Pêche
Ocea : Trois palangriers pour l’armement calédonien ADN

Reportage

Ocea : Trois palangriers pour l’armement calédonien ADN

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Construction Navale

Le chantier Ocea des Sables d’Olonne réalise actuellement trois navires de pêche au thon qui seront basés à Koumac, en Nouvelle-Calédonie. Il s’agit des premiers bateaux de l’Armement du Nord (ADN), société créée en 2017 par le groupe Amsud (ex-Sofrana), dont l’armement à la pêche Pescana est une filiale, et Nord Avenir, la société d’économie mixte chargée du développement économique de la Province Nord, l’une des trois collectivités régionales calédoniennes.

 

Le Saint-Gabriel lundi 10 décembre aux Sables d'Olonne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le Saint-Gabriel lundi 10 décembre aux Sables d'Olonne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Des bateaux de 22 mètres en aluminium

Du type Fisher 70 LL, les trois palangriers, intégralement réalisés en aluminium, mesurent 22.15 mètres de long pour 7 mètres de large et 2.2 mètres de tirant d’eau. Offrant une puissance de 325 cv, avec une motorisation Cummins et une réserve de carburant de 16.000 litres, ils pourront atteindre 10.5 nœuds en charge. Armés par 6 membres d’équipage, avec la possibilité d’accueillir une personne supplémentaire, ces palangriers disposent d’une cale à poissons de 50 m3.

 

 

Le compartiment machine (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le compartiment machine (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Une palangre de 75 km et 1800 hameçons par jour

Sous la passerelle, à tribord, se trouve le poste de virage où l’on trouve les commandes extérieures du bateau. La trappe de la cale à poisson se situe à proximité, de même qu’un local technique et un autre réfrigéré où seront stockées les sardines qui serviront d’appâts. La palangre, ou longue ligne, sera filée pour la journée, les marins agrafant à l’arrière les hameçons à intervalles réguliers, indiqués par un système automatique générant un bip sonore. Longue de 75 kilomètres, la ligne pourra permettre de déployer 1800 hameçons par jour.  

 

Le poste de virage vu de la passerelle (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le poste de virage vu de la passerelle (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

La plage arrière du Saint-Gabriel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La plage arrière du Saint-Gabriel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le Saint-Gabriel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le Saint-Gabriel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Le Saint-Gabriel à flot, les autres en construction

Le premier, baptisé Saint-Gabriel, a été mis à l’eau dans le port sablais le 6 décembre et doit débuter ses essais en mer la semaine prochaine. Ses deux sisterships, les Saint-Michel et Saint-Raphaël, sont en cours de construction dans les halls d’Ocea, qui sont actuellement pleins à craquer avec en plus de ces bateaux plusieurs patrouilleurs. Il y a là quatre unités de 32 mètres et surtout un impressionnant OPV de 84 mètres, le plus gros navire réalisé jusqu’ici par le constructeur vendéen, dont l’achèvement à flot débutera au printemps prochain.

 

Le Saint-Michel en construction chez Ocea (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Le Saint-Michel en construction chez Ocea (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Les coques du Saint-Raphaël et du Saint-Michel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Les coques du Saint-Raphaël et du Saint-Michel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Arrivée mi-2019 en Nouvelle-Calédonie

Alors que le Saint-Gabriel doit être livré avant Noël, les Saint-Michel et Saint-Raphaël seront respectivement mis à l’eau mi-janvier et mi-février. Les trois palangriers seront ensuite convoyés vers la Nouvelle-Calédonie à bord d’un cargo, avec une arrivée prévue en mai/juin selon les possibilités de transport. L’objectif est de les mettre en service dans les semaines qui suivront. ADN a déjà obtenu une licence de pêche pour chacun, sachant qu’en Nouvelle-Calédonie seuls une quinzaine de bateaux (une demi-douzaine de Pescana, huit de Navimon et deux de Babyblue) sont actuellement autorisés à pêcher dans les eaux de la zone économique exclusive (ZEE).

