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Océan indien : La COI se dote d’un système de surveillance des pêches par satellite

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Océan indien : La COI se dote d’un système de surveillance des pêches par satellite

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Les activités de pêche constituent un pilier du développement des territoires de la Commission de l’Océan Indien (COI) qui rassemble la France avec l’île de La Réunion, l’Union des Comores, Madagascar, Maurice et les Seychelles. Pour une meilleure gestion des ressources marines, la COI a confié à la société française CLS, filiale du CNES et de l’IFREMER, la mise en place d’un système de gestion des pêches par satellite. Dans ce cadre, un centre régional de surveillance sera installé au siège de la COI, à Maurice. Il permettra aux pays partenaires de suivre l’activité d’un millier de bateaux travaillant sous licence dans la zone. Le contrat signé avec CLS prévoit, par ailleurs, la mise à niveau du centre national de Madagascar, qui fera suite à la modernisation, ces dernières années, des centres de surveillance des pêches des Comores et des Seychelles.

 

 

(©  DR)

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Un secteur économique majeur

 

 

A l'origine traditionnel et artisanal, le secteur des pêches maritimes de la COI est devenu en 20 ans un véritable secteur économique : les emplois ont doublé, des activités comme la transformation et l’exportation se sont créées et la pêche vient aujourd’hui en seconde position au rang des exportations après l’agriculture, notamment l’exploitation de la canne à sucre sur l’ile de La Réunion. Mais la filière pêche est fragile, dans la mesure où les stocks subissent de fortes pressions. Afin de protéger les ressources marines et les pêcheries qui en dépendent, la Commission a souhaité se doter d’un outil faisant appel aux technologies spatiales, les seules à pouvoir couvrir des étendues maritimes aussi vastes. Grâce aux satellites, il est en effet possible de surveiller des zones immenses et, si une action anormale est détectée, d’orienter vers le bateau suspect des moyens maritimes ou aériens étatiques pour effectuer un contrôle. Un tel système permet également d’enrichir la connaissance des flottilles et de leurs pratiques, avec des historiques pouvant être par exemple utilisés dans le cadre d’études statistiques et scientifiques. 

 

 

Un crevettier (©  DR)

Un crevettier (©  DR)

 

 

Le système THEMIS de CLS

 

 

Après s’être rapproché des différents acteurs du secteur à partir de 2011, un appel d’offres a été lancé fin 2013. Objectif : mettre en place un système d’information régional d’échanges permanents des données relatives aux positions des bateaux de pêche (VMS – Vessel Monitoring System). Lauréat de ce marché, CLS va déployer THEMIS (Thematic Maritime Information System), son système intégré d’échanges de données sécurisées, qui va permettre les transferts d’informations entre les pays de la COI, avec la possibilité pour chacun de suivre une situation en temps réel en sélectionnant des critères discriminants. Il est, ainsi, possible de surveiller une flotte ou une zone donnée, ou encore des bateaux utilisant tels ou tels engins de pêche. De plus, grâce à la configuration d’alertes préprogrammées, le système peut automatiquement détecter, en fonction de critères choisis par l’opérateur, des situations spécifiques, par exemple le comportement anormal d’un navire ou sa présence dans une zone sur laquelle il n’a rien à faire. « THEMIS est un système intelligent d’échanges de données sécurisées par Internet, via la norme HTTPS. Il repose sur un module web qui, à partir d’un centre principal, offre des accès à des opérateurs distants. Il autorise, ainsi, des délégations à des autorités locales, qui n’ont besoin pour se servir du système que d’un simple PC et d’un navigateur Internet », explique Laurent Dezamy, responsable marketing de CLS.

 

 

Segmentation des données entre les utilisateurs

 

 

On notera que les informations fournies par THEMIS sont segmentées, avec des accès plus ou moins importants aux données. Dans le cadre de la COI, chaque pays recevra par exemple les informations le concernant, mais n’aura pas la visualisation de la situation sur les espaces maritimes gérés par ses voisins. Cela, afin de préserver la souveraineté des Etats sur leur territoire. En revanche, la coopération entre les pays permet non seulement de mutualiser les moyens et les coûts mais aussi, en disposant d’un même système, d’offrir une interopérabilité parfaite et une couverture globale. Ainsi, le traitement à la tête du système de l’ensemble des données relatives à toutes les zones permet de suivre en permanence les bateaux et, ainsi, d’alerter immédiatement les pays concernés si un navire sort d’une zone pour pénétrer dans celle d’un Etat voisin. « La COI ne se substitue pas aux Etats, chacun étant en charge de son propre VMS. Mais l’un des avantages de la centralisation des données est de pouvoir automatiquement échanger les positions des bateaux qui vont croiser en dehors leurs eaux ».

