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Construction Navale
ODC Marine : Un chantier français en Chine

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ODC Marine : Un chantier français en Chine

Construction Navale

Cas unique dans le paysage de la navale tricolore, ODC Marine, chantier à capitaux 100% français, est implanté depuis sa création à Dalian, en Chine. C’était il y a une douzaine d’années. Depuis, il a livré 48 bateaux pour l’essentiel de 9 à 26 mètres et à usage professionnel. Depuis peu, son carnet de commandes augmente fortement, avec cinq navires à livrer cette année à des clients français en Métropole et Outre-mer.  

Vedettes à passagers, bateaux de plongée ou encore unités de service : petits remorqueurs, crew boats, barges, chalands et à l’occasion un voilier… Tous les navires d’ODC Marine sont produits en aluminium, matériau dont le chantier s’est fait une spécialité, avec parmi ces bateaux des unités électriques et hybrides. Le constructeur, qui dispose d’un bureau d’études et travaille avec des architectes extérieurs, vend aussi des semi-rigides de 10 à 12 mètres. Il est par ailleurs concessionnaire des marques Bénéteau et Lagoon pour la vente de bateaux de plaisance au nord-est de la Chine.

 

L'une des deux vedettes de 21.4 mètres et 147 passagers livrées en 2018 en Martinique (© ODC MARINE)

L'une des deux vedettes de 21.4 mètres et 147 passagers livrées en 2018 en Martinique (© ODC MARINE)

 

Un projet né de la rencontre de deux jeunes ingénieurs expatriés

Créé fin 2006, le chantier est le fruit d’une rencontre, celle de Stéphane Gonnetand et Gildas Olivier. Ils sont à l’époque jeunes ingénieurs, le premier diplômé de l’Institut Français de Mécanique Avancée (IFMA, devenu SIGMA) de Clermont-Ferrand auquel il ajoute un DEA en génie industriel à Centrale Paris, et le second de l’Institut National des Sciences Appliquées (INSA) de Rouen. « Nous avions tous les deux choisi la Chine pour notre premier job. Au départ, nous n’étions pas partis pour monter un business, c’était un choix de vie motivé par la curiosité d’évoluer dans un pays en plein développement et offrant des opportunités professionnelles. Et puis le hasard a fait que nous nous sommes rencontrés à Dalian. Nous avons sympathisé et, comme nous étions tous les deux passionnés par les bateaux, nous avons sommes dits : et si on tentait notre chance ? A partir d’une feuille blanche, nous avons réfléchi à ce que l’on pouvait faire à Dalian. L’objectif était de se faire plaisir avec un produit magique, le bateau, que l’on pouvait construire en intégralité avec une petite équipe d’ingénieurs. Tout est donc parti d’un projet de vie, on ne s’est pas dit lançons nous ici car c’est moins cher, ce que nous voulions d’abord c’était construire quelque chose là où nous étions », explique Stéphane Gonnetand.

Des débuts compliqués puis un second départ en 2009

L’aventure débute ainsi, pas évidente les premières années. « Quand on décide de monter quelque chose comme ça, qu’on a 25 ans et qu’on sort des études, c’est logiquement difficile de gagner la confiance de clients avec un projet imaginé en partant de 0 ». Les deux amis, qui ne sont en plus pas issus du sérail de la navale, s’allient dans un premier temps à un architecte français pour développer une gamme de bateaux. Mais la mayonnaise ne prendra pas. « Nous n’avions pas la même lecture du business et les clients voulaient pouvoir choisir leur architecte ». Après quelques réalisations, le trio éclate et les deux fondateurs d’ODC Marine doivent repartir sur de nouvelles bases. Un second départ rendu possible grâce à Xavier de Montgros, le père d’un ami d’enfance, qui achève sa carrière de cadre dirigeant dans un grand groupe d’informatique et, la retraite arrivant, souhaite participer à une nouvelle aventure, maritime si possible. Car il s’intéresse lui aussi aux bateaux et décide d’investir dans ODC Marine. « Grâce à Xavier nous avons pu relancer le chantier avec une nouvelle équipe en 2009 ». C’est à partir de là que l’entreprise a pu se développer et, progressivement, marquer des points pour se faire une place dans un univers très concurrentiel. « Ça a été long, il a fallu apprendre à faire des bateaux et gagner la confiance de gens à qui on ne pouvait pas se contenter de dire : achetez chez nous, c’est pas trop mal et c’est pas cher ! Tout un travail a été fait entre 2006 et 2016 pour passer d’un chantier dont le principal atout était initialement d’être low cost, à un chantier innovant avec un très bon niveau de qualité et des prix raisonnables », confie Stéphane Gonnetand, qui réfute désormais le terme de chantier à bas coût pour qualifier ODC Marine : « Nous ne sommes pas un chantier low cost puisque nous sommes seulement 10 à 15% moins cher que les chantiers les plus chers d’Europe ».