Développer l’activité économique du Nord

Avec ces trois nouveaux navires et la création d’ADN en partenariat avec Amsud, la Province Nord entend relancer l’activité de pêche thonière dans cette partie de la Nouvelle-Calédonie. « Notre mission, en tant que SEM, est de favoriser le développement économique. Nous intervenons sur l’hôtellerie, l’immobilier, la sous-traitance minière, l’aquaculture mais aussi la pêche, dont nous sommes persuadés qu’elle peut se développer car son potentiel économique est avéré », explique Laurent Le Brun, directeur général de Nord Avenir. « La pêche est une activité ancienne en Nouvelle-Calédonie », rappelle-t-il. « Navimon s’est développé avec la Province des Iles Loyauté et Pescana travaille depuis Nouméa. Pour ce qui concerne la Province Nord, nous avons commencé une activité de pêche hauturière en 2000 en rachetant (à l’époque par la société publique Sofinor, dont Nord Avenir est une émanation créee en 2013) une flottille de bateaux qui était exploitée en Polynésie ». Mais l’aventure des Pêcheries de Nouvelle-Calédonie a tourné court et cette activité fut liquidée en 2010. « Il en est néanmoins resté une expérience de pêche et un vivier de marins-pêcheurs. Il y a d’ailleurs un vrai savoir-faire en Province Nord dans le domaine de la pêche, notamment chez les populations de l’archipel de Bélep et de la commune de Poum, même si au départ on ne parle pas de pêche hauturière », note Laurent Le Brun.

 

Le port de Pandop, à Koumac (© : DR)

Le port de Pandop, à Koumac (© : DR)

 

Babyblue et le partenariat avec Pescana

Malgré les déboires de l’armement lancé dans les années 2000, la Province Nord avait de plus souhaité maintenir au port de Pandop, à Koumac, un embryon d’activité de pêche au thon en prévision de jours meilleurs. Un armement public fut créé dans cette perspective, Babyblue (filiale à 100% de Nord Avenir), qui exploite deux palangriers à coque composite de 18 mètres, La Renaissance et La Voix du Nord, livrés en 2010 par Chantier Naval Croisicais. Mais pour redévelopper cette activité, il fallait du volume. « Comme deux navires ne sont pas suffisants, nous avons passé en 2015 un accord commercial avec Pescana, qui écoule la totalité de notre pêche. Vu que nous sommes très satisfaits de cette association, qui dure depuis trois ans maintenant, nous avons réfléchi pour consolider notre partenariat, avec dans l’idée, nous concernant, d’atteindre avec cinq navires une taille critique ».

C’est ainsi que l’Armement du Nord, détenu à 60% par Amsud et à 40% par Pêche Avenir, a été créé en avril 2017. Il exploitera les trois navires en construction chez Ocea et dont l’exploitation va permettre la création d’au moins 18 postes de marins-pêcheurs, ainsi que plusieurs dizaines d’emplois induits. Babyblue et ses deux unités resteront opérés de manière indépendante tout en poursuivant l’accord avec Pescana sur les produits pêchés.

 

La Renaissance de babyblue au port de Pandop, à Koumac (© : DR)

La Renaissance de babyblue au port de Pandop, à Koumac (© : DR)

 

Construction d’un nouveau port à Koumac

A Koumac, où seront basés les Saint-Gabriel, Saint-Michel et Saint-Raphaël, de nouvelles installations portuaires vont être construites afin de soutenir le développement de l’activité maritime. « Nous avons un projet de nouveau port qui sera prêt dans quatre à cinq ans. Il repose sur le développement de deux activités : la plaisance, avec comme base une marina déjà existante qui accueille notamment des bateaux hauturiers puisque nous sommes sur la route entre l’Australie et les Etats-Unis. Et puis la pêche, qui utilise aujourd’hui un épi mais pour laquelle nous allons aménager courant 2019 un quai supplémentaire afin d’absorber l’arrivée des trois nouveaux palangriers. L’activité maritime locale est complétée par la desserte des îles Bélep, où vivent un millier de personnes. Notre objectif est donc à terme de développer un ensemble portuaire avec la plaisance et le trafic de passagers, ainsi qu’un port de pêche, une extension que nous obtiendrons par la création d’un bassin et d’une plateforme conséquente pour accueillir des activités de services, par exemple de la mécanique, de l’électricité et des frigoristes ».

Car le poisson arrivant à Koumac est du thon frais sur glace. Le port dispose d’un entrepôt de stockage positif et négatif, une logistique par camions ayant été mise en place en 2015 pour transférer rapidement les produits vers l’usine de transformation de Pescana à Nouméa. Un atelier de transformation avait bel et bien été créé dans les années 2000 à Koumac mais il a été depuis stoppé, faute d’activité suffisante. « Il est à l’arrêt et il n’y a plus de machines. Nous verrons s’il y a lieu, à moyen terme, de le remettre en service, ce qui ne sera possible que si l’activité se développe ».

