauric, nous avons pu faire un outil robuste, optimisé pour les opérations et très ambitieux sur les économies d’énergie ».

 

(© MAURIC)

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Renault, Manitou et Bénéteau comme premiers clients déclarés

Côté clients, au-delà des aspects environnementaux de plus en plus sensibles, la compagnie met en avant un prix du transport compétitif et surtout stable, puisque décorrélé des cours du pétrole. Des atouts qui ont convaincu de gros acteurs industriels. Neoline a ainsi déjà conclu ses premiers accords, avec notamment Renault, mais aussi le groupe Manitou, spécialiste des engins de manutention qui dispose d’usines à Ancenis (Loire-Atlantique) et Candé (Maine-et-Loire), ainsi que le constructeur vendéen de bateaux de plaisance Bénéteau. Tous deux réalisent une part importante de leur activité sur le marché nord-américain : 30% des ventes de Bénéteau et près de 1000 engins Manitou expédiés outre-Atlantique pour l'année 2019. « Manitou et Bénéteau ont des problèmes de logistique vers l’Amérique du nord. Il s’agit de produits qui n’entrent pas dans des conteneurs et doivent être acheminés par la route vers des ports du nord de l’Europe. Disposer d’une solution de transport depuis Saint-Nazaire vers Baltimore constitue une alternative très intéressante. Pour Renault, avec lequel nous avons signé notre premier contrat commercial, nous transporterons 90 voitures par an vers Saint-Pierre et Miquelon ».

Evacuer les déchets de Saint-Pierre et Miquelon

L’archipel français situé au large de Terre Neuve est présenté comme « très important pour la ligne ». Car, en plus de proposer le transport de fret directement depuis la France, Neoline pourra aussi assurer un service export, à commencer par celui des déchets dont l’évacuation vers le Canada est très compliquée et qui s’accumulent sur place. Des discussions en ce sens (et sur d’autres sujets) ont lieu avec la collectivité de Saint-Pierre et Miquelon, qui sera avec le service de la compagnie nantaise à moins de 8 jours de mer de Saint-Nazaire. « Nous avons en plus des entreprises qui se sont faites connaitre d’autres chargeurs prêts à utiliser la ligne. A ce jour, 60% du chiffre d’affaires du premier bateau est validé et nous avons du fret identifié pour 170% des deux navires », précise Jean Zanuttini.

Un modèle validé en simulation avec un historique météo de 5 ans

Pour l’optimisation du routage en fonction des vents, Neoline collabore avec la société nantaise D-ICE. La compagnie a ainsi pu établir grâce à un logiciel de simulation ses calculs, valider ses routes, vitesses et consommations et donc les tarifs actés par les futurs clients. « Nous sommes partis d’un historique météo de cinq ans pour simuler sur cette période des centaines de rotations avec un départ tous les trois jours ».

 

(© MAURIC)

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Cinq autres lignes identifiées et un objectif de 15 navires vers 2035

Ce qui a permis aussi de développer un outil pour déterminer les marchés adressables, suite à une demande de Renault. Car le groupe français, au-delà du contrat annuel pour la première ligne desservant Saint-Pierre et Miquelon, a voulu superposer ses sites de production à travers le monde avec la carte des vents dominants. Ce qui a donné naissance à un projet de rouliers à propulsion vélique de 210 mètres de long, constituant l’une des prochaines étapes possibles du développement de Neoline. « Nous pourrons réaliser d’autres navires de 136 mètres pour bénéficier des effets d’échelle, mais nous avons aussi d’autres projets, comme ces bateaux de 210 mètres. En fait, nous avons identifié pour l’instant cinq lignes régulières de fret où la propulsion vélique serait pertinente. S’y ajoutent des projets de navires dédiés pour des opérateurs et activités spécifiques », confie Michel Pery, qui estime que la société peut raisonnablement espérer une flotte de 15 navires vers 2035. « Le marché potentiel est en fait assez important puisque si l’on enlève les navires de plus de 220 mètres et les porte-conteneurs, et que l’on regarde les zones ventées où il y a du fret, environ 15% des navires existants pourraient être exploités avec une propulsion vélique ». Soit à l’échelle mondiale des centaines de bateaux. D’où l’intérêt aussi, pour Neopolia, de se positionner sur cette filière émergeante.

Boucler le montage financier

Reste maintenant à trouver l’argent nécessaire pour lancer la construction du premier navire, dont le coût, toujours en négociation, est évalué sur une fourchette large entre 45 et 55 millions d’euros. Pour lever les fonds, Neopolia SAS discute avec ses partenaires financiers, notamment Arkea, CIC Ouest, Champollion Finance et le Crédit Agricole, alors que Neoline, qui bénéficie du soutien des collectivités ligériennes et du port de Nantes Saint-Nazaire, mobilise les siens et attend un soutien crucial des pouvoirs publics. « C’est un projet qui a cinq à dix ans d’avance, qu’il faut appréhender comme une start-up. C’est ce que nous expliquons au monde de la finance ». La Banque Publique d’Investissement a été sollicitée, afin d’entrer au capital et, ainsi, rassurer les investisseurs. Cela, alors que la construction des navires fait l’objet d’une demande d’assurance-crédit de l’Etat via le système de « Coface inversée » mis en place pour permettre aux armateurs français de bénéficier des mêmes avantages que les compagnies étrangères lorsqu’elles font construire des bateaux dans l’Hexagone.

Neoline prévoit d’immatriculer son navire au Registre International Français (RIF), avec pour l’armer 14 membres d’équipage, dont un état-major « 100% français » de 5 officiers. Le cargo pourra aussi embarquer jusqu’à 12 passagers, logés dans 6 cabines doubles.

Port de Nantes Saint-Nazaire