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Nouméa : Aucun bâtiment disponible pour arrêter des pêcheurs en fuite

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L’histoire est assez incroyable. Deux bateaux de pêche vietnamiens, arraisonnés après avoir été surpris en flagrant délit de pêche illicite dans les eaux françaises de la Nouvelle Calédonie, sont parvenus à s’enfuir alors qu’ils avaient été amenés devant le port de Nouméa. La Marine nationale n’a pas pu les rattraper, ses deux bâtiments normalement disponibles étant victimes d’avaries sur leur système propulsif.

Les capitaines jugés en comparution immédiate

L’histoire débute les 21 et 22 janvier. Confrontées à la recrudescence des actions de pêche illicite de la part de « blue boats » vietnamiens, les autorités françaises mènent une opération de police dans la zone économique exclusive néo-calédonienne. Le patrouilleur La Moqueuse et le D’Entrecasteaux, tout nouveau bâtiment multi-missions arrivé en Nouvelle-Calédonie l’été dernier, sont notamment mobilisés. Trois bateaux asiatiques sont surpris vers les récifs de Belep et Petrie. Arraisonnés, ils sont déroutés vers Nouméa et mis au mouillage d’attente du port dans la soirée du 25 janvier. Interpellés, les trois capitaines sont jugés le lendemain en comparution immédiate. Deux d’entre eux écopent d’une amende et surtout de huit mois de prison, avec mandat de dépôt. Le troisième, récidiviste, est condamné à 10 mois de réclusion. Le tribunal correctionnel de Nouméa ordonne également la confiscation du matériel de pêche et la saisie des bateaux.

 

Arraisonnement d'un blue boat (© : FANC) 

Deux équipages décident de se faire la belle

Sauf qu’à cet instant, deux des trois « blue boats » ne sont plus là. Malgré l’absence des capitaines, les dispositions techniques prises par les autorités pour éviter leur appareillage, ainsi que la confiscation des moyens de navigation (GPS, cartes, téléphone), les équipages, soit une quarantaine de marins vietnamiens en tout, ont en effet décidé, pendant la nuit, de se faire la belle. L’alerte est donnée le 26 janvier à 5h30 du matin par le port de Nouméa. Dans l’heure qui suit, les Forces Armées en Nouvelle Calédonie (FANC) font décoller un avion de surveillance maritime Gardian, un hélicoptère Puma et un avion de transport Casa participant également aux recherches. Deux heures après son départ de Tontouta, l’appareil de l’aéronautique navale localise les deux fuyards, qui font route vers l’ouest à pleine vitesse. Ils sont déjà à une centaine de nautiques de Nouméa et franchissent la limite de la ZEE. Les autorités françaises ne peuvent que constater cette évasion et prévenir l’Australie, vers laquelle se dirigent les bateaux. Car la Marine nationale n’a pas un seul bâtiment disponible pour se lancer à la poursuite des pêcheurs.

 

Le B2M D'Entrecasteaux (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

P400 et B2M immobilisés à quai

La Moqueuse a, en effet, été victime d’une avarie de propulsion après l’opération d’arraisonnement des blue boats, le patrouilleur ayant même selon nos confrères de Nouvelle Calédonie 1ère nécessité un remorquage par la vedette côtière de surveillance maritime (VCSM) Dumbea. Quant au D’Entrecasteaux, le tout nouveau B2M est lui-aussi immobilisé en raison, explique-t-on à l’état-major de la marine, d’ « un composant défaillant sur l’appareil à gouverner ».

Les deux autres bâtiments hauturiers basés à Nouméa, la frégate de surveillance Vendémiaire et le second patrouilleur « calédonien » du type P400, La Gracieuse, étaient pour leur part en arrêt technique.