 

Gildas Olivier, Stéphane Gonnetand et Xavier de Montgros (© ODC MARINE)

Gildas Olivier, Stéphane Gonnetand et Xavier de Montgros (© ODC MARINE)

 

Innovation et environnement

Un écart relativement faible que Stéphane Gonnetand explique par la stratégie déployée en faveur de l’innovation et de bateaux de qualité plus respectueux de l’environnement. « Nous faisons beaucoup d’efforts sur l’insonorisation et la réduction des vibrations afin d’améliorer le confort pour l’équipage et les passagers, avec des niveaux de seulement 80 décibels à pleine puissance et à l’endroit le plus bruyant sur les navires livrés en 2018. Et nous voulons descendre à 75 db, ce qui n’est pas évident sur les petites unités du fait d’une place très limitée. Dans ce domaine, nous travaillons avec Jean-Philippe Delhom, qui est physicien, acousticien et un passionné de bateaux. Sur chaque navire, il vient au moment des essais pour mesurer les bruits et vibrations, ce qui nous permet d’améliorer les performances de manières incrémentale, c’est-à-dire que nous mesurons les effets des améliorations sur chaque navire pour prendre les décisions sur les suivants. Nous investissons dans la durée sur ce sujet où il s’agit de contrôler les sources de bruits, de limiter la propagation et de ne pas alourdir le bateau ».

ODC Marine a aussi déployé un nouveau procédé pour la peinture: « Dans le cycle de production et de vie du bateau la peinture est un des éléments qui a le plus fort impact environnemental. Les peintures traditionnelles en phase solvant dégagent un taux élevé de COV (composés organiques volatiles, ndlr). Nous avons travaillé sur ce point avec l’entreprise française Mader pour développer une process de peinture en phase aqueuse, où le solvant est remplacé par de l’eau purifiée. Le taux de COV est alors proche de zéro. Nous avons mené des tests pendant 6 mois, il en ressort une qualité perçue et une résistance améliorée par rapport aux peintures traditionnelles ». Selon Stéphane Gonnetand, le coût de ces solutions est environ 50% supérieur, « mais nous ne l’impactons pas sur nos prix de vente, en partant du principe que cela renforcera notre image de chantier sensible à la maitrise de l’impact environnemental de notre activité et de nos bateaux ».

« Notre but est d’apporter des choses nouvelles »

Sur le plan industriel, le chantier s’attache donc à optimiser ses process. « Autre exemple : nous avons lancé un programme de diminution du nombre de pièces sur les bateaux. On essaye de fonctionner comme on a appris en école d’ingénieur, avec des solutions astucieuses qui permettent d’améliorer l’efficacité et la robustesse, tout en réduisant les coûts et l’impact sur l’environnement. Au début, les gens étaient sceptiques puis ils ont commencé à constater, au fil des productions, que les bateaux consommaient moins. Notre but est d’apporter des choses nouvelles, des innovations et d’avoir constamment en tête les questions environnementales. Alors que l’aluminium est recyclable, les bateaux et design sont optimisés pour réduire leurs besoins énergétiques, les avancées que nous avons menées sur l’insonorisation permettant dans le même temps de réduire l’impact sonore des bateaux. Nous utilisons des antifooling avec des autocollants non polluants. Côté propulsion, nous travaillons bien sûr avec les équipementiers spécialisés sur le traitement des gaz d’échappement, mais nous avons aussi développé en interne des solutions sur l’hybridation parallèle ou la propulsion tout électrique ». Pour Stéphane Gonnetand, l’environnement est une question réellement fondamentale : « Certes, tout n’est pas parfait mais si on ne fait rien au motif qu’il n’y a pas de solution miracle, on va droit à la catastrophe. Alors il faut chercher et trouver de nouvelles idées pour améliorer les choses, ce qui est d’ailleurs l’essence du métier d’ingénieur et un challenge fantastique ».

 

Essais en mer d'une vedette livrée en 2018 à la Compagnie Martiniquaise de Navigation (© ODC MARINE)

 