A proximité de la zone poissonneuse des Chesterfield

Si la Province Nord, soutenue dans cette initiative par le gouvernement calédonien, veut développer la pêche à Koumac, c’est qu’elle estime que cette localité bénéficie d’une position géographique idéale. Au nord de Grande Terre, elle est en effet très bien située pour pêcher dans le quart nord-ouest de la ZEE calédonienne. Koumac est notamment le port le plus proche des Chesterfield, dont les eaux sont très poissonneuses. « La ressource en thon est présente dans toute la ZEE calédonienne mais avec une densité importante dans le quadrant nord-ouest, entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie, en particulier autour des Chesterfield. Par rapport aux palangriers partant de Nouméa, nous gagnons sur cette zone un jour de pêche à l’aller et un autre au retour. Cela permet de faire des campagnes courtes, de 8 à 10 jours, et de ramener du poisson extrafrais, en particulier le dernier pêché, qui peut ainsi partir directement à l’export ».

Thon obèse, germon et albacore pour l’export et le marché local

Le marché international est donc évidemment visé, en particulier le Japon pour des poissons entiers et aussi l’Europe avec par exemple des longes surgelées. Mais il y a aussi le marché calédonien, la consommation domestique étant en pleine croissance.

Trois variétés de poissons sont concernées par cette pêcherie : le thon obèse, considéré comme « le foie gras » du domaine et le plus rare, le germon qui représente près des trois quarts des prises, ainsi que le thon jaune (albacore). Selon Nord Avenir, les trois nouveaux navires, s’ajoutant aux deux de Babyblue, devraient livrer au moins 1000 tonnes de thon par an à Pescana, sachant que l’ensemble de la production calédonienne représente aujourd’hui 2800 tonnes, dont 500 à 700 tonnes partent à l’export.  

Tirer les leçons du précédent échec

Avec ADN, il s’agit aussi de tirer les leçons de l’échec rencontré dans les années 2000 par les Pêcheries de Nouvelle-Calédonie, qui armaient pas moins de 12 bateaux et impliquait en plus de Sofinor des investisseurs privés. Laurent Le Brun explique l'échec par différents facteurs : « La flotte nous nous avions rachetée en Polynésie était inadaptée aux conditions de mer, qui peuvent être rudes dans cette partie du Pacifique. Il s’agissait de petits bateaux de 16 mètres en alu, datant du milieu des années 90. Même s’ils ont été rallongés et remotorisés, il y avait des problèmes de qualité dans le traitement du poisson. C’est un aspect essentiel : si le bateau n’est pas confortable, les marins ne peuvent pas travailler correctement et le poisson est mal traité, donc il perd de sa valeur ». Et puis il y avait un problème de marché et d’écoulement des stocks : « A l’époque, l’armement des navires et la commercialisation étaient réunis dans la même société, ce qui était une erreur car ce sont deux métiers différents. Ils ne pêchaient quasiment que du germon, qui se vend mal à Tokyo, alors que la consommation locale était à cette période très faible. De coup, le poisson partait pour les conserveries de Pago Pago où il était sous vendu. Enfin, le cours du yen est tombé et cela a fini d’achever l’opération ».

 

Laurent Le Brun (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Laurent Le Brun (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Les fondamentaux économiques sont là »

Un contexte qui a aujourd’hui changé, souligne le directeur général de Nord Avenir. « Les fondamentaux économiques sont là afin de développer l’activité de pêche. Le marché ne peut indiscutablement que progresser car la ressource en poisson sauvage diminue dans le monde. Nous avons en Nouvelle-Calédonie un potentiel important : il n’y a qu’une vingtaine de licences de pêche au thon, la ressource existe et nous avons une pêche responsable, la senne étant interdite dans la ZEE. Nous avons en plus une densité d’hameçons très faible, puisqu’elle n’est que d’un pour 110 km², ce qui signifie qu’il y a une marge de progression en volume. Enfin, avec de meilleurs bateaux, nous pourrons vendre un produit de meilleure qualité à l’export, sans oublier le fait que la consommation locale est désormais importante. De gros efforts ont en effet été réalisés en Nouvelle-Calédonie pour promouvoir le thon comme apport protéinique, plutôt que du poulet asiatique dont on importe 8000 tonnes par an. Cet effort de promotion a fonctionné et nous avons vu ces dernières années une augmentation sensible de la consommation calédonienne ». Celle-ci absorbe désormais la grande majorité des 2800 tonnes de thon pêchées chaque année dans la ZEE.