 

Le patrouilleur La Moqueuse (© : MARINE NATIONALE) 

Retour à la « normale » cette semaine

Face à cette situation, la Marine nationale, qui évoque « une conjonction malheureuse d’évènements », a fait accélérer l’arrêt technique de La Gracieuse, qui touchait à sa fin. A l’issue d’essais en mer, le patrouilleur devait de nouveau être disponible hier et compenser ainsi l’immobilisation de La Moqueuse. Quant au D’Entrecasteaux, il a fallu faire venir de métropole des pièces de rechange, qui vont remplacer les équipements défectueux et permettre, espèrent les marins, que le B2M soit de nouveau opérationnel en milieu de semaine.

 

La frégate de surveillance Vendémiaire (© : MARINE NATIONALE) 

Des moyens trop réduits et trop vieux

Cette affaire illustre en tous cas la problématique du format et de l’âge des forces navales déployées Outre-mer, où la Marine nationale estime qu’elle n’aligne que 50% des moyens nécessaires pour assurer correctement la surveillance et la protection des ZEE françaises. A Nouméa, comme en Polynésie notamment, la situation est particulièrement délicate. Certes, l’arrivée des nouveaux B2M apporte une bouffée d’oxygène, même si ces bâtiments ne font que compenser avec plusieurs années de retard le retrait des anciens Batral. Mais ces unités neuves, et c’est normal, ont encore besoin d’être rôdées, y compris en matière de soutien, l’état-major des FANC reconnaissant que « la chaîne logistique n’est pas encore parfaite ». Concernant les autres moyens basés à Nouméa, c’est surtout le vieillissement des matériels qui devient critique. Car les plateformes sont âgées, voire très âgées, avec une usure plus forte qu’en métropole du fait d’un emploi de longue date dans les régions ultramarines, où l’environnement éprouve plus durement les bateaux et leurs équipements. Alors qu’il n’y a dans cette zone qu’une seule frégate de surveillance, mise en service en 1992, les deux P400, opérationnels depuis 1987, arrivent clairement en bout de course. Pour l’heure, la marine estime qu’ils ne pourront pas être prolongés au-delà de 2020, leur succession devant être assurée avec les futurs bâtiments d’intervention et de surveillance maritime (BATSIMAR). Sauf que ce programme n’est toujours pas lancé et, si le gouvernement a convenu fin 2016 qu’il devait être accéléré, il n’est dans les faits pas prévu, pour le moment, de livraison des premiers BATSIMAR avant 2023/2024.

Situation également difficile pour les Gardian

Et la situation n’est guère plus brillante au niveau des moyens aériens, essentiels pour surveiller les vastes espaces maritimes Outre-mer et assurer des missions de sauvetage lointaines. Les cinq Falcon 200 Gardian de la Marine nationale basés en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie ont plus de 30 ans et sont eux aussi à bout de souffle. Leur remplacement est prévu dans le cadre du programme des avions de surveillance et d’intervention maritime (AVSIMAR), mais aucune commande n’est prévue avant le début de la prochaine décennie.

 

Avion de surveillance maritime Gardian (© : FANC) 

Importante rupture capacitaire en vue

On s’achemine donc droit vers des ruptures capacitaires ingérables en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie, au moment même où les eaux françaises de ces régions, du fait de leurs richesses naturelles, font l’objet de convoitises accrues. Le cas des blues boats est un exemple symptomatique avec ces pêcheurs vietnamiens qui descendent de plus en plus bas pour trouver des zones de pêche et viennent donc puiser dans les ressources halieutiques des eaux françaises.

Une vingtaine d’arraisonnements en 6 mois

En six mois, les FANC, et notamment les moyens de la Marine nationale, ont arraisonné plus de 20 bateaux vietnamiens, mettant hors d'action une dizaine d’entre eux, procédant à la saisie du matériel de pêche ainsi qu'à 30 tonnes de poisson rejetées à la mer.

Dès lors, on peut comprendre facilement que si la moitié au moins des moyens - déjà insuffisants -présents sur zone n’est plus là en 2020, la France aura bien du mal à faire respecter sa souveraineté sur son domaine maritime, prenant le risque de laisser se développer le pillage de sa ZEE.

 

(© : FANC) 

Marine nationale