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Où en est le démantèlement des anciens SNLE français ?

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Si l’on parle beaucoup de la déconstruction des vieux bâtiments de surface de la Marine nationale, le démantèlement des ex-sous-marins nucléaires lanceurs d’engins est évidemment beaucoup plus discret. En tout, la France a construit six SNLE de première génération, la classe Redoutable, dont le dernier exemplaire, L’Inflexible, a été retiré du service en 2008. Tous sont aujourd’hui à Cherbourg, où leurs installations nucléaires sont progressivement démantelées sous la maîtrise d’ouvrage de la Direction Générale de l’Armement. « Le démantèlement est une opération sensible au point de vue de la sécurité nucléaire, techniquement délicate à réaliser, mais maîtrisée, notamment sur les plans de la radioprotection et du traitement des déchets. En revanche, la gestion de la coque libérée de son installation nucléaire après contrôle n'entraîne plus de contraintes particulières sur le plan de la sécurité nucléaire », explique la DGA. 

L’opération, qui s'appuie notamment sur le savoir-faire français dans la construction et la maintenance des sous-marins nucléaires, se déroule en plusieurs étapes. D’abord, la mise à l’arrêt définitif, qui consiste principalement à décharger le cœur du réacteur nucléaire. Les éléments combustibles irradiés de la chaufferie sont débarqués et entreposés dans la piscine de l'atelier réacteur du Homet, en attendant leur reprise par le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) pour stockage et/ou retraitement. Le sous-marin est alors mis en sécurité pour éviter tout risque de naufrage et de pollution.

Vient ensuite la phase dite de démantèlement, qui comprend plusieurs niveaux. Le premier voit le débarquement de différents matériels de la tranche réacteur et la mise en place d’installations de surveillance supplémentaires.

 

 

Un ancien SNLE à Cherbourg (© : DGA)

Un ancien SNLE à Cherbourg (© : DGA)

 

 

Découpe et entreposage de la tranche réacteur

 

 

Le bâtiment passe après au démantèlement de niveau 2. La partie confinée est limitée au minimum, l'étanchéité et la protection biologique sont renforcées. Une décontamination poussée est opérée, tous les fluides sont vidangés et le circuit primaire réduit aux grandes capacités est asséché. Les traversées de cloison sont soudées par des tapes métalliques et l'étanchéité du compartiment est vérifiée. Cette opération dure de 10 à 12 mois suivant l'état radiologique du sous-marin. Elle se poursuit avec la découpe de la tranche réacteur, alors parfaitement confinée. Pour cela, le bâtiment est installé sur le dispositif de mise à l’eau des sous-marins réalisés au chantier Laubeuf par DCNS, qui mène à bien les travaux pour le compte de la DGA. Grâce à cet ascenseur géant, le SNLE est mis au sec et remonté au niveau du sol. D’une durée de 3 mois, l’opération consiste à séparer la tranche réacteur, longue d'environ 8 mètres et d’un poids de 700 tonnes, du reste du bateau. Ce tronçon est ensuite transporté vers son lieu d'entreposage. L'avant et l'arrière du sous-marin sont alors repositionnés grâce au système de marcheurs (qui sert habituellement à sortir les sous-marins de la nef de construction) puis joints par soudage. L'ensemble est remis à l'eau et la coque entreposée le long d'un quai.

 

 

Extraction de la tranche réacteur d'un SNLE, le reste de la coque étant sur marcheurs (© : DGA)

Extraction de la tranche réacteur d'un SNLE, le reste de la coque étant sur marcheurs (© : DGA)

 

 

La tranche réacteur est entreposée sous surveillance, dans le secteur du Homet, sur une dalle conçue pour résister aux phénomènes sismiques. Elle est, par ailleurs, protégée des intempéries par une structure adaptée. Un système de ventilation permet d'effectuer une pénétration annuelle pour opérer des vérifications de l'évolution des matériels dans le temps et garantir des conditions d'ambiance adéquates. Cet entreposage est aujourd'hui envisagé pour une durée de l'ordre de quelques dizaines d'années. Selon la DGA, la décroissance radioactive des matériaux métalliques activés et contaminés au cours du fonctionnement du réacteur permettra de réaliser les opérations de niveau 3 dans les meilleures conditions de radioprotection et de coût.

 

 

Une tranche réacteur de SNLE entreposée sur une dalle sismo-résistante  (© : DGA)

Une tranche réacteur de SNLE entreposée sur une dalle sismo-résistante  (© : DGA)

 

 

Démantèlement complet des installations nucléaires

 

 

Dans le cadre de ce démantèlement de niveau 3, tous les matériaux et équipements nucléaires seront enlevés, l'installation entièrement découpée et conditionnée en fûts de déchets pour l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA). Ces travaux devront être effectués sur site dans une infrastructure spécifique permettant de démanteler complètement la tranche réacteur. Le CEA est chargé des études de faisabilité de cette phase. Un premier examen a déjà permis de décrire les hypothèses sur les états de déclassement et les critères de choix des scénarios envisagés pour les opérations à réaliser sur les chaufferies afin de passer du niveau 2 au niveau 3 de démantèlement. La poursuite de ces études permettra de valider la durée d'entreposage de la tranche réacteur ainsi que la compatibilité avec les contraintes de transport et les critères d'acceptabilité de l'ANDRA dans le cadre d'un stockage définitif des colis.