La connectivité pour améliorer la sécurité et optimiser la maintenance

Le chantier travaille aussi sur la connectivité, profitant du développement de la digitalisation pour installer à bord des bateaux différents capteurs et des systèmes de gestion intelligents permettant d’optimiser les opérations et la maintenance. « Nous sommes entrés dans l’ère des produits connectés et de la maintenance prédictive, c’est l’un de nos drivers en matière d’innovation. Nous pensons que la connexion de tous les composants du bateaux sur un ordinateur central avec une interface très visuelle est un élément important de simplification et donc d’amélioration de la sécurité. Nous travaillons depuis deux ans avec Marinelec, chez qui achetions déjà les systèmes de monitoring incendie et envahissement, pour intégrer un écran tactile de grande taille regroupant toutes les informations utiles du bateaux : informations moteurs diesel, moteurs électriques, packs batteries, électronique embarquées, mesures d’accélération structure, tests de fuite à la coque, etc. Il doit permettre en un coup d’œil d’apprécier la situation du bateau et d’agir sur tous les composants principaux. En plus de cette fonction de monitoring et d’interface ce système sera connecté et permettra à l’armateur d’améliorer la gestion de sa flotte, en termes de sécurité bien sûr mais aussi pour optimiser ses parcours et sa consommation. Dans le cadre de partenariats avec les armateurs cela nous permettra aussi d’apprendre sur l’utilisation réelle de nos navires pour guider nos prochaines innovations ».

 

Compartiment machine d'une vedette électrique de 12 mètres (© ODC MARINE)

Compartiment machine d'une vedette électrique de 12 mètres (© ODC MARINE)

 

Propulsions électrique et hybride

Alors que Xavier de Montgros est devenu président de l’association française du bateau électrique, les nouvelles propulsions sont un axe de développement majeur pour ODC Marine, qui a livré son premier bateau 100% électrique dès 2009 et le second en 2011, avant un premier navire hybride en 2012. « Nous travaillons cette année sur deux nouvelles unités hybride parallèle, la technologie est la même que celle que nous avons utilisée sur nos bateaux depuis 2012 : Pack Lithium fer phosphate, autonomie de 2 heures en électrique, possibilité de recharge en navigation au diesel. Pour l’instant nous restons sur la technologie Lithium fer phosphate car c’est la chimie la plus stable et la plus sûre pour les passagers. Nous pensons pouvoir passer sur une nouvelle technologie plus dense d’ici 2/3 ans ».

Une vedette hybride et à diesels catalysés pour Annecy

Le carnet de commandes comprend donc deux unités hybrides à sortir cette année. La première est une vedette à passagers de 20 mètres, l’Amiral, qui doit être livrée en septembre à la Compagnie des bateaux du Lac d'Annecy. Pouvant transporter 150 personnes, ce navire, dessiné par l’architecte Eric Jean, sera équipé de deux moteurs diesels Volvo D13 de 400 cv qui présenteront la particularité d’être catalysés afin de réduire les émissions de NOx. S’y ajouteront deux moteurs électriques de 80 Kw avec deux packs lithium de 70 Kwh. Prévu pour être exploité sur une ligne fixe de bus maritime et des navigations touristiques, l’Amiral est conçu pour naviguer pendant 2 heures à la vitesse de 6.5 nœuds en mode électrique.

 

L'Amiral, vedette hybride de 20 mètres destinée à Annecy  (© ODC MARINE - ERIC JEAN)

L'Amiral, vedette hybride de 20 mètres destinée à Annecy  (© ODC MARINE - ERIC JEAN)

L'Amiral en construction (© ODC MARINE)

L'Amiral en construction (© ODC MARINE)

L'Amiral en construction (© ODC MARINE)

L'Amiral en construction (© ODC MARINE)

 

Une autre pour un armateur varois

L’autre navire hybride en cours de construction est le futur O2, livrable à l’été et lui aussi signé Eric Jean. Cette petite vedette à passagers de 12 mètres et 50 places a été commandée par l’armateur varois Latitude Verte. Elle sera équipée de deux diesels Iveco de 270 cv et deux moteurs électriques de 20 kw (avec un pack lithium 38 Kwh).

 

La vedette hybride O2 (© ODC MARINE)

La vedette hybride O2 (© ODC MARINE)

La vedette hybride O2 en construction (© ODC MARINE)

La vedette hybride O2 en construction (© ODC MARINE)

 

Trois bateaux pour les Antilles et un voilier de 48 pieds

ODC Marine travaille dans le même temps sur une vedette de 25 mètres et 166 places, le Saint-Germain, commandée par la Comadile et destinée à la Guadeloupe. Conçue avec le bureau d’architecture Mer et Design, elle sera propulsée par deux diesels Baudoin 12M26.2 de 1200 Ch. Sa mise en service est prévue à l’été.

 

Le futur Saint-Germain de la Comadile (© ODC MARINE - MER ET DESIGN)

Le futur Saint-Germain de la Comadile (© ODC MARINE - MER ET DESIGN)

 

 

Les 40 premiers jours de la construction du Saint-Germain (© ODC MARINE)

 

Toujours pour les Antilles et avec Mer et Design, le chantier achèvera au second semestre deux autres vedettes, cette fois pour la compagnie Transport Express Caraïbes. Ces bateaux de 18 mètres et 84 passagers, qui seront baptisés Capo Rosso et Capo Rosso 2, seront équipés de deux Volvo D13 de 500 ch. Capables d'atteindre 20 nœuds, ils assureront la liaison entre la Martinique et Sainte-Lucie.