Pour Laurent Le Brun, les conditions du succès sont donc réunies : « On a le poisson, on a le marché, on sait ce que l’on pêche et on a les hommes pour le pêcher ».

Des bateaux neufs mieux adaptés et plus efficients

Mais il fallait aussi, pour se faire, des bateaux performants et adaptés à la pêche dans cette partie du monde. Dans le cadre de cette alliance Nord-Sud, Pescana et Nord Aveni, via Babyblue, ont partagé leur expérience pour étudier ce que pourrait être la future plateforme de pêche d’ADN. « Nous sommes partis avec des bateaux de tailles modestes : on a expérimenté les bateaux en alu de 16 mètres, qui étaient trop justes, puis les bateaux en plastique de 18 mètres, qui sont bien meilleurs mais on pouvait faire encore mieux. Nous sommes arrivés à la conclusion que 22 mètres constituait une taille optimale, et ces nouveaux navires présentent des avantages d’exploitation très intéressants ».

Des coûts d’exploitation réduits grâce à l’alu

Ocea, qui réalise l’essentiel de sa production à l’export sur des marchés très compétitifs - y compris face à des chantiers asiatiques - a su séduire les Calédoniens avec ses bateaux en aluminium. « Ce qui a emporté notre choix en faveur d’Ocea c’est l’alu et les économies qui vont avec, ainsi que l’expérience du chantier dans la pêche ». L’industriel vendéen, qui a déjà vendu une quinzaine de « Long Liners », du Pacifique à l’océan Indien, dispose avec son matériau de construction d’un argument financier de poids. « Comparativement à une construction en acier, l’aluminium permet de réduire significativement les coûts d’exploitation. Les bateaux sont beaucoup plus légers, donc ils consomment moins de carburant et nécessitent une puissance inférieure. Par rapport à un bateau en acier, la consommation est réduite de 30 à 40%. L’alu offre aussi une diminution des coûts de maintenance. Il n’y a pas de frais de peinture et pas de rouille, c’est pour un bateau comme le Saint-Gabriel 15.000 euros par an de frais d’entretien en moins », souligne Fabrice Epaud, directeur commercial et cofondateur d’Ocea.

 

La coque du Saint-Raphaël (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La coque du Saint-Raphaël (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La coque du Saint-Raphaël (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

La coque du Saint-Raphaël (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Un gros travail sur le confort de vie et de travail

Le poids lège des nouveaux palangriers d’ADN est de 56 tonnes, contre plus de 90 tonnes pour un équivalent acier selon Ocea. D’après le constructeur, les bateaux sont assez larges pour présenter une bonne stabilité. Ils bénéficient d’une carène avec bulbe d’étrave et disposent de trois ballasts d’eau douce permettant de maintenir une assiette nulle quel que soit le cas de chargement. « La carène avec son bulbe d’étrave améliore la tenue à la mer et réduit le tangage, de l’ordre de 15 à 20% en amplitude et accélération. Nous avons aussi mené un gros travail autour du confort de l’équipage. Que ce soit au travail, avec des zones et surfaces de pont optimisées, et sur les conditions de vie. Les locaux vie bénéficient d’une isolation acoustique et nous avons évité les postes collectifs. A bord, il y a trois cabines pour deux personnes et une cabine individuelle, ce qui est nettement plus agréable. Tous ces éléments visent à réduire la fatigue et faire en sorte que l’équipage soit plus opérationnel, avec comme conséquence un meilleur travail du poisson, la qualité étant un enjeu capital car c’est ce qui fait le prix de vente ».

 

François Bedel, représentant de l'armateur en métropole, Laurent Le Brun et Fabrice Epaud devant le Saint-Gabriel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

François Bedel, représentant de l'armateur en métropole, Laurent Le Brun et Fabrice Epaud devant le Saint-Gabriel (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

OCEA Nouvelle-Calédonie