 

 

Dernier SNLE de première génération, L'Inflexible a été retiré du service en 2008  (© : MN)

Dernier SNLE de première génération, L'Inflexible a été retiré du service en 2008  (© : MN)

 

 

Quatre SNLE au niveau 2, un cinquième en cours

 

 

A ce jour, quatre ex-SNLE ont atteint le niveau 2 de démantèlement. Le premier fut Le Redoutable, mis en service en 1967 et désarmé en 1991. Premier sous-marin nucléaire de la Marine nationale, avec lequel la France est entrée dans le club très fermé des pays disposant d'une dissuasion océanique, le bâtiment a été transformé en musée à la Cité de la Mer de Cherbourg. Le Redoutable a été ouvert au public en 2002, après l’extraction de sa tranche réacteur, entreprosée au Homet depuis 18 ans maintenant. Celle-ci a été remplacée par un tronçon de coque inerte (provenant du sous-marin nucléaire d’attaque Turquoise, 7ème SNA du type Rubis, dont la construction a été abandonnée au début des années 90). Après Le Redoutable, les travaux ont été menés sur Le Tonnant (1980 – 1999), Le Terrible (1973 – 1996) et Le Foudroyant (1974 – 1998), dont les coques ont été ressoudées et remise à l’eau après extraction de la tranche réacteur. Ces ex-SNLE sont désormais en attente, à flot, dans le port militaire de Cherbourg. Les travaux sont actuellement en cours sur L’Inflexible (1985 – 2008), le chantier devant être achevé d’ici la fin de l’année. Quant au dernier bâtiment de la série, L’Indomptable (1976 – 2005), il est toujours doté de son réacteur et fait l’objet d’une surveillance à quai. Son passage du niveau 1 au niveau 2 de démantèlement est prévu en 2015. 

 

 

Quatre anciens SNLE à Cherbourg (© : DGA)

Quatre anciens SNLE à Cherbourg (© : DGA)

 

 

La déconstruction des coques à l’étude

 

 

Indépendamment du démantèlement de niveau 3, qui concerne les installations nucléaires extraites, les cinq coques restantes, longues d’environ 120 mètres (une fois raccourcies) pour une masse de 7000 tonnes, peuvent être déconstruites dès lors que la tranche réacteur est retirée. Après autorisation par les autorités de sûreté, elles pourront être recyclées hors du domaine nucléaire. Toutefois, bien que dépourvues de la tranche réacteur et ne présentant plus de risque radiologique, leur traitement demeure sensible pour des questions de secret militaire. Bien que ces ex-SNLE soient de technologie ancienne, dépassée par celle des sous-marins de nouvelle génération, certains pays, désireux de développer une force de frappe océanique, seraient probablement très intéressés par l’étude de ces vestiges. Pour cette raison, les bâtiments seront impérativement déconstruits en France, évitant ainsi tout risque d’espionnage. Une opération très lourde, et coûteuse, qui nécessitera des outillages spécifiques et de l’espace, ainsi qu’un processus très strict en matière de respect de l’environnement et de sécurité des personnels impliqués. Car, à l'instar de l'amiante et d'autre produits toxiques sur les ex-navires de surface, même sans installations nucléaires, les anciens sous-marins renferment des matières dangereuses pour la santé.

La DGA a passé un marché avec une société française (dont elle ne souhaite pas communiquer le nom) sur la faisabilité de l’organisation d’un processus industriel de déconstruction des coques d’anciens SNLE. Avec deux objectifs : la garantie du secret militaire et le respect de la règlementation relative au code de l’Environnement. Les premiers résultats de cette étude sont attendus fin 2014. Il conviendra de voir si la déconstruction des sous-marins est inscrite à la prochaine loi de programmation militaire. Ce n'est pas évident, en raison des contraintes pesant actuellement sur le budget du ministère de la Défense. Devenus inertes, ces vieux bateaux, très résistants en raison de leur coque épaisse, peuvent sans doute attendre encore un certain nombre d'années. Du moins jusqu'à ce que la place commence à manquer dans le port normand. 

 

 

Un SNA du type Rubis passant devant l'ex-Jeanne d'Arc, à Brest (© : MICHEL FLOCH)

Un SNA du type Rubis passant devant l'ex-Jeanne d'Arc, à Brest (© : MICHEL FLOCH)

 

 

Un marché à très long terme

 

 

Ayant conçu et réalisé les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, et travaillant au démantèlement de leurs installations nucléaires à Cherbourg, DCNS est évidemment intéressé pour assurer la déconstruction de leurs coques. D’autant qu’il s’agit d’un marché à long terme dans la mesure où, après les SNLE, il faudra traiter, au cours de la prochaine décennie, les six sous-marins nucléaires d’attaque du type Rubis, qui seront remplacés par les nouveaux SNA du type Barracuda, en construction à la pointe du Cotentin. Les opérations de démantèlement de niveau 1 sur les Rubis doivent débuter à la fin de la décennie, les six bâtiments devant en être au niveau 2 d’ici 2030. L’activité se poursuivra ensuite avec la fin de vie des quatre SNLE de la seconde  génération (type Le Triomphant), qui seront concernés par le démantèlement à partir de 2030 (jusqu’au début des années 2040 pour le niveau 2). S’y ajoutera le Charles de Gaulle, doté de deux chaufferies nucléaires analogues à celles embarquées par les Triomphant (une seule par SNLE), qui doit être désarmé vers 2040. Puis les six SNA du type Barracuda seront à leur tour retirés du service dans les années 2050. Et ainsi de suite, avec au cours de la décennie suivante les sous-marins issus du programme FMOD (Futur moyen océanique de dissuasion), qui doivent succéder aux Triomphant à partir de 2030. ... Les Redoutable ne font donc qu’inaugurer une nouvelle filière de démantèlement pérenne, conséquence de la décision de la France, dans les années 60, de se doter de bâtiments militaires à propulsion nucléaire.  

 

 

Le calendrier pour le démantèlement de niveaux 1 et 2  (© : DGA)

Le calendrier pour le démantèlement de niveaux 1 et 2  (© : DGA)

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