 

Design des futurs Capo Rosso et Capo Rosso 2 de Transport Express Caraïbes (© ODC MARINE - MER ET DESIGN)

Design des futurs Capo Rosso et Capo Rosso 2 de Transport Express Caraïbes (© ODC MARINE - MER ET DESIGN)

 

Le voilier de  (© ODC MARINE - BERRET-RACOUPEAU)

Le voilier de  (© ODC MARINE - BERRET-RACOUPEAU)

Le voilier en construction (© ODC MARINE)

Le voilier en construction (© ODC MARINE)

 

Enfin, un voilier tour du monde de 48 pieds verra le jour cette année à Dalian. Réalisé pour un client français, il adopte un design Berret-Racoupeau.

Une activité en forte hausse

Le chantier connait donc une hausse d’activité sensible. « Habituellement nous réalisons un ou deux bateaux en même temps, là on va être entre cinq et six. Car en plus de ces cinq navires, les discussions sont bien engagées avec des clients pour la suite ». Du coup, les effectifs s’étoffent et le chiffre d’affaires bondit : « Nous avons passé le cap des 70 employés. Côté CA, nous étions auparavant entre 2 et 3 millions par an, sur cet exercice nous allons franchir la barre des 5 millions et l’objectif est d’atteindre les 10 millions sous trois à quatre ans ».

Elargir la clientèle sur le plan géographique

Pour y parvenir, ODC Marine mise sur la renommée de ses nouvelles productions et cherche à diversifier son portefeuille de clients tout comme zone rayonnement commercial à l’international. Bien qu’il parvienne à décrocher quelques contrats en France métropolitaine, son éloignement rend ce marché très concurrentiel difficile à capter, à cause notamment des coûts de transport. « Du fait de la distance, nous travaillons très peu avec la métropole, mais nous sommes en revanche bien placés dans les territoires français d’Outre-mer, que ce soit aux Antilles mais aussi en Polynésie et en Nouvelle-Calédonie, qui sont plus proches de nous. Notre volonté est aujourd’hui de nous mondialiser. Nous avons travaillé pour la Croatie il y a deux ans et nous avons des pistes sérieuses en Europe et en Afrique ».  Et la Chine, où le chantier est implanté ? En fait, ce gigantesque pays aux besoins hors normes n’offre pas, pour le moment, d’importants débouchés au constructeur : « Nous avons fait une dizaine de bateaux de travail pour la Chine et avons récemment été labellisés entreprise innovantes par les autorités chinoises. Mais le marché n’est pas encore très mature ici, même s’il va le devenir. En attendant, nous concentrons donc sur d’autres pays ». Quant à l’activité de concessionnaire dans la plaisance, là aussi il faut défricher : « Cela reste une activité embryonnaire, nous avons vendu 20 bateaux depuis 2009. Le marché chinois de la plaisance est aussi imprévisible que compliqué. C’est essentiellement une question culturelle, les loisirs en mer n’ayant pas encore pris ici la dimension que nous connaissons en Europe. Mais nous continuons d’investir dans ce domaine ».   

Créer des ponts entre la France et la Chine

Treize ans après leur arrivée à Dalian, Stéphane Gonnetand et Gildas Olivier ne regrettent pas leur choix de jeunesse, lorsqu’ils ont décidé de tenter l’aventure chinoise. Ils ont fait leur vie là-bas, y développent leur entreprise et sont reconnus par les autorités chinoises, qui leur a donné les titres de « Citoyen d’honneur de la ville de Dalian » et « Superviseur de la province du Liaoning ». Forts de cette intégration réussie, ils contribuent maintenant au renforcement des relations entre leur pays d’origine et celui où ils se sont installés. En dehors des dirigeants, les effectifs d’ODC Marine ne comptent que deux salariés français. Mais les architectes et les principaux équipementiers du chantier sont tous tricolores, ce qui en dit long sur les liens conservés avec l’Hexagone. Stéphane Gonnetand et Gildas Olivier sont d’ailleurs représentants de la Chambre de Commerce et d’Industrie Française en Chine (CCIFC), le premier étant également conseiller au Commerce Extérieur de la France et membre du board de la Chambre de Commerce Européenne Nord Est Chine : « Nous profitons de notre expérience et de notre implantation pour soutenir avec la CCIFC et la communauté française installée ici le développement du business entre la France et la Chine. L’objectif est de créer des ponts entre les deux pays, entre les entreprises et les gens, faire en sorte que cela se passe bien et favoriser les opportunités bénéfiques à tous ».

 

Visite de l'atelier du chantier à Dalian (© ODC MARINE)