 

 

Balise satellite sur un bateau de pêche (©  DR)

Balise satellite sur un bateau de pêche (©  DR)

 

 

Balises satellites et centralisation des données à Toulouse

 

 

Le recueil des données est réalisé grâce à des satellites, qui reçoivent les informations émises par les balises installées sur les bateaux de pêche. Celles-ci communiquent toutes les heures la position GPS horodatée du navire, son cap et sa vitesse. Il en résulte un suivi très fin de l’activité des pêcheurs, dont l’analyse des manœuvres suffit par exemple à deviner s’ils sont ou non en action de pêche. Concernant les moyens mis en œuvre, CLS s’appuie dans cette zone de l’océan Indien sur trois constellations : Argos, Inmarsat et Iridium, compatibles avec l’essentiel des équipements dont sont dotés les navires, sachant qu’à l’avenir d’autres satellites pourront être intégrés au dispositif. Une fois collectées dans l’espace, les données sont renvoyées vers la terre via des antennes de réception disposées un peu partout dans le monde, de manière à avoir une collecte rapide des informations. Certaines constellations, comme Iridium (66 satellites), fonctionnent même sur le principe des transmissions de données entre satellites, permettant de s’appuyer sur l’engin survolant à ce moment précis une station de réception au sol. Une fois renvoyées vers la Terre, les informations sont transmises au siège de CLS, à Toulouse, qui les compile, les traite et les expédie ensuite vers les clients.

 

 

Le satellite Metop A est doté d'une charge utile Argos (©  DR)

Le satellite Metop A est doté d'une charge utile Argos (©  DR)

 

 

Argos comme moyen de contrôle

 

 

On notera que c’est avec Argos, qui compte aujourd’hui sept satellites, que CLS a été créée il y a 25 ans dans le cadre d’un projet franco-américain porté par la NOAA et le CNES. Initialement conçu pour le recueil de données scientifiques provenant par exemple de bouées marines ou encore de balises fixées sur des animaux, Argos a depuis trouvé d’autres applications, comme aujourd’hui la surveillance des pêches. Dans ce cadre, il présente d’ailleurs, par rapport aux systèmes satellitaires concurrents, l’avantage de pouvoir calculer lui-même la position exacte de la balise qui lui transmet des informations. Pour cela, les satellites de la constellation, qui évoluent en orbite polaire, utilisent l’effet doppler pour analyser l’onde perçue et en déduire une position. Cette capacité, unique au monde par sa précision, présente un double atout : d’abord, ajouter des points de localisation supplémentaires aux coordonnées GPS transmises par les balises toutes les heures.  On peut, ainsi, suivre avec plus de finesse la route empruntée par les bateaux. Ensuite, c’est également un moyen de contrôler que les informations envoyées aux satellites par les bateaux de pêche sont exactes. Dans un certain nombre de cas, il est en effet possible de falsifier les données GPS. C’est d’ailleurs pourquoi CLS a travaillé sur la sécurisation et la fiabilisation de ses balises, dotées d’un système d’alerte en cas de manipulation intempestive.   

 

 

Superposition d’autres sources d’information

 

 

En plus des données issues du VMS, il est possible avec THEMIS de superposer d’autres sources d’information, par exemple celles du système AIS (Automatic Indentification System), ou encore le dispositif d’identification et de suivi des navires à grande distance LRIT (Long Range Identification & Tracking). De cette manière, la quantité de renseignements à disposition des opérateurs est démultipliée (identité et caractéristiques des navires, provenance et destination, cargaison, localisation…) et renforce la connaissance des bateaux évoluant sur la zone surveillée. Il est même  possible d’y intégrer les e-logbooks, journaux de bord électroniques sur lesquels les pêcheurs détaillent leur activité lors des marées (informations sur les déplacements et les captures notamment). Depuis la fin des années 2000, l’ERS (Electronic Reporting System) permet ainsi, en Europe, d’envoyer tous les jours les e-logbooks aux administrations en charge du contrôle des pêches des Etats du pavillon. Suite à des accords bilatéraux avec l’UE, les navires européens travaillant en océan Indien sont désormais tenus de laisser un libre accès à ces données. C’est fait pour certains pays, comme le Mozambique depuis 2012. « THEMIS est capable d’intégrer différentes sources d’information, comme l’AIS (terrestre et satellitaire) ou le LRIT, mais aussi des données scientifiques. Ainsi, dans le domaine océanographique, nous travaillons avec la société française Mercator, qui fournit par exemple des données sur  la salinité ou la température de l’eau. Cela permet, en superposant les couches d’informations, de mieux comprendre le comportement des bateaux de pêche », précise Laurent Dezamy.

 

 

Les satellites radar pour contrer la pêche illicite

 

 

Le système n’est, toutefois, pas parfait et ne peut, à lui seul, surveiller toutes les activités en mer. Car, si les bateaux de pêche nationaux ou internationaux évoluant dans les eaux contrôlées et disposant de licences de pêche sont dotés d’une balise VMS, il y a des contrevenants. En clair, les bateaux qui pénètrent sans autorisation dans les zones économiques exclusives pour se livrer à la pêche illicite. Des « braconniers » qui, s’ils sont par ailleurs dotés de systèmes d’identification, les mettent bien entendu hors service lorsqu’ils pénètrent dans les ZEE.

Il existe cependant des parades, à commencer par les satellites radar. Opérationnels de jour comme de nuit, quelque soient les conditions météorologiques, ces engins émettent des ondes qui vont se réfléchir avec une intensité spécifique suivant la rugosité de la surface touchée. Ainsi, l’acier ressortira sous forme de points brillants alors que l’huile ou les hydrocarbures laissent sur l’image de grandes trainées sombres. Les satellites radar sont donc très utiles pour repérer des navires qui tentent d’échapper aux moyens de surveillance, ainsi que des pollutions maritimes. Conjugué à la présence en mer de moyens étatiques, notamment militaires, chargés des interceptions en fonction des renseignements collectés, cet outil a prouvé son efficacité dans le grand sud de l’océan Indien. En effet, CLS met en œuvre au début des années 2000 un système de lutte contre la pêche illégale dans les territoires des mers australes pour le compte du Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage de La Réunion (CROSS RU). Un système efficace puisqu’il a permis d’éradiquer cette pêche illégale autour des îles Kerguelen, Heard et McDonald. Le dispositif devrait d’ailleurs être élargi au territoire de la COI grâce à une station d’acquisition d’images satellite radar SEAS-OI implantée à La Réunion par CLS en 2010 et une seconde station installée à Bali, en Indonésie. Ces deux stations permettant un accès en temps réel aux données de ces zones économiques exclusives. 

 

 

Bateaux de pêche équipés Argos et Iridium (©  DR)

Bateaux de pêche équipés Argos et Iridium (©  DR)

 

 

Les centres régionaux, une tendance mondiale

 

 

Le développement de centres régionaux de surveillance des pêches est une tendance que l’on retrouve à l’échelle de la planète. « Ces structures de coopération permettent aux Etats de conjuguer leurs efforts et, notamment pour les pays en voie de développement, de ne pas se retrouver seuls face à un afflux massifs de bateaux pouvant piller leurs ressources halieutiques ». CLS travaille aujourd’hui aux quatre coins de la planète et a installé des centres dans de nombreux pays, de l’Afrique à l’Asie, en passant par l’océan Pacifique et l’Amérique latine.

 

Le VMS est, aujourd’hui, un outil admis à l’échelle internationale. Tous les grands bateaux sont équipés et les petites unités en sont progressivement dotées. Ainsi, fin décembre, quelques 9500 bateaux de pêche étaient équipés d’une balise active opérée par CLS (Argos ou Iridium). Il est cependant vrai que pour les bateaux de la flotte artisanale (moins de 12 mètres), composée notamment de millions de pirogues et autres boutres, installer des balises est une opération difficile. Elle ne peut guère être obtenue qu’avec le soutien des Etats, ce qui est évidemment complexe pour les pays pauvres.

Reste que les avantages sont réels et les enjeux poussent à équiper les flottilles. D’autant que le VMS peut avoir d’autres utilités que la surveillance des pêches. Ainsi, CLS travaille depuis 2011, au Vietnam, au déploiement sur 3000 bateaux de balises incluant également un dispositif permettant de prévenir les pêcheurs en cas d’alerte cyclonique. 

Mer, espace et